LE LENDEMAIN" DU HDMAKTISHE
n DÔlre », répondit le notaire, peu familier avei de Mignon ».
L'année suivante, Quinet Tait à ce frôle personnage l'hon- /^ J neur de le placer, iTans son Ahasvérus, parmi le chœur des grandes amoureuses idéales, entre Clarisse Harlowe et JÏÏirë de Wolmar. Ary Scheffer fixe la l'ugîtive el délicate fiction, en 1839, dans deux toiles cél èbre s : Mifjnon rr^i-ettatil lia ffalrii: el Migno» aspirant au ckl, non sans lui donner une langueur et une morbidesse fort éloignées du type vivace^essinç £ar Coelhe. " Cependant la Mignon d'Ary Scheffer, écrit Th. Gaulier en 1838, est tellement acceptée, qu'elle s'est substituée peu à peu à la création du poêle, o C'est" une blonde el souffrante créature, qu'il faudrait envelopper d'ombres mélodieuses •<, s'écrie Mejerbeer, forltenlé de faire un opéra sur ce sujet. El le est vouée d'ailleurs A la niy^igpe : après un drame de Gaston de Monteau (Variétés, novembre 1831) el un roman de J.-T. de Saint-Germain en i837, la^banalilé mélodique d'Ambroise Thomas cootère sp forme la plus connue à cet épisode de H'. MnUter, Le livret primitif de Carré et Barbier, conformémenl à la donnée du roman, faisait mourir Mignon : la pièce était alors destinée au ThéAtre-Lyrique, qui n'en était pas à la mort de sa première héroïne; Iransporté sur la scène de l'Opéra-Comiiiuc, <( où tant de mariages se sont célébrés déjà. Mignon ne pouvait donner le spectacle de son agonie à un public ennemi des dénouements tragiques. Voilà pourquoi, écrit Reyer dans les Débals du 2 décembre l8Cfi, malgré Goethe, malgré M. Ambroise Thomas, malgré MM. Carré et Barbier eux-mêmes. Mignon épouse au tableau final Wilhelm Meistcr. u Revanche sur toute la ligne, musique el livret, du gortl bourgeois sur une création qui était à l'origine la fantaisie ella bohème mêmes!
L' accueil fait tt. Mignon, de hèsb^nne heure, par laljllérature frani;aiae n'a guère £roliii aiL resle.du jooaan d'ob
ne HOETHE ES FHANCE.
l'on détacha celle figurine. En 1823, de Saur et de Saînir Génies, qui viennent de publier leur traduction des /iomme$i ci^lébres de Goelhe, songent à s'aLlaquer à M'ilhelm Meisler ;: ils renoncent à ce projet, auquel font allusion une leltrs'1 de Reinhard à Goethe le H avril, une lettre des deux'J traducteurs le 36 mars. C'est encore Heinhard, un peu plus | tard, qui entretient Goelhe d'un autre projet de traduction ï 11 s'agit, dans ses lettres du 10 et du 16 décembre 1829, i d'une vieille excentrique, enthousiaste de l'écrivain alle-1 mand, et qui, sans savoir un mot de sa langue, ambitionne.! de condenser ses Années d'apprentissage en une sorte dvM résumé accompagné d'extraits : les 2(10 pages du premierf volume sont, en elTel, réduites à 64. n Le manuscrit entier J alleindrail environ 300 pages d'impression in-8°. C'est le! squelette du roman, avec adjonction d'un choix de pas-] sages, de descriptions et de maximes qu'elle avait particu-4 lièrement goûtés. i>
Une t raduction compKMe avait paru celle même anné< 1829: Toussenel avait douu»^, dans les quatre volun s"â~ version — fidèle, à l'ordinaire, el assez éléganfe, Willieim Meiilfr bien supérieur aux anciennes tentatives./' L'original, cependant, était une œuvre trop complexe à Ij^a fois et trop décousue pour que le public franjjals pût& plaire. L'idée morale qui constitue sa seule unité — l'ét cation d'un enthousiaste à qui la vie révèle ses vé ri tablât aptitudes — parut peu distincte, la traduction ayant c simulé ce titre i\'AiinéP.s d'appivittUsar/n, et s'en étanl tenue au seul nom du héros. On reprocha fort justcmeul à Toussenel cette maladresse. « Peul-fitre, écrit la Hevtn encyclopédique en mai 1830, le traducteur de ce rom célèbre a-t-il eu lorl de ne point lui conserver f litre : /.es Années d'apprenlissm/e de WUhelm Meister^ qui, bien qu'un peu vague et un peu obscur, expria cependant l'idée la plus générale à laquelle puisse a
LE LENDEMAIN DU ItOMANTiSME. 177
rapporler la coraposilion conl'usiî el incohéreulp Je Ooelhe, >■
Il va sans dire que loua ceux qui cherchaient dana Wilheltn Aleisler un roman d'aventures n'y trouvèrent point leur compte, " Ce chi:f-d'ipuvr^, écrivait Janin dans les hélmts du 2 janvier 1830, ce chef-d'œuvre, au dire des Allemands, est pour nous un confus assemblage d'aventures triviales, de personnages ignobles, de mysticisme sans intelligence et sans frein, voilà pour la forme : quant au fond du livre, c'est le raCme sujet que le Roman comique de Scarron. •> Personne d'ailleurs ne se faisait prier pour admirer la poésie de certaines cit^alions, l'ingéniosité d'un épisode, le charme des digressions les plus contraires à la marche do l'action.,..
Il ne s'agissait, dans la traduction de Toussenel, que du premier W'ilhelm .Veisler. En J83i le conte delà Aouvelte Mêlvsine paraissait dans la revue /c Siècle, et les A^Qjg^c voyage prenaTenl ainsi contact avec un fragment du public français. Ce fut en 18i.3 aeulemenl yue la totalité du romap enrirhil notre i bibliothèque des chefs-d'œuvre étrangers ». Mmë~de Carlowitz publia une médiocre traduction do ce singulier ouvrage, et l'accueil de ta presse et îles lecteurs fui, comme par le passé, déliant et inquiet. » Nous avons relu ici le ll'illielm Meiiler de Ijoethe, écrit X. Doudan à A.-W. Schlegel. Je me suis piomis de vous demander votre avis sur le fond et sur la forme; de la forme, je n'en suis juge en aucune manière, mais, pour le fond, ai-je lorl de trouver cela excessivement décousu et chimérique?... On n'a guère avec Goethe le sentiment d'avoir pied sur la vérité. C'est comme un voyage en l'air oii on ne sait si ce sont les objets ou la télé qui tourne. "
Pour un Doudan qu'une autorité aussi spécialement compétente que Schlegel pouvait renseigner et éclairer, combien de lecteurs ont dû rester incertains et désorientés
iî8 GOETHE ES FIL\SCB.
devant celle rapsodic où l'inoohèrence le dispute àj richesse, oJi la poésio et la sagesse se voilent d'allégories i de sou5-eD(endu8, « ^Iran^e livre oii les plus belles dn monde alternent avec les enfantillages les plus i cules •■. écrit Mérimée & son îneomiu'^. El Musset, < VAvanl-Proput des Coinrdki et Prùcerfiei, met plaisamm Goethe en oonlrndtction avec lui-m£me : « Goethe dîl qudj que part, dans son roman de M'ilbelm Meùler, a qu'q
■ ouvrage d'imagination doit être parfait, ou ne ]
■ exister n. Si celte maxime sévère était suivie, corobi peu d'ouvrages existeraient, à commencer par Witht Meitter ui-méme! »
Ce qu'il y a de mouvant, d'indéterminé et d'encon dans le roman de tioetlie ne cessera guère de frapper «1 d'indisposer lecteurs et critiques. Quant à lajnoralit^e la philosophie do l'œuvre, Marmic r, dans ses Éludas J Goethe, tenta l'un des premiers de les signaler, el.d'ejq qucr^e titre à' Années d'appreiilissa^e — années d'enseigl ment, écrit Marmier, — qui maiiifesle l'intention j Diique de l'autcuf. Mais le véritable exégèle de Meitter t France, c'est Emile Monlégut : le héros de Goethe I semble un '■ type moderne ■. au même degré que Werlfad Ce n'est pus seulement dans son article de la Rtvw < Deux Mondes du i" novembre IWilt, qu'il lui a témoigi cette prédilection, mais chaque fois qu'il s'est préoccupéd Goethe, ou qu'il a eu é parler des natures chimériques qa poursuivaient un idéal trop lointain. A-t-îl lui-même, < Carlyle en Angleterre, contracté une dette de reconnaj sanee intime envers ce livre, évangile de l'action utile i de la résignation efBcace? a-t-il, comme l'apocalyptîqq Écossais de Stirlor resartus, appris à l'école de Goethe | courage et la vaillance, et cette idée qu'il fallait, si la destinée ne répondait point à l'illusion première t l'homme, " fermer son Byron » et ne pas désespérer de li
LE LENDEMAIN IlL^ ROMANTISME. 119
vie lors même qu'elle semblait s'opposer à lu course audacieuse oii chacun se croit appi;lé par son g^nie? Monlép ut reco romandail en Ig ôgjajecUçc de Wilhelm ^/eijfc/jJiU-Eire Enlantini UsignaJait en IStiSj^dana le li^ros^de Goethe, le bourifeois id^al, réconciliant par l'activité toutes les contra di ction H où le placent son enthousiasme, ses facultés, son milieu et son temps. Et, bien qu'il conslalâl, dans la conclusion où aboutissait la saj^esse de Goethe, un certain manque de chaleur et l'absence d'une « chimère », il insistait sur la beaulé pratique de celle résolution de tant de dissonances. A peu près dans le mi>me temps, dons la /ievue gçrruani'/ue et fraiii^aiie du 1" novembre 1863, L. de Ronchaud traduisait ainsi, fort judicieusemenL, la <> couchision de morale pratique qu'adoptait Goethe : u Celui qui s'est cru appelé par un génie particulier à une destinée exceptionnelle, si l'épreuve qu'il fait de ses forces ne lui réussit pas, ne doil pas se décourager et désespérer de la vie, mais il doil chercher la manière dont il peut se rendre utile à ses semblables, suivant ses facultés. Être utile est le vrai but de la vie; la poursuite de l'art, h laquelle nous entraîne une vocation souvent Irompeuse, ne vient qu'après.... »
De même que la signihcaliun de {i'ilbelm }frister ne pouvait guère (Mre reconnue et proclamée par la critique qu'après la clôture de l'époque romantique, il ne faut point s'attendre à trouver, en pleine effervescence de lyrisme et de subjeclivité, de fantastique ou de mélancolie, une influence exercée par l'idée centrale el dominante de ce roman. Mi gnon,nous l'avons vu, a vite séduit les imaginations; l'équipée du jeune bourgeois courant les aventures avec une troupe d'histrions, l'aspect Roman comi'iue des Anni^es d'nppretilissage, n'a pas__Hjanqué, d'autre part, d'amîHç''snT83n;T!e n' est que plus lardj la réaction contre le romanlisme aidant, qu'on peut découvrir i^h el là
JBO (jOETHE ES PRA5CE.
d'autres poînls de cunlacl et ilg syrDpalhie. Le \im Cniidide de Louis Lavalcr [pseuiloDvme de Louis qui est de 1835, met en scèn<r un tout jeune liomnie, Samuel Bender, qu'un désenchaDteiuenl graduel, une chute t gres^ive de toutes ses illusions éclairent et instruisent t lieu de l'abattre : il se résigne à supporter le monde comm il est, plutôt que de lui opposer, comme le Candide t Vollaire- une insouciance ironique, ou de céder à i lassitude amf-re, comme les héros de l'époque déclinante^ du romantisme. Faut-il rappeler aussi que Charles Nojlierl a, dans sa vie, " reproduit avec une singulièreJMélilé i selon E. Montégut, l'image de Wilhelm Mejsler : enthousiasme téméraire, mêmes nobles mobiles, mémei aspirations ambitieuses et mêmes minces résultats, n périlleuses entreprises et m^me heureux dénouement •>
Cu„iUfilo de G. Sand, qui est de I8(i I8i:t, a souvent éti J rapprochée de M'ilhehn Mfitti-r. Les contemporains déj4 s'avisèrent de l'analogie. " Consuelo, écrivait G. de Molènes dans les Oébals du 19 avril 18t(. rappelle un instant le Wilhelm Meîsler de Goethe. On sait comme Wilhelm courait les grands chemins, cherchant à trouver de quelle voix Hamiet doit parler à Horatio, et se couchant avec délices pur la mousse verte des furéls; mêlant sans cesse dans son âme la préoccupation de l'arl à la passion de la nature, (-onsuelo s'en va comme Wilhelm. souriant au ciel, aimant le» arbres, caressant l'herbe «lu regard et repassant dans sa mémoire la musique du mattre Porpora
Bien des critiques français et étrangers, d'Ëmerson à Faguel, ont fait allusion à d'autres ressemblances encore, épuration du caractère central de l'un et l'autre roman, accumulation d'éléments semblabicnient divers, théories esthétiques, « sciences occultes, divagations religieuses, verbiage énorme ". Le mieux iul'ormé des biographes de George Sand, Wladimir Karénine, ne croit pas à une
LE Lt:NDli;MAIN DU tiOMANTlSMIi. 181
inllucnce, consciente ou non, subie par l'écrivain français; tous les éléinenls de Comuelo se trouvent, à l'en croire, dans le désir de G. Sand de peindre Pauline Viardol sons les traits de l'héroïne, dans sa curiosité pour les sociéli's secrètes, sa prédilection pour les sectes sociales et clirélîennes du moyen flge, l'ambiance enfin des idées sainl-simuniennes et du milieu artistique et musical ob Ti. Sand vivait, aux côtés de Chopin, an moment de la création de Consuelo. A rencontre de celte opinion qui élimine toute iniliience de M'Uhetm Meisler de la genèse de Consueh, il est possible d'objecter l'intimité de G. Sand avec la comtesse il'Agouit {bien que toute correspondance ail cessé entre elles dès 183!) et que cette aristocrate amie ne Tùt pas encore Daniel Stern, c'était une goflholiiliv trop enthousiaste pour que son culte n'ait point eu quelque répercussion sur G. Sand); l'auteur de Ciimualo et do la ComlfXic dn ItudoUtiiiit invoquant, au sujet du merveilleux et de sa légitimité dans le roman, le second volume de WilkAm MaiHfr, y qui semble ne plus se passer dans le monde de la réalité, li-ès intéressant à étudier, comme révélation du monde d'apergus rouvcaus que Goethe, personnlManlalorslAUemagne pensante et rêveuse, portait en lui-môme ' » ; enfin les analogies que présentent les deux ouvrages, — et qu'il serait intéressant de relever alors môme que l'on résoudrai! par la négative la question de l'inlluence. C'est d'abord l'absence de plan, confessée par l'auteur elle-même, « courant à travers champs après la voyageuse Consucio •<, le hasard des rencontres et l'incroyable facilité avec laquelle on se rejoint et se retrouve dans celte Allemagne du xvi:r siècle; l'art musical sous ses divers aspects, théorie et pratique, jouanl ici le même nMe que dans WUhehi Meislvr l'art du comédien. Consuelo se trouve, entre An^olcto et
1S2 GOETHE EX PIIAXCE.
Albert, appelée à choisir eotrtï la >ie de théâtre et l'existence courante — ou tout au moins le mariage el la famille ' — comme Wilhetm lui-même; son rêve d'art se transforme, ainsi que chez celui-ci, en une uoble ambition de servir les fins sociales les plus généreuse»: et une » épuration » analogue, quoique plus sublime chez Consuelo, est délerrainée par les traverses el les déceptions '. bans la Comtettt de Rudûltladl, les sociétés secrètes constituent — comme faisait la musique dans Contuelo — l'atmosphère où se j meut l'héroïne : pareille Ira nsfonnatton, des Anm'es (fap- ] prenlitiai/e aux Annéft de vnijage, remplaçait l'art du corné- ! dten par la rencontre de groupements occultes voué» à l'tRUvre humanitaire. El il se trouve, dans l'une et dans l'autre *uile$, une association de grands seigneurs inconnus, travaillant A avancer le progrès social, et agissant dans le mystère, qui tiennent A leur insu les personnages dans leur dépendance.
La difficile fusion entre des éléments d'esthétique, de ' romanesque passionné, d'allégorie el de philosophie que 1 tentèrent H V/Ae/m Meii/er et Coii*ii»'(o, d'autres encore l'ont \ essayée, et l'on peut citer ici le Chevalier Sarli, de P. Scudo, oil le critique musical de la Jincue dfs [feux Mondes renouvelait en IX.'n la lenlative d'un mélange de la vie réelle el de \ l'esthétique, u la métapliysii|ue de larl, écrivait Ph. Chasies, inlroduile dans le mouvement dramatique eldans le tableau des passions ». C'était, comme dans Consuelo, la musique, { non l'art de l'acteur, déjà plus vivant el plus vérilablement -] <• réel » par lui-même, que l'auteur associait aux aventures ] de son héros.
Vers le môme temps. Th. Gautjer commençait un r
I. Pcol-*tre convieiU-ll (le rallaclier à une expression bien conoua,. J qui sert de litre ù un des liors-d'œovre de H'. Mtisler, un détail de J voi^abulaire cummc c:elui-ci : • C'est une dme brisée, mais ( encore une belle âme -. {Consuelo, t. III, p. 100.)
LE LENDEMAIN DU ftOMANTlSME- 183
qu'il avail projeliî longtemps auparavaol, df's IRHO, en pleine ardeur roinanLique. Le Capitaine Fracasse. pasUche éclatant du Roman comiqu'-, empru nte h li'iUie lm Mejsler quelques-uns de ses élémeuts ; non pas, on s'en doute, le développement du caractère du héros, ou des rêves d'association humanitaire, mais la décision par laquelle Sigognac he partie avec les « histrions», la singulière figure de Chiquîta la petite Basque, Mignon renforcée en mSme (emps que Carmen enTant, — et, çà et là, des traits d'observation ou de mise en scène. Et n'est-ce pas une pensée lout ii fait conlonne aux idées de Goelhe que l'explication donnée par la soubretle Zcrbine de l'attrait exercé par les comédiennes sur les gens du monde? " C'est une passion d'esprit plutôt que de corps. Ils croient atteindre l'idéal en élreignanl le réel, mais l'image qu'ils poursuivent leur échappe; une actrice est comme un tableau qu'il faut conlempler à distance et sous un jour propice '. •• On s'en souvient, c'est l'ingénue, guère cabotine et à demi noble, qui traîne à la suite de la troupe le Sigognac de Cautier; non point lacoquelie, comme dans WUhdm Meisier : le poète d'Alberlus ne pensait guère de bien, en 1831, de cette dernière, qui entrait pour un tiers dans une triste combinaison,
Séduit à première vue, et fidèle, parmi tant d'aventures diverses, à la beauté grave de l'ingénue, le héros de Gautier ne traversait pas d'autre " apprentissage » que des leçons de maintien, de diction dramatique et de vaillance chevaleresque qui le révélaient à lui-même : dans le plan
1. L'arrivée dos comédiens dans le caslel déloljré de Sigognac rappelle une aemblalilo aventure dans W. Meiiler (III, 3). Il faut noter aussi, comme le témoignage d'une sorle de prédilection de famille, que Th. Gautier nia donna en iSfii une nouvelle traduction
GOBTHE EN FRANCE.
primitif, il devait même rentrer au château Je la MisJ tout comme il en était parli. O n csl tenté, d'un autre^c de songer à une influence lointaine de W'Hhelm MeisLen i propos de V h'ducalioii fniimeiUah: oCi Flauljerl a mis, à son ] tour, une lime entliousiasle de jeune homme aux prises J avec la vocation et avec l'amour : mais c'est ici moins i « apprcnlissage n qu'une dëformalion, et comme une dissolution de toute énergie et de toute ambition, qui laisM Frédéric Morcau, après ses expériences de Paris, désB-< busé. veuie et las.
Il J'ai ()roj>osé de lire W'ilhelm HJeister, écrit Mérigée, l4 1 6 octobre 18Û6, de Biarritz oii il fait séjour avec la cour 1 impériale, mais, ap rès le premier chapitre, on l'a déclaré la 4 plus enniijcuse chose du monde. " CejujjpjDûenl rapide do J l'entourage de Napoléon III n'est point assurément l'échod de l'opinion moyenne de la France; il correspond bien,j cependant, à l'impression (jue les lecteurs rrani^^is^rdent^ airrond, d'un roman trop éloigné des condïlîôns accoulu«u mées de ce genre litléraire. Même les plus rcspectm les mieux informés, tout en reconnaissant qu'un mondol d'observations et d'aperçus se groupe autour du développement du héros, ne goûteront jamais qu'à demi la façon I dont celte complexité d'éléments tente de s'organiser: PaulJ Boui^et, dans son essai sur Amiel, opposera à la PrinceitêÉ de Clève*, à Manon ou Adolphe, comme un type de rom&afl tout germanique. W'il/telm Meitta' et « le détail des expi rieoces variées » de son héros. Du moins la langue française a'esl-elie définitivement enrichie de l'expression par ( Goethe désignait celle série d expérience.'- elle-même; et la4 locution ^-■s anném d'apprentissage a accru le vocabulaire de I nos psychologues et de nos crifique.t, au même litre quel celte autre expression d'origine goethéenne, elle aussi, mais de sens plus flottant et d'application moins définie : . ri'teni'-! féminin. Avec le personnage de Mignon que la
LE LENUEMAU UU ItÛMANTlSME. 185
France a tou t à fail adopté — (Barbey dAiirevilly verra en elle la seule « créature " féminine de Goethcj, — avec quelques aperçus d'esthétique ou de psychologie tj^uj^tigpnenl plutôt à la piiilosophie de Goethe qu'à sa lilléra.ture, cette notion de ViipjjreiUissa'je et le mot qui rexprime çojj- Btituenl, semblc-l il, le meilleur gain que la pensée Fra nçaisc ail retiré de l'espèce de biographie psychologique et sociale de miliflm Mehler.
Plus encore que celle œuvre, l'autre grand roman de GoetKe, les Afjtnkés iHeslives, était resté lettre morte pour l'époque contemporaine de sa publication^ puis^J^cliliLslupéfâclion pour le rdmanlisme. èi l'iolelligence de H'iUielm Mealer, et une cerlaine iniluence, se découvrent, chez nous, dans un ilge plus soucieux de psychologie que le Tort du romantisme, assez voisin de lui cependant pour apprécier l'aventureux et l'extraordinaire, il faut s'éloigner davantage encore de ISDO pour rencontrer les conditions propices à un accueil un peu Tavorable. A. Stapfer rappelait en IHi5, dans sa NiAkf suc (loelhe, quelle défaveur avait frappé à l'origine u celle étrange composition », à laquelle lui-même ne s'arrêtait guère; " sur-le-champ traduite en français, et dépouillée de la magie de style qui là, comme dans (ous les autres ouvrages de Goethe, fait trouver un certain charme à la peinture des objets les moins atlrayanls. elle a rebuté tout le monde, n Deux LraducUons avaient, eu 1810, donné une approximalive version du roman nouveau : les Affirûl'h électives, trois volumes, par Raymond et quatre collaborateurs, OnHie, ou le Pouvoir de la si/mpallnc. deux volumes par Breton. Le plus curieux indice de la répulsion provoquée par le phénomène qui donne son titre et son intérêt douloureux à cette histoire, c'est la noie que le premier traducteur mettait, page 92, lorsque le mot il'uffinilÊ intervenait dans le dialogue de Charlotte et de son mari; " V.el insipide jeu de mots qui se prolonge et se répèle si
souvent dans le cours de cet ouvrage est un peu plui portable en allemand. Le mot de Verwandlschafl, qu'o est forcé de traduire par af^Dilé, s'applique aussi bien àfl toute espèce de parenté dans le sens propre du mot, qu'aufl phénomène chimique dont il est question ici. »
Ce fut là, en elTct, le principal objet de scandale : cette « dissertation moilié chimique, moitié galante ■• [Déhai 16 mai 1810), l'idée de « celte sorte de magnétisme en tique, dont l'induence est inévitable » {Journal de Pam^l 2S juin 1810) parut, aux mieux disposés, « la méprise d'un 1 homme de latent », aux plus hostiles u un amas de bizaNl reries révoltantes », \.& Journal de Paris écrivaii : v 11 paraît J que le nouveau système de Goethe est de faire entrer la^ 3crElTCE~iIâns le roman, comme nous avons vu depuiftJ ifuelque temps, en France, des dames de beaucoup de f talent vouloir à toute force y l'aire entrer l'hisloire. Leal romans scientifiques ne l'éussiront pas mieux que lesf romaus historiques, et l'application de la chimie à l'amour, • dans les Affinités électives, n'aura clairement montré quoi Vaffimté qui se trouve entre la prétention et le ridicule «
Mme de Staël assurait que les Af/inil(fs de choix, comme J elle dit, n'eurent pas de succès en France « parce que l'e semble de cette fiction n'a rien de caractérisé » ; elle-même <i faisait un autre grief au roman de Goethe de sa » philo* f Sophie dédaigneuse », de ralisejice" d'un sentiment reli*! gieux ferme et positif <>. 11 semble plus exact de voir dana 1 la thèse chimique du livre la vraie raison de son insuçi « L'abus de l'analogie, notait B. Constant dans son Journal I inlimc, à la date du G pluviôse an \11, se rencontre beau--^ coup chez Goethe et surtout dans ses prétentions ( chimie et dans les sciences exactes. i> Sismondi, par doux I fois, confessait sa déception à Mme d'Albany. « A propoâ I de réputations démenties, écrivait-il le 22 janvier 1810, i avez-vous lu le dernier roman de Goethe, die Waklvei'wandt- I