CHAPITRE II
LE LYBrSME ROMANTIQUE
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La lulte engagée autour des règles dramaliqucs, l'exaltation frémissante des sensibililôs et des imaginations, l'envahissemcnl de la littérature par la couleur locale, le coslumc et le décor, — tous ces aspects tumultueux du romantisme font un peu oublier ce qui fut une des premières ambitions et l'une des manifestations les plus curieuses do ce complexe mouvement. Il y eut, en France comme ailleurs, un romantisme soucieux d'exprimer surtout et de suggérer ce qui échappe aux sens, ambitieux de graviter dans un monde suprasensible el transcendeatal. de chercher plutôt son domaine dans le mystère que dans la réalité. Confisquée plus lard au profit du fantastique cl du grotesque, de bonne heure avilie dans l'informe littérature des Vampire» cl des Sotitaii-rs, celle tendance tout idéaliste du premier romantisme trouvait, autour do 1H20,
ilO GOETHE ES FBASCE.
sa justîflcalion théorique et sa réalisation. Ch. Nodier, r danl compte, dans les Débats, de la 5' édition de l'Ailt magne, voudrait o di^peiudre les caractères particuliers » genre romanti<{ue ; >< mais comment peindre ce qui écbapp«J à t'expressioD, ce i|uî se dérobe presque h nos organes,] ou ce qui n'agit sur eux que par une puissance invisibl dont lascendanl résulte en grande partie de ce qu'elle a de vague, et ne s'explique que par ce qui ne peut s'e: pliqner? ■> En 1823. le premier volume des Tabletta\ romanliquet symbolise, dans un frontispice de Louis 1 langer, la déité inspiratrice du romantisme en une lîgun qui n'annonce point la Muse vigoureuse, révolutionnaîn et truculente de plus lard : celle-ci est » une Femme voilé et drapée, couronnée d'étoiles, et emportée dans les esp) sur un char antique attelé de deux chevaux noirs galo- fl pant ». Les premiers poèmes de Lamartine, les Études poé-^ tiques de ChëDcdoIlé, VEloei de Vigny, telles Odes de Victor Hugo el telles nouvelles mystérieuses de Nodier avaient bien reçu l'inspiration de cette déité uniquement vaporeuse, sidérale et mystique. Plus tard, une discussion bien connue entre Victor Hugo et HofFman des Débats portera sur cette supériorité des <• abstractions » sur les «réalités »; et en 1825, à une date oii déjà l'invasion de la couleur locale et la séduction du costume historique déluurnaient la jeune littérature versd'autres régions, un poème hostile, le Temple du Hommlisme, d'il. Morel, fera chanter fila nouvelle école ces vers :
Poètes d'ici-bas, chanlrea de la matière, Quand par-dessus les deux m'emiiorlent mes élans.
Rampez, rampez dans la poussière, Esdeveâ d'une règle odieuecaux lalents.
Au gré de voire erreur profonde, Du monde positif rclraccz les oppaa :
Pour un flie d'Apollon, le vérllablo monde
EftL celui lui n'existe pas.
LE LYRISME IIUMANTIQUE. Ht
Le bon Viennel, faisant en i824, dans son ÉpUre aux Muscs sur le Romantique, le recensement ironique des thèmes chers à la nouvelle école, les énumérait ainsi :
... C'est une vérilé qui n'est point la nnliirc,
C'est la RiÉlancolie et la mysljcitiï:
C'est l'affectaLion de la naïveté;
C'est un monde idéal qu'on voit dans les nuages;
Tûul, jusqu'au sentiment, n'y |>arle qu'en images;
C'est la voix du d6serl, c'est la voix du torrent,
Ou le roi des tilleuls, ou le rnnlûme errant
Qui le BOir, au vallon, vient siffler ou se plaindre;
Des flftures cndn qu'un pinceau ne peut peindre;
C'est un Je ne «ils quoi dont on est Iransporté,
Et moins on le comprend, plus on est enchante....
Le roi df^s tilleuls/ Cette allusion transparente — avec un contresens — au titre d'une des ballades les plus célèbres de fJoethe, montre par OÙ un certain côlé de l'œuvre lyrique du po'Me allemand pouvait intéresser ce romantisme k tendance métaphysique. On avait, qk et là, donné naguère, dans des revues, des traductions de poésies lyriques de Goethe : mais ï'Amom- peintre de paysage {Mercure êtrnnijer, 1813), le Nouvel Amour {Décade philosophique, sn IX}, surtout avec le faux anacrëonlisme de la version française, qu'était-ce, au fond, que du Parny allemand?
L'Amour, non pas l'Amour enfant, Mais celui dont Psyché regretta les careases, Promenait dans l'Olympe, au milieu des déesses. Le regard assura d'un jeune conquéranL...
Si, d'auli-eparl, quelques pièces d'une poésie plus intime, totile sfmple et toute nue, avaient paru dans quelques périodiques, elles devaient plutôt décevoir que séduire le commun des lecteurs. Il fallait la pénétration d'un Benjamin Constant et la souplesse de son goût initié à l'exotisme poétique pour aimer <> cet abandon à des sensations non réfléchies, ces descriptions commandées par l'impression «, qu'il tente, sur la route de Bftle à Morgcutlial, de faire
saisir à Mme Necker de Saussure; il fallait l'inteUigeoi inquièLe d'un J.-J. Ampère pour apprécier l'imprévu de c directes cU'usîods, dont il parle, te 10 aoflt ISiU, à a Bastide. Quant aux poésies de Goethe que traduisit Cabanîfl pendant la Terreur, pour distraire Mme Helvélius, quaQH à celles que Victor Cousin fit passer en français durant i détention en Allemagne, elles restent hors du couraolj géni'Tnl de la liltérature.
Au contraire, une poésie myslcricusc, « idéale « à souhait,J »e trouvait enclose dans certaines ballades de Goethe ^ d'elleqne ^'avisa le romantisme balbutiant. La plainte de l|il Vi'-lellr inspira Nodier dès 1804 :
La violcKe ingi-nuc Al) Ton'! d'un vtitlun obscur, lii'plciyaït sur l'herbe t^mue ^on Truis pavillon d'nzur...
et Chânedoiié, plus grandiloquent, un peu plus tard :
Pourquoi taul-il qu'à tous les yeux Le destin m'ait cacliée au sein loufTu de rh(>rl>e. Et qu'il m'ait refusé, de ma gloire envieux,
La majesté du lys superlie?
La^publicalion de \'Allema;ine, ici encore, précisa les curiosités. Mme de Staël avait Tniduîl,~dès 1800, lo Pécheur et le Dieu ei la BayndérCy en vers assez gauches, quoique appliqués à rendre la souplesse d'expression de l'original, ('lus efficacement, elle signala, dans le Pécheur, « l'art de faire Hcntir le pouvoir mystérieux que peuvent exercer los phénomènes de la nature ■>; elle expliqua la pensée dissimulée sous le plaisant récit do r^;);)ren(i tarder; le mélange d'amour et d'effroi qui termine la Fiancée de Corinihe, et la bi/.arre évocation hindoue le Dieu el la Btiijadère reçurent un rudiment de commentaire dans son chapiire de In Pii^Mc allemande. Npdier se chargea, dans ses feuilletons des /J^a(<j jjj piticr plus inti mement les lect eurs de la
LE LYltISMK ROMANTIQUE. 113
Res taurati on à ces productions singulières et nouvelles. Enfin, en IfiSîi, vinrent la Notice sur Goethe d'Albert Stafifer, avec de nombreuses traductions en vers (dont plusieurs Irouverôht une place dans l'anthologie de Gérard de Nerval), et les Poésies de Goethe que, sous le nom de Mme PanckoucKéTilivers commensaux de la maison du célèbre éditeur, Auberl de Vilry et Loève-Veimars en lôte, publièrent danslés Chefs-d'<e>ivye^lranger.<. Le romantisme avait lài'sïnon la lolaliti^ de l'œuvre lyrique de Goethe, du moins ce qui devait lui p araît re essentiel, ce qui, avec la Lénure de Biirger, un peu de Schiller cl de Moore, pouvait le mieux justider quelques-unes de ses tentatives du cflté de la poésie mystérieuse et clair-obscnriste. Le Glohv du 5 mai 1825 signala les défauts d'inexactitude et de lourdeur qui déparaient la traduction de Mme Panckoucke; la Heoue encyclopédique, le Moniteur, le Mercure du XIX' xi/tcle comblèrent d'éloges la traductrice et commcnlèrent longuement l'imprévu de celte incarnation insoupçonnée de l'auteur de Werther.
« Le merieilleux que l'on nous propose d'adopter, écrivait Léon Thicssé dans le Mercure, comme étant d'accord avec nos croyances... revient souvent dans les poésies de Goethe, n " Pour prouver, disait la même année la Hevue encyclopi'dique à propos d'un recueil de Bnllades, pour prouver que ces vieilles histoires de fées et de démons peuvent fort bien se parer des couleurs de la poésie, nous aimerions à citer quelques-unes des poésies charmantes de Goethe, o Deux ans auparavant, les ballades <• écossaises n qui terminaient le second volume de VOlîeier ffrusfon d'Henri de Latouche rappelaient déjà ii un rédacteur de la Mme française •■ les poésies du m^me genre, de Goète et de Schiller, qui ont obtenu tant de succès en Allemagne II.
Ce fut précisi^ment rie Latouche qui fil la fortune du
GOETHE EN PRANtE.
/fo i des A ulnes çji. France. La flu/Ae d'Afjuitaine avail donni, J au commencement de 1818, une traduçUon de cell0~| ballade en vers forl plats; un ^u plus lard , la mêni<|j revue bordelaise inséra un article d'E. Géraud. où uiH version en prose du Hoi des Aulnes élail suivie d'observa-fl lions Tort désobligeantes pour u ce fanlôme qu'un enfanta voit el entend, tandis ijue son père ne peut l'apercevoir,) el qui tue son innocente victime parce que sa beauté feJ charme ». Presque aussitôt, la 18' des !Mlres champenoisaa de 1818 publiait la traduction en vers de Lalouche, etj observait que celte « élégie » est ■■ fondée sur une tradilionf superstitieuse, fort connue dans tout le Nord, et qutl attache à l'ombrage des saules et des aulnes une e.spèce J de génie malfait^anf dont on effraie l'imagination desl enfants ". Le journaliste français trouvait " plus touchant 1 el plus naturel que dans l'original » le dénouement, ainai J délayé par le trop ingénieux traducteur :
Mais le vieux clidtrlsin, pressaDt son coursier nuit
(EL l'enfanL dnn» ses braf), rcfiagne son manoir.
Voilà les hautes tours et la porte propice.
Le pool muuvaol s'almisBe ; il colre, et la nourrice
Apporte sur le seuil un vacillant flambeau.
Le pËre, avec tendresse, écarte son manteau.
• Soyez donc plus discrète; il m'a durant la route,
Isaure, entretenu des esprits qu'il redoute :
11 criait dans mes bras, mnis maintenant il dort.
Reprenez votre enfant. — Oh! dit^Ile, il est mort! •
Ce fut la plus célèbre, la plus discutée aussi des ballades de Goelhe; ~ il esl vrai qu'on l'atlribuait parfois à son traducteur lui-même. Le Prcheur, spécialement patronné par Mme de Slael, traduit en prose dans la Ituche d'Aquitaine en 1818, trouva de sotîCôt^de^ nombreux interpj;è t.e8, depuis ChénedoUé :
Sur les bords d'un fleuve limpide, Un )iauvre p0chcur arrêté, Aprl^s une course rapide.
S'était assis un soir d'été...
LE LYRISME RÙMANTIQI'K.
jusqu'à Mélanie Waldor :
en passant par les quatrains iValcxandrias du baron de SaÎDt-F élis dans l'/l/'HaH'ic/i des Muses de 1828, cl par les couplets plus alertes de la Heoue provinciale en 1831 :
L'nndc rréiuit, l'onde s'agite; Tout prËs du bord est un pécheur.
De ce \>eaa lac le charme excite
Daiis l'âme une molle langueur.
La Fiancée rfe CnrinJ^s^pia sans doute par quelque défaveur le paganisme de son sujet; mais ellc^eul l'honneur de figurer dans les Éludes d'Emile Deschamps :
Un jeune homme d'Athënc à Corinllie csl \eau. C'est la premitre rois. Cepenilanl il espère, Chez un noble habitant, vieux h6te de son père, Entrer comme un ami trop longteoips inconnu.
Les deux pères, rèv.nnt une seule famille, ■ Fiancèrent jadis et leur fila et leur flili"....
Celle traduction fui fort g^oûtée de Goelhe, nous dit Eckermann. Elle suivait, dans le recueil de Deschamps, une des innombrables versions rranf;aises du Roi de Thulé:
Il fut a Thulé, dit Thistoire,
Un roi tendre et ndèle encor.
Sa mallresse, en mourant, pour boire.
Lui ni don d'une coupe il'or.
Car la curiosité des novnteui's romantiques ne manqua point de détacher de Faust ce joyau lyrique, de même qu'elle alla chercher la chanson de; ^i^nan dans Wilhelm Meiater. La plus ancienne traduction de ce roman avait lente de la donner en vers :
l.a connais-lu cette heureuse contrée
Où eroitrolive et l'orange dorÉe;
Où le laurier, le myrte, toujours verla,
De leur feuillage Ëgayeat les hivers?
Mon hiea-ahné! parlons, partons bien vite;
Qu'attendre encor, iiuanil l'aïuour nousinviteî
Très cnlhousiasle du personnage de Mignon, el de sob] « charme inexprimable », A. Stapfcr a^avaiL pas négligé d donnei^une Iraduclion eiLYcra de ces fameuses strophes^ Th. GauUçr, à son lour, ea inséra le début dans sa Chantai
de m-pton : ~ " ~ ~
• Ne la contiaie-lu pas, la terre du poète,
La terre du soleil où le citron mdril,
Où l'orange aux tons d'or dans les feuilles sourit!
C'est là, maître, c'est là qu'il Taul mourir et vivre,
C'est là qu'il Taut aller, c'est là qu'il nie faut suivre.
Et combien écoulèrent en eiïel le conseil du poêle, comir Lamarline, (jui déclare dans ses Con/!deuces que les ve( nostalgiques de Goethe lui avaient d'avance révélé )l^ beauté et la pureté du ciel italien?
Quel proOt le romantisme a-t-il tiré de 1 œuvre lyrique de GÔelJie? Dans son Génie du J(IX-- siècle, paru enJ8i2-43, Ed. Allelz, jugeant d'un coup d'œil un peu rapide « les progrës"3é l'esprit humain depuis 1800 jusqu'à nos jours», n'hésitait pas à faire hoinmagc au poêle allemand d'une bonne part du lyrisme nouveau. « La quatrième école dans la poésie du xix" siècle, écrivait-il, est celle qui met tautrtt le drame et tantùt la philosophie dans l'ode, et qui donne à la ballade la majesté de l'épopée, à la romance le mouvement de la tragédie, à la chanson môme les proportions du dithyrambe. Goethe est le fondateur de ce genre, qui a reculé les bornes de la poésie lyrique. » El un l Qng passage de l'Appendice caraclérlsait l'œuvre du " poêle lyrique par excellence, Goethe. Jamais la beauté de la forme ne s'est unie avec plus de charme à la peinture des sentiments les plus vrais ot les plus habituels de l'Ame que dans ses odes, ses ballades et ses fabliaux, jamais aucun poète lyrique n'a saisi avec tant de justesse l'accord de ce qu'il y a d'universel dans l'homme avec ce qu'il y a de particulier dans un homme. Chacun se retrouve tout enlier dans les
LE LYRISME nOMAKTIQUE.
poésies de Goethe sans que le poêle ait cessé de se peindre lui-mCme. »
En réalllé, le romantisme a restreint selon ses préférences la sij^hilTcâUon et la valeur aclive de l'œuvre lyrique de Goethe. Les •. odes •>, citées par Alletz à deux reprises, el les romances " aux proportions de dithyrambes », n'ont guère fourni de modèles aux poètes de 1823. Us ne retinrent rien, surtout, ou presque rien, de ces lieds qui sont les fleurs impérissables de la couronne poétique de Goethe; ils. ne goûtèrent qu'à demi ces brefs poèmes intimes oii un élat d'd'me reçoit son expression la plus spontanée dans un minimum de développement, oii la concordance ou la dissonance entre l'aspect de la nalure et quelque impression, une joie, un chagrin, un souvenir, s'exprime en quelques rapides couplets. 11 leur fallait plus de grandiloquence, plus d'ampleur dans l'exposition du thème poétique, un mouvement plus oratoire et des images plus poussées; ils étaient mal préparés à aimer tels lieds dont Heine disait que c'est un baiser mis sur notre âme, Dans\eVU° Paysage de Th. Gautier, le début trahit le souvenir d'une des plus exquises de ces poésies, le Chnnt du soir rfw voyaijetir :
Pan u
mais comme la suite, purement descriptive, s'écarte vile delà soupirante musique, de la fugitive association d'un rêve et d'une impression vespérale qui murmure dans les huit vera de Goethe! Même Gérard de Nerval et Blazc de Bury, deux traducteurs dont les poésies originales ont gardé quelque trace de leur initiation plus poussée à Tœuvre du maître, rencontrent rarement ^e LQad u lied goethéen, avec ses notations immédiates, sa simplicité d'accent, el cette imperceptible adresse h rattacher un grain de sable même aux lois universelles du monde. Il faudra toute une évolu-
118 r.OETHE ES FRASCE.
lion du goûl littéraire, le déseDchaDtcmcnt cL la lassitude des trop copieuses effusions lyriques, pour qu'on appr«^cîe cliez nous celle Corme de poésie; il faudra aussi que la musique de Schubert aide à révéler lYmotîon qui y est enclose (E. Deschamps fournil, pour la collection des Lieder de Schubert, une traduction dont Berhoz vantail la souplesse prodigieuse ») ; il faudra que des études comme Vf/Uloire du lied d'Ed. Schurf riîsistent — en 181*8 — sur la forme vraiment populaire, m(>mo chez Goethe, de ce genre de lyrisme. Mais l'activité des poètes inclinera à celte époque vers l'esthélique parnassienne ou vers le réalisme poétique; et, pour les sensibilités que solliciterait une inspiration plus personnelle et spontanée, l'influence de Heine, et de ses couplets d'un art plus visible et plus spirituel, plus frtîniisBant aussi, fera tort à celle de Goethe.
Quant au romantisme, îl n"a vraiment retenu, de l'œuvre lyrique de l'auteur du Jioi des Avinés, <jue les ballades, intitulées parfois " élégies n ou h romances » à l'origine, et interprétées de plus en plus dans le sens du fantastique pur. Le symbolisme naturel el le mysticisme panthéiste que revêlail, pour Goethe, l'affabulation de ses ballades, ne devaient guère tenter une génération dont l'éducation avait été toute chiélienne; el, malgré l'abondance des traductions et des commentaires, celle partie de l'œuvre du poète allemand n'a pas suscité des imitations bien nombreuses. Sans doule, Gautier reprendra, dans VOndine et le Pécheur, le vieux thème du Pécheur :
L'ail- Winil, l'eau soupire et spiuble avoir une âme: Un (tilbleu s'ouvre el brilEe au cœur des tn^nufars: Un polsaan se transforme et prend un corps de femme. Et lies bras amoureux, et de cliarmants regards....
Edouard d'Anglemont, dans ses Nouvelles Légendes françaises, restitue au moyen âge le même sujet, el c'est un Étang ducal «jui engloutit le jeune villageois séduit par la
LE LYRISME ROMANTlflUE. 119
Naïade. Le même poète, dans ses Légendet fi-ançaiiei, modifmlL par les souvenirs el les coulumes du pays de Brie l'humour cabalislique de VApprenli sorcier. Sans doule, un Sylphe, échappé de ce coin de Iteuvre de Goethe, vient voleter dans notre poésie romantique; cest lui qui semble murmurer dans la seconde Ballade de Victor Hugo :
Jo suis l'entant de l'air, un ajljihe, moins qu'un rêve. Fils du printemps qui nait, du matin qui se lève, L'IiAte du clair Toyer durant les nuits d'Liver, L'esprit que la lumiËre à la rasËe enlève, Diaphane liabil.int de l'invisible éther,
et qui inspire le bon Dumas dans la Psyché de i8S9 :
Je suis un sylphe, une ombre, un rien, un rêve, Ilille de l'air, esprit mystérieux, Lé|;er parfum que le zéphyr enlève, Anneau vivant qui joint l'Iiommc cl les dieux;
c'est lui qui anime une partie d'un poème de P. Lacroix :
O mon Sylphe, couché sur le do? d'un phalène Qui bourdonnait d'orgueil sous son fardeau li^ger, Tu m'apparus riant, et de La Traldie haleine S'exhalaient en parfum» la rose et l'oranger,
OU procure une épigraphe à une pièce des Ombres et Rayons d'H. de Gourville ;
Qu'il aille, couronné de roses.
Errer dans les plaines ècloscs Un sceptre de lis il la main, Que papillon ou jeune abeille Il boive dans la llcur vermeille Le miel des larmes du malin.
Cependant les poètes de cet Age, quoi qu'ils en aient, n'onî point vécu intimement dans la familiarité des esprits élémentaires; el les légendes qu'il leur plaît d'utiliser, si propices qu'elles soient à l'émolioa poétique, restent pour eux, malgré toute leur sympathie, des contes de nourrices. C'est moins !e » cor merveilleux de l'enlanl •> que la trompe
UUETIIE EN FRANCE.
OU l'olifant des pages el des preux qui résonne ici. a beau ciler, dansia Préface de Crornivell, les aulnes parm les rôdeurs sinistres de nos cimetières, ces croyances p laires qu'il invoque el dont il revendique les droits artis* tiques ne soûl pour lui qu'une liguration curieuse et ravo-'J rable au " grotesque », une machine poétique san^ beau-J coup plus de signification que l'ancienne mythologie. Oq J regretleque Gérard de Nerval, l'écrivain de celte génération qui apportait, avec Nodier, la plus souple complicité d'imagination el de crédulité pour le folk-Iore, se soit contenté de tracer un programme sans l'exécuter, quand, dans ses Chaînons ni légendes du Valois, après avoir cité les couplets
Quand JuaD Renaud liu la guerre revint...
il ajoutait ; « Ceci ne le cède en rien aux plus touchantes ballades allemandes; it n'y manque qu'une certaine exécution de détail qui manquait aussi à la légende primitive de Lénore et à celle du Rià des Aulnes, avant Goelhe et Bttrger. n Et encore : «^ Il serait à désirer que nos bons poètes modernes missent à profit l'inspiration naïve de nos pères, et nous rendissent, comme l'ont Tail les poètes d'autres pays, une foule de petits chefs-d'œuvre qui se perdent de Jour en jour avec la mémoire et la vie des bonnes gens du temps passé. ■- C'est là une invite qu'on n'écoutera guère qu'un demi-siècle plus tard.
Ainsi qu'il arrive des thèmes dont une littérature retient surtout le merveilleux superficiel, plusieurs ballades dp Goethe fournirent à l'ûge romantique des li vrets d'opér a. Scnbe écrit pour Auber le livret le Dieu el la Baijadére; dans la Fée aux {{oses, il utilise pour Halévy, au premier acte, l'aventure de VApprenti sorcier. Le mSme sujet, si l'on en croit Blaze de Bury, hanla jusqu'à sa mort Meyerbeer, qui y voyait un charmant livret d'opéra. Th, Gautier
LE LYIIISMB nO«ANT10l'E.
imagiaait un ballet dont le ftut de» Aulnes l'ournirail le molir, el supposait la fille du fanlùmal souverain vraiment éprise du fils du cavalier.
Mais ta renaissance de notre poésie, si elle n'a point été touchée jusqu'en ses profondeurs par la vibration des poèmes de Goethe, a cependant gagné, à une iuilialion un peu limilée, d'autres bénéflces que des sujets d'opéra, Faisons bon marché d'adaplations telles que le Rideau de ma voisine, où Musset mit en franijais le Selbstbetrug de Goethe. Signalons de nombreuses analogies de disposition et de détail entre le poème intitulé Zueiijnung et la Xuit de mai. Ne croyons pas trop que le Divan, comme on l'a dit, ait influé sur les Orietilales. N 'hésitons pas en revanche à rappeler quel secours la ballade allemande pouvait apporter è'ime poésie" qui voulait être iniagipaLixe^plutét guc raisonnable, suggestive plutôt que descriptive; et notons à ce sujet quelques détails plus particuliers. C'est bien la mystérieuse alliciance évoquée dans le Hoi des Aulnes que reprenaient, dans la Fie el ta Pifrt de Victor Hugo, les refrains prometteurs des deux esprits; et l'enfant qui les écoutait cédait à la même séduction que le petit garçon de Goethe ou que son pêcheur :
El l'enfanl liéailait, et déjà moins rebelle Ëcoulait des esprits l'aijpcl Taltacieux; La terre qu'il fuyait semblait pourtant si belle! Soudain il disparut ù leur vue inlidèle.... Il avait entrevu les deux!
La Ronde du Snbl/rit, qui parut si éminemment romantique, est un Walpurgis mis en ballade. Enfin il semble bien que le Hoi des Aulnes ait contribué, avec la Lénore et le Chasseur muvaije de Biirger, à acclimater dans notre poésie la 11 chevauchée" ; l'aventure d'un cavalier dont la course, à travers le poème, constitue L'unilé de celui-ci. Le genre troubadour avait mis en vogue, si je puis dire, une romance
u de pied ferme » ; même le romancero espagnol, 1res connu.' I de nos poètes dès 1814, ne déchaînait point avec autant I d'énergie que ces ballades seplcnlrionales le Lrol ou le j galop d'un homme à cheval, voyageur, chasseur ou fan- 1 lômc. C'est à un <• Passant » de ce genre que Victor Hugo ] s'adresse dans sa X' Ballade :
Voyageur, qui, la nuit, sur le pavé sonore De ton chien inquiet passes aecompagnë, Après le jour brûlant, pourquoi marcher encoreî Où mènes-tu si lanl ton cheval nisigniSÎ
Ei, que ce soit dans le Pas d'armes du roi Jean, ou dans la j première partie de ce Ma^eppa qui réduit le poème de ByrOD 1 b. la terrible galopade du héros, ou encore dans le dialogue J des heux Cavaliers dans la furiH des Cottlejiiphiiions et dans la poursuite eflrt^née de VAigle du Casque, ces passages mjsléricux ou ces randonnées énormes, inspirées par d'antiques légendes promues en Allemagne à la dignité littéraire, traversèrent désormais notre lilléralure. Elles sont surtout saisissantes chez Hugo, mais d'autres poètes, cela va sans dire, n'ont pas manqué de s'en servir à l'occasion, sans que le rattachement à la ballade allemande soit toujours légitime et direct.
SI le romaolisme de 1830 avait surtout goûté l'évocation du transcendant et du suprasensible qu'offraient les ballades de Goethe, il est certain qu'aux approches de 1830 l'a (Ta bu lai ion fantastique, le pittoresque étrange étaient ce qu'on y devait surtout goûter : délimitation bien conforme à la tendance générale de la littérature, qui, soucieuse d'émotion rêveuse en 1820, inclinait, dix ans plus lard, vers la couleur à tout prix. La conception même de l'Allemagne, l'idée que se faisait de ce pays étrange la France littéraire, varie dans le même sens selon ces préférences du moment, et BOUS l'iniluenee de la notoriété grandissante de Hoffmann :