‹ Goethe en France...: étude de littérature comparéeChapitre 28 sur 52 · IV · texte numérisé non relu

IV

Lq RcnaissancG, la iin du xviii' siècle allemand, le mîl^ du XIX' sltclc Français sonl les trois époques oii la peni moderne s'est le plus vaillammenl efl'orcée d' n élarg Dieu ■>, de ramener la notion du divin — du monde IhéoUf giquc où elle planait en dehors des ehuses — dans l'unives concret, dans le jeu permanent des forces et le déroulem^ continu de l'humanité. Si dilTt-'rents que nous apparaiss certains aspects de ces grandes époques, elles ont i commun divers traits : l'espèce de transposition qui, eots vent aux croj'ances traditionnelles le sentiment reh'giet)]â le fait passer aux vues d'ensemble sur la nature et surlj genre humain ; le prolit que les sciences de la matiitt et le souci de l'hisloirc liront de cet anohlissenietit « choses et des événements; des lillératuies plus réalisti accompagnant bientôt la << divinisation n du monde, ot uh grande nostalgie du paganisme antique s'emparant de | poésie; enOn, ii mesure que se driinturent et se perdei

LA henovatiun philosophique. ai(

l'émolion et la ferveur qui inspiraient ces rénovalîoiis, le slrict sensualisme et le matérialisme impie envahissant le sanctuaire et entraînant les Ames à tout demander aux phénomènes et aux révélations des sens : la réaction théologique, alors, ne larde guère.

Sans doute ne serail-il pas impossible de rattacher, par d'indirectes influences, la crise philosophique de l'Allemagne de flamannet de lierder aux grandes vues générales de la Renaissance, si peu systémalisées qu'elles fussent : quant au lienjui unit celle-là au mouvement intellectuel de la France de ISHO, il est inconleslêide. Par elle-même et par ses aboutissements métaphysiques, les doctrines de ScTieljing et de llcgel, cette Germanie dépositaire du mysticisme philosophique de Spinoza.nprorqndémcnt agi sur la pensée française; elle a sollicité notre positivisme de rechercher ailleurs, et dans les choses mêmes, cette ontologie et celle théogonie qu'elle s'interdisait de poursuivre dans le ciel. Or Goethe, dont la philosophie, moins chargée de terminologie et d'appareil dialectique, s'accordait sur tant de points avec !a ferveur naturaliste des métaphysiciens panthéîsles.a été souvent, auprès de quelques libres esprits, l'interprète poétique et le porte-paroles de ces doctrines qui, sorties de la spiritualité, rentraient à leur façon dans l'idéalité la plus authentique. A'om et hk dii sunl.

On sait combien fut timide la tentative par laquelle Victor Cousin avait essayé de concilier le sensualisme du xviiT' siècle français avec les constructions idéalistes de la pensée allemande : bien vite, malgré son contact initial avec Schelling et Hegel, son « écleclisme " était redevenu une philosophie de l'esprit humain; d'allemande, sa philosophie s'était refaite écossaise; elle s'éLail promptemenl lassée, en somme, de frayer avec les grandes hardiesses do Tcsprit métaphysique. Il ne manqua pas en France, et de très bonne heure, de voix plus ou moins autorisées pour

312 GOETHE EN FflASCE.

préconiser encore une fois, entre les deux pays, « alliance philosophique », C'étail le tilre m^nie qu'en 1 le baron Bajxliou^c Penho^n donnait à la préface d'il Hutob-ed-" tu phUoso^jhte iiUemnnde t\u\ opposait Iccaracli incrédule, analytique, expérimental de la pensée de notM xviu° siècle au caraclère religieux, synthétique, poéliqtij de la philosophie allemande. Et l'auteur, constatant q la suite des de Maistre. des Bonald et des Lamennais uM rénovation idéaliste semblait prochaine, concluait « l'espérance do voir la France essayer enfin de se formulei de se créer de ses propres mains, de tant d'éléments div un système nouveau qui lui apparlienne en propre. Or, I philosophie allemande doit entrer comme un élém essentiel, sinon dominant, dansée nouveau système ^ili sophique. » De même, dans un arliclc paru en 183^ dans II Heoue du Midi, un Lyonnais, E. Falconnel, signalait daaj le système de Schclling, « le Platon des temps modernes «j u une théorie grandiose... qui enserre, dans son cercle c pure ima«inalion, les recherches mythologiques el nalq relies dont elle donne la solution, les théories de l'arl e de l'esthétique, dont elle participe immédiatement i souhaitait de voir un contact plus intime s'établir e ces vues si amples et si hautes et le catholicisme françaisj pour un commun écrasement « du vain fanlûme du ralioj nalisme ».

Mais c'était, au contraire, avec le rationalisme lui-mfim que se devait faire cette alliance souhaitée par des s tualistes déterminés. Quelques-uns de ceux-ci — Lapradej par exemple — concilieront à leur fagon leur fidélité chré tienne avec une émotion naturaliste favorable à Goethe el Schelling; mais la plupart rejetteront ces panthéistes dan le camp opposé, oii vont se trouver, en effet, leurs Allié véritables. Vallery-Radol écrira en (Sgfi : c. Ja rngiaJejjrfA tTOuIre-Iilnn n'auraient, sans le concours de Goethe, obtem

LA RÊNiiVATJOÎJ PHILOSOPHIQCE. 213

dan s noir e pays, une influence aussi marquée^ Nos écrivains les plus vanlés la subissent et la propagent. Par eux, un panTÎTéisme vague envahit peu à peu la partie lettrée du public. Vague, il n'en a que plus d'attrait et n'en est pas moins prompt à dissoudre, à détruire, dans les esprits dont il s'empare, non seulement les restes du christianisme (le Bousuet, mais mOme le déisme de J.-J. Rousseau, et jusqu'au Dieu des bonnes gens devant lequel s'inclinait Béranger. ji

EneiTet, tandis que les tentatives faites par Lamennais, P. Leroux, J. Rejnaud, d'autres encore, pour mettre la tradition chrétienne d'accord avec la science et la raison de notre temps, n'avaient guère fourni de solution satisfaisante, un retour de faveur était allé aux doctrines qui éliminaient délibérément le surnaturel et s'interdisaient la recherche des causes premières et des causes finales. Le positivisme d'A. Comte, d'ailleurs, en s'inquiétant d'une sorte de " finalité interne », en établissant le principe des " conditions d'existence ", en hiérarchisant les groupes mêmes des phénomènes, allait ù sa façon au-devant de la métaphysique allemande, au moment où celle-ci se préparait, comme on l'a dit, à " descendre dans la science ». £t quelques-uns des plus éminents penseurs enlevés par le positivisme aux doctrines spirilualistes ont accueilli dans leurs systèmes des vues empruntées à cette philosophie allemande de l'Unité, qui identifiait ia Vérité et la Réalité, Dieu et le Monde, et ne voyait dans les prétendus élrea individuels que les manifestations sans cesse changeantes d'un Etre permanent et véritable. Cette croyance, c'est celle que Goethe, transcrivant à sa façon le spinozisme, et coordonnant les résultats de ses enquêtes scientifiques, a tant de fois chantée. <■ Que serait un Dieu qui donnerait seulement l'impulsion du dehors, qui ferait tourner l'univers autour de son doigt? Il lui sied de mouvoir le monde

iolt^neurement, de porter la nature en lui, de résider 1 môme en elle, si bien que tout ce qui vit et s'agite ( opère en lui ne soit jamais privé de sa Torce cl de i esprit.... "

I l s'en fau t qu'on se soi t avisé de bonne heure en 1 que Goethe pût lîtrc de quel que imporlance c V. Cousin, qui l'appelle •> Jo Voltaire de l'Allemagne témoigne par cette périphrase mflme el ce contresens q ne l'a point compris. Le baron d'Eckstein, en 1833, dans la Annales de la littérature et des arts, affirme de son cflté qi$ Goethe, bien que « malheureusement devenu spinozislôfl idolâtre jusqu'à un certain degré », n'a pour le cathc^ cisme que respect el louanges. Benjamin Constant, f son ouvrage De la reliywu, ne mentionne point Goethi mais se trouve d'accord avec sa pensée lorsqu'il signt] Il le point de vue nouveau , dons lequel l'Allemagne savant considère la religion », eL qui fait de celle-ci >• la langi universelle de la nature, exprimée par différents s ditTérenls dogmes, symboles et rites ... -i.

Il n'est point encore, ici, question d'une philosophie i Goethe : de fait, d'anciens ouvrages français sur les do< Irincs métaphysiques allemandes, celui de Barchou i PenhoPn en 1836, celui de Saintes en 1841, le rapport i Rémusat en 18-13. ne se préoccupent pas d'accorder u place  la pensée du grand poète. Ce n'est guère qu'en Ift que le quatrième tome de la judicieuse et un peu loi Histoire de la philosophie ollniiairle de Willm renseigi lecteurs français sur l'importance des idées de J tout un chapitre leur est consacré, avec une rec préliminaire sur l'avantage qu'ont souvent, sur des p sophes do carrière, les penseurs libres que n'assujettit i dogmatisme. " L'objet, la chose est pour lui l'essentiel; | a de la peine à s'en détacher, mais il n'en est pas domio6 il le soumet incessamment à la pensée et le conçoit pai

LA nÉNOVATIOS PHILOSOPHIQUE. 21 r.

l'esprîl. Il va sans cesse de l'objet à l'idée cl de Tidée à

lobjel > Puis Tessentiel de la pensée de Goethe se Irou-

vail exposé, mais sfins cohésion suflisanle, sans mise à profil di'« données fournies par l'œuvre scienlilïijue de l'écrivain. Nulle insistance, non plus, sur le panlbéisme foncier de SCS idées : les déclarations de Goclhe sur la survivance possible de (|iielques monades supérieures masquaient presijuc sa doctrine sur lidenlilé de Dieu et de la nature.

Celle-ci se trouvait signalée, dès 18!0, dans l'ouvrage d'un prêtre, H. Maret. Son Essai suy le Panthéismr dimii les Soâfl'is modernes s'indignait vigoureusement. » La France, oubbanl son génie cl sa mission, va emprunter à l'.Mlemagne sa sagesse anii-chrélienne, anli-moderne. Au milieu de ces vicissitudes diverses, le panthéisme se montre toujours identique à lui-même; son point de vue principal ne change pas ; ses doctrines restent les mêmes. Toujours il apparaît comme le terme oii viennent aboutir toutes les erreui-9 particulières, l'erreur qui résume et absorbe toutes les autres. « Aussi la préface accusail-elle Goeliie cl lîyron d'avoir " les premiers introduit le panthéisme dans la poésie. Toutes les richesses de la plus brillante imaginalion, toutes les ressources d'une puissante invention et les beautés du sljlc dissimulent mal le désordre qui règne dans la pensée, et l'indigence d'un fond oii le cœur ne trouve que l'orgueil et la haine, le doute et le di^sespoir. ■> L'nc accusation semblable était dirigée contre Goethe dans )n notice que lui consacrait de Loménie dans sa Giltrïr des conlempnrnim illustres, en 18i7 : « L'effet naturel de celte doctrine qui détruit la pcrsonuatilé humaine est de conduire l'espril qui en est imbu à méconnaître ce qui fait la véritable grandeur de l'homme; de là une certaine ressemblance entre la plupart des créations de Goethe, qui nous apparnissent bien moins comme des caraclèrea humains que comme des personnifications plus ou moins animi-es des

216 r.OBTHE EN FRANCE.

ilifTérenles faces d'une théorie philosophique, bien i comme des 6lres volontaires eL libres, en lutte avec leuitj propres passions ou celles rl'autrui, que comme des partia intégrantes du grand tout, qui n'ont gardé de rhumanitj que Res faiblesses..., >.

C'est qu'en elTet la lutte était déjà engagée contre J nouvelle curiosité qui faisait encore une fois — cûia ja3is, aux débuts du romantisme — prêter l'oreille î voix d'uutre^Rhin.-Mais alors, quond il s'était agi de fain; écho à la sentimentalité et à l'enthousiasme rôveur de(j poètes germaniques, ou de mettre en faveur comme eux 1 moyen âge et le passé national, le spiritualisme tradition) ncl et les religions établies ne s'étaient pas jugés menacét il avait m(>me souvent semblé que la cause religieuse i put que gagner à l'initiation de la France à la pens^ allemande. Il n'en cLaiL plus ainsi vers le milieu du sièclea outre que l'Allemagne actuelle avait cessé d'être en syma pathie avec sa voisine, el que le Rhin apparaissait moim comme un trait il'union que comme un fossé, il semblan bien que les nouvelles métaphysiques qu'on prétendaifl imporlei* chez nous eussent un arrière-goût d'hérésîft " Le clergé français, écrit E. Saisset dans un article dw mai lM4i sur la Philosophie du clergé, s'inquiète beaucoup! de l'invasion récente des spéculations allemandes dam notre pays. Derrière le panthéisme de Schelling el « Hegel, il voit l'exégèse de Strauss, el en présence de tel adversaires on ne peut, il est vrai, lui conseiller de reste

Tandis que la Hevue des Deux Mondes demeurait  \ près impartiale dans le débat et que la Revue f/ertnaniqi la Heoue de V Inslrucl'wn publique, la linme moderne, 'fr.mps, YOpinion nationale faisaient campagne pour i idées qui pouvaient Cire fécondes, le s ort hoj tituées se défendaient dans leurs organes contre ces noji Jl

I,,\ ItKSOVATION PHILdSOPHIQl'E. 2 H

vcaulés pé rilleuses. Le spinozJs me inodifié de Goethe n'a^ point ceSBé~d'fllrê engagé dans celle lulle, el il esl rare (|ii'on le trouve excusé ou admiré par ceux qui sonl iîdèles à l'ancienne foi : Laprade, qui voit en lui " la plus haute expression poétique des tendances de notre siècle vers le monde extérieur el la philosophie de la nature », et qui semble ne condamner qu'à regret un déchissement de celte " haute sagesse " : Tonnelle, qui trouve dans les doctrines hégéliennes el spinozistes un amour el une conception de l'univers trop conciliables avec le christianisme pour se Irouver lui-mi^mc ébranlé dans un fervent culte goelhéen. Fresq^ue toujours, Goethe esl assez du reinenl l^railé, comme l'auxiliaire fâcheux de dogmes détestables : doublement coupable, pcul-étrc, parce que poète, pour l'appui que prèle son talent à une philosophie inquiélanle.

On hésite encore à l'occasion, tout en proclamant l'opportunité de l'offensive, h ranger IJoellic parmi lea.pliilûaoplies. Dans son livre sur SiJ'iiuza el le nutumlisme conlp-mpoynin. NojJ^rnsaonj en IS6G, admet que « ce serait abuser des mots.,, q^ue de prèler à Goethe une philosophie. Néanmoins, adversaii'c déclaré des causes finales, disciple à la fois de Shakspeare, de Linné et de Spinoza, n'esl-il pas certain que c'est l'inlime harmonie du monde physique et de l'âme que cherche partout à décrire le poète de Weîinar? •> Et Caro, qui publie la même année en volume, auj^mentés ■ des extraits el des compléments nécessaires, ses articles de la Nevue des Deux Mondes sur la l'/iilosopkic de Goethe, juge indispensable de justifier ce litre môme : si l'écrivain allemand n'a point de système organisé, " nous estimons qu'il y a dans l'œuvre de Goethe une manifestation de pensée assez haute, assez puissante, pour mérifer d'i^lre étudiée à part et de prendre sa place ù côté des grands systèmes que l'Allemagne a produits depuis soixante ans ■•■

L'ouvrage de Caro a été loué par Villemain — dans son

GOETHE EN FHANCE.

rapport de 1S67 sur les prix de l'Académie — de " repoussa l'erreur syslémalique sans mi^ connaître le latent orJgi nal .) : or, t'et exposé agréable cl lucide d'un système qui ne s'était jamais exprimé dogmaliqucmenL porte la peînCH d'nnc irréJuclibte hostilité à loiilc doclrîno anli-spjrilutjl liste, atténuée tant bien que mal par une certaine déTé^ rencc pour le poète de Faust. Mieux vaudrait peul-étM l'anatlième absolu d'un Barbey d'Aurevilly que cetlel allai|ue dune philosophie détestée, sous couleur de sym palhie et de respect pour <■ un génie qui a lente, par l'art comme par la science, de s'égaler à l'universalité do§ ^ choses, et qui, s'il a échoué, a laissé du moins dans lei ruines mêmes de son elTorl et sur chaque fragment de ft pensée la marque de sa grandeur. "

C a rqjaisaitd' ailleurs suffisamment ses preuves d!û£thai-l doxie pour qu'on lui pardonnât, au camp spiritual i^lg, dw ne pas manier la férule sur le dos de Goethe lui-mfirns-.] Saint-Ileué Taillandier, dans la /lévite des Deux Monde» dt^ i" avril 180", le louait fort de sou intention el de sa co^ clusion : » Si l'on ne juge dans Goethe que le philosopha^ il faut conclure comme M. Caru : « Goeihe, dilil, repr6>1 " sente assez bien les aspirations mêlées et réclectisme!! " confus d'un temps comme le nuire, oii l'on prétend coxv " cilier une morale active, la doctrine même du progrëA[1 •< avec un panthéisme qui la rend impossible en droit sinoDJ " en fail, cl qui logiquement la délruîl. ■> Associée à l'a miration la plus intelligente pour le génie du savant et dib poète, cette conclusion ne pouvait que rencontrer dwM sympathies en Allemagne, au moment o(i le pays de Hegi se débarrasse peu à peu de ce panthéisme dont les dernietv^ adeptes semblent réfugiés chez nous. " Vallery-Radol^l dans la Presse du 1" août IStlji, prenait lexte Tlu jivre M \ Caro pour déplorer l'induence de Goethe panthéiste pour dénier i\ sa personne, comme à sa doctrine, toute -1

LA RENOVATION PHILOSin'HigUE. 219

moralité. •• Le panthéisme, qui supprime la persunnaliUdivine et la parole créatrice, est bien la religion cjuc (levait professer ud homme lel que Goelhe. L'n Dieu personnel l'eût g^né et un Dieu créateur lui ertt porté ombrage. >•

Délerol, dans la ftcvue de l'Instruction puèlique, le 15 novcnîFre 186G, signalait au conirairc chez Goelhe, si dîscriiL pourtant avec l'infini et qui •• reconnaissait comme uni> nécessité inévitable <lc notre nature l'ignorance absolue des premiers principes ■}, bien des lémoignages de crovançça spirilualMes. " J'aurais voulu que M. Caro... monlrât la philosophie de Goethe comme un partage raisonnable, un traité de paix plein de sagesse et de bon sens enire les légitimes aspirations panthéislïques de notre ûge et les meilleures traditions du spiritualisme, marquant à chaque doctrine son domaine spécial.... 11 y aurai! avantage, pour notre spiritualisme même, à se laisser transfuser un peu de sang nouveau. ■. Le s philoso phes do carrière. renseU gnés par Caro, re conjiajgsaient, qu'il n'y avait nul sophisme àjarler d'u ne ph ilosophie di?Jipj;i]ic. •• Ce qui la rend intéressante et importante, c'est que sous une forme populaire, éloquente, poétique, elle résume, en quelque sorte, toute la philosophie allemande de son temps.... C'est sous celle forme surtout que la philosophie allemande a pu se répandre chez, les autres peuples, chez ceux-là môme dont l'esprit est le plus antipathique à l'idéologie germanique ; c'est cetle sorte de philosophie, c'est ce naturalisme, moitié poétique, moitié scienlifiqnCj qui, parmi nous, à l'heure qu'il est, Réduit et.8Ubjugue notre j^eune génération : c'est par là surtout que Goethe est redoutable el qu'il lûéritait d'i?trc étudié. " Franck, dans les livbiUs, élait même plus aftirmatir que Caro, et trouvait qu'il y avait bien, chez Goethe, « un système parfaitement arriMé, une doctrine clairement définie dans sa conscience et dans

(JÛETIIE EN FRANCE.

ses écrils » : un spinozisme li'gèrement modifié, danM l'expression, par Leibniz. Un philosoplie dont l'œuvre poslri hume a été publiée par Ch. LévOque, Fernand Papillon, insislâil surtout, dans son Histoire de la Philosophie mo'Ierne, sur le caractère leibnizien de Vintititinn qui est M méthode de Goethe.

La réprobation dont Caro Trappait le panthéisme dM Goethe tout en reconnaissant le génie du poète, cette coo-l damnation dont Camille Roussel le félicitait encore si chaleureusement en te recevant à TAcadémie. le 11 mars 1875, n'élait-elle point estimée suffisante? En 18fi'.l, un professeur de séminaire, l'abbé Boulay, jugeait Caro beau» coup trop tiède et défèrent pour Goethe, trop moi la lutte contre l'anti-spiritualisme actuel; cl, dans ud! ouvrage sur Goelhe et la science de la nature, il lan(;ait plafld vigoureusement l'anathème contre le poète allemand i les hérésies qui s'autorisaient de son grand exemple. « Nm lecteurs n'oubliei-onl pas ([ue celle élude... n'est dirigée contre un mort, mais qu'elle s'adresse aux vivants; J c'est moins une protestation rétroactive contre la gloïnl usurpée dont Goelhe a joui pendant sa vie, que l'exprcs'l sion de noire surprise à la vue des honneurs de fraîche^ date qui lui sont décernés. " Après avoir exposé la « mys tification » des travaux scienliliqucs de Goelhe et l' « aber^ ration « de ses doctrines philosophiques, accusé aussi j franc-maçonnerie d'être la principale ouvrière de sa l'auleur insistait, assez ininlelligeniraent, sur les rapporl^B qui unissaient le positivisme et le système de Goetbe-3^ I- Les posilivislcs l'ont senti dinslïnct ; de là cette favea^ autrement inexplicable qui vient de faire exhumer les^ œuvres scientifiques du poète. Goetht et Auguste Comtel diffèrent pour la l'orme, mais ils sont d'accord sur le fondj^ Ils combattent, avec une égale frénésie, ce qu'ils appellent la théorie des causes finales.... La thèse soutenue par ce9 1

LA IIÉ.\*OV.VTIi)\ PlULilSnpHIOL'E.

; élail la même, les moyens seuls

deux eDDemis de I diiïéraieDl.... »

En face d'altaqucs île parti pris, qui méconnaissaient ainsi, et l'idéalisme persistant de Cioclhc, et la haute vertu <lii spinozisme, tes voix ne manquaient point qui proclamaient i'un et l'autre. La pensée du philosophe d'Amsterilam, la poésie de l'écrivain allemand étaient souv^nt^itées de compagnie, n Oui, il fautlire Spinoza, écrit G. Flaubert, le 4 novembre 1837, à Mlle Lerojer de Chanlepie. Les gens qui l'accusent d'athéisme sont des ânes. Uoethc disait : " Ouantl j^ me sens troublé, je relis VÉthiqw: ». Il vous arrivera peut-être, comme à Goethe, d'être calmée

par cette grande lecture > Une série d'articles d'E. Mop-

tégu t. dans le Mm Jieur unlv a-sel de juillet iSfi^ dévcfoppait la même idée ; le salutaire effet cl l'impression toute édifiante que produisait la philosophie de Goethe sur les esprits capables de la comprendre : « Ggethe n'est religieux que pour les hommes d'une culture morale accomplie; mais l'impression qui résulte de la lecture de ses œuvres sur les hommes de cet ordre est une des plus sincèrement et des plus fortement religieuses qu'il soit donné de recevoir. Pour notre part, nous ne connaissons pas de lecture qui porte davantage au recueillement, dont on sorte l'Ame plus édifiée et plus remplie de celte paix sacrée que donne la religion, le cœur plus disposé b. la sagesse et plus touché de l'amour de Dieu.... Si la véritable attitude de l'homme est de tenir la tCto droite et de regarder vers ie ciel, je ne connais pas de poète qui impose cette attitude à ses lecteurs plus naturellement que Goethe.... Vous souriez peutêtre de ce caractère religieux que j'attribue à Goethe, à ce Goethe qui, par. suite d'un de ces faux jugements qui calomnient pendant des siècles la pensée des grands hommes, n été au contraire compté jusqu'à présent parmi les négateurs par excellence de la religion.... Combien

Goethe esl religieux, cela ne sera profoDdément senti qufl dans deux ou trois généralions; mais sloi's on s'élunnen de la longue erreur qui a transrormé en un dilettante Irauîicendant et en un négateur vulgaire et immon l'homm&le plus sage qui fut jamais. »

CebeauJÉmoignage d'un de nos plus libres esprits peuH nous renseigner sur la signification qu"a prise,pour ipiel-»1 qùës^nes des âmes les plus hautes <le ce temjis, ]a^p|iila>f 6Ô£fi]éje__GoeUw^ — en tendue dans soD^s^ens le plus largeîT et comme l'attitude d'un homme moderne en face des pro blêmes éternels, en face d* la nature infinie et de la vieJ sans cesse renaissante, sans cesse dissoute. Le livre quia fournissait à Montégut l'occasion de ses articles du Mont-4 leur, c'était le Danti: et Goethe de Daniel Stern, sorte d<^ confrontation audacieuse, sous une forme dialoguée, diii poète de la D'mine Comédie et du poète de Fnutl. Une ana-fl loglc intime permettait, selon l'auteur, d'associer dansl une mfime étude et dans une commune admiration Im croyances positives de Dante et le culte rendu par Goethd aux " puissances supérieures >>; une sorte d'Interprétatiosi mystique faisait saillir, des pénombres du Second FaustA des idées latentes qu'il n'y avait nui paradoxe à confrontei avec les dogmes précis de la Divine Comi-die. Trop ] d'attention, en revanche, ^tait donnée h des différencH fondamentales, telles que la cosmogonie des deux poêles oit. leur conception de la faute et de l'expiation. Mais le lîvi de la comtesse d'Agoull, la Diotime même du dialogue^^ et qu'avait bénie jadis, à Francfort, Gocthi? presque sep»; tuagénaire, était plulùl une sorte d'édification devant \eê\ aspects profonds de Goethe qu'un exposé de sa philosophi*! dont les dîsjcrlii membia étaient rassemblés, dans le même" temps, par Caro.

Ce furent la Hevae germii nique et française, plus lard lai /ievue moderne, qui publièrent, avant l'édition en volume, le \

LA BEXUVaTIUX PltlLOSOPnEQVE. 223

livre Je Daniel Slero. Elles conlinuaient la H ecue q^rmani^ur, i|Di fui le principal Iruchemenl, dans les aanifes loixattje, de la « philosophie du devenir " et des systèmes d'outre-Rliin qui |wuvaieiiL le mieux aider un renouvellemcnl des sciences hisloriquos, linguistiques et religieuses. D^s iepremier numéro de cel le série nouvelle d'un périodique qui a eu uue cxislcDcc forl in ter mil lente, l es direc leursj Ch. Dollfus eJJS'elTlzer, signalaient la correspondance qu'il convenait de rem arquer enire les philosophies de rïdenlilé et l'œuvre d e Goethe. » Ce complet génie, le type le plus élevé de [a poésie allemande, est p anth éiste dans l'Ame. Toutes ses œuvres en témoignent, et aussi le culte qui] professa pour linilialcur du panthéisme moderne, Spinoza. Il faut du reste noter ce culte comme nu des sigues généraux el caractéristiques de l'esprit germanique.... » Et un article de Dollfus, en aviil t8G0, revenait encore sur le » panthéisme fondamental o de Goethe,

Auxiliaire précieux de doctrines qu'une minorilé d'esprits supérieurs accueillaient, et dont d'anciens romantiques comme Sainte-Beuve etOeorpe Sand étaient touchés aussi bien qu'un Littré, (.ioethe a donc été mêlé de très prés h un mouvement d'idées dont la France pensante a subi profood ément l 'innucncc et dont l'expression allait du spiritualisme d'un Vacherot à l'athéisme d'un Viardot. D eux n oms su rtout émergent de ces conflits d'idées, qui se livraient à l'écart dune littérature el d'une vie politique cl sociale asseic médiocres : Reggn el T^Bc.

C'est au séminaire d'issy et durant ses fécondes vacances de Tréguier qu'Ernest llenaji s'enflamme pour cette pliilusopliie allemande à Inquelle il lui semblera devoir "CU-qu'il y a de meilleur •■ en lui. Sa sœur Henriette, du foiul de lu Pologne, l'introduit dans ce monde auguste comme un sanctuaire, lui envoie do l'argent pour monter sa bibliothèque, interprète i\ sa façon la hauteur d'inspiration de

GOETHE EN KIIANCE.

ces maîtres auxquels elle l'adresse. '■ L'Allemand, lui (^crïf| elle le 3U octobre I84â. conservant partout sa bonboi même dans les questions les plus éievi^es, se laisse aller à sentir, à penser, à tout poétiser. Si tu eontînues les «études dans la langue d e Kant, de Ilcgeli de GostlieeL de Sciiillcr, tu trouvera» bien de douces distractions dans celle lîlléti turc si riche et si varice..., ■> El son frère, qui s't^tail t résolument à l'élude de l'allemand, pouvait lui confier, (i Saint-Sulpice, le 13 février 184â, qu'il avait >i toujours éa surpris de voir ses pensées en parfaite harmonie avec le; points de vue des pliiiosoplies et des écrivains » de l'AU^ magne. Plus de détails suivaient, dans une lettre i 22 septembre de celte année décisive : « Je consacre s cialement mes études de vacances A étendre mes conni sances sur la lillératnre allemande. Les difficultés de l'ii terprétation littérale commencent ix s'évanouir pour i je suis maintenant capable d'en apprécier l'esprit, el c initiation marquera une époque dans ma vie. J^ ai ent rer d ans un temple, quand j'ai pu cont empler c térature si pure, si ('■Icvéej si raQralej sj religicuse^en i nani ce itiut ihiii-; —'U sens le plus rele.ïé. Q uelle \ conccpliuii ili' rLiiiiiiiu' et de la ^ne!... Ce qui me chai encore en eu\. c'est l'heureuse combinaison qu'ils ( opérer de lu poésie, de l'érudition et de la philosp^t) combinaison qui conslitue selon moi le vi^ritable p Herder et fioeUie sont ceux où je trouve la plys. réalisation de ce mélange; aussi attirent-ils surtout i sympathies. Le second pourtant n'est pas assez moral, . Restriction qui s'effacera peu à peu (non sans que secrètes affinités lui fassent toujours airnet véritable affection 1ns idvUes bibliques do llerdtjr): l'Avt de hi Srience, dés 18tS, ne manque pas de défendre 'I Inrgc compréhension morale de Goethe, sceptique * yeux des scolastiques : mais celui qui fc passionne f

L\ nENOVATION PlKLOSOPHIfl-E. 22:1

toutes les fleurs qu'il trouve sur son chemin et lea prenii pourvraÎDS ol bonnes h leur manière, ne saurait êlrecon- Toudu avec celui qui passe dédaigneux sans se pencher vers elles. Goethe embrasse l'univers dans la vaste aTlirmalionde l'.amojjr ; le aceplique n"a pour loute ctiose que i'élroite négation. ■■ Ou trente ans plus lard, dans un article de la Reiuf. îles Deu-r Mondes, le IS juin 1877 : " Goelhc et ses contemporains, tout en rendant hommage ft noire bril iante initiative, niontrèrent que Voltaire, maly;ré sa gloire méritée, n'était pas tout, que le cœur est un maître aussi nécessaire à écouter que l'esprit. La religion ne fut plus le servile attachement aux superstitions du passé, ni aux formes étroites d'une orthodoxie théologique; ce l'ut l'infini vivement compris, embrjissé, réalisé dans toute la vie. La philosophie ne fut plusquelque chose de sec et de négatif; ce fut la poursuite de la vérité dans tous les ordres, avec la certitude que la vérité à découvrir sera mille fois plus belle que l'erreur qu'elle remplacera. Une telle sagesse rend celui qui la possfïde ardent et fort, »

Il j- a là tout un programme : cette ador»iion*d'un Uifiu (|ui est en éternelle formation par l'effort intelligent de l'homme vers lé parfait, par le u'ma même de l'univers, ce fut le refuge de cette ûmc si profondément religieuse. Pareil culte du divin lui permit d'exercer la plus hardie critique dans l'histoire des religions sans perdre la sérénité et l'ardent idéalisme; surtout, celte ferveurobstinéc s'inséranl dans la contemplation de l'histoire et du phénoménisme naturel après s'être détachée de la foi doclrinale^ce / ■'1 fut l'eDcourageraent dont Renan avait besoin, tout nu/ond ^ de lui-même, pour porter sur ses anciennes crovanecs une " main (jui, dés lors, n'était plus sacrilège. Et, de cela, l'auteur de la Vie rfe Jétui est resté plus reconnaissant h l'Allemagne que d'avoir été la patrie de ^eKég^se biblique: même la grande déception de 1870 ne le fit point varier sur ce

poinl. H Nous n'avons rien à dédire, pcpondait-il à l'Académie, le 25 mai 1882, à Victor Chcrijuliez. de ce que nous avons dil; nos éloges sont sans repeutance. Ce que nous avions aimé élall vraimenl aimable; ce que nous nvions admiré élail admirable. Nous n'avons pas changé nos jugements sur Goethe, sur llerdcr. «

C'est là. en eftet. la dé lie iniliatc conlraclée par Rgnan a uprès de l'idé alisme allemand. A côté de celle transposition du dirin, certaines analogies de délail qu'on a pu relever entre la pensée de Goethe et celle de Henan comptent peu. On a reproché à celui-ci d'avoir dît : « Je ne vois pas pourquoi un Papou serait immortel >., de mi'me que celui-là n'admettait de survivance après la mort que pour des '< entéléchies supérieures ». On a compaj'c l'indulgence universelle de celui-ci, dans les deruières années, à la vaste et accueillante couipréhensiou de celui-là, l'interlocuteur d'Eckerniann. Mais, outre qu'il faudrait faire quelques distinctions entre l'indolence finale de Renan cl la persistante curiosité de Goethe, ce parallèle est trop commode à établir entre tous ceux qui, vieillards, vivent avec ht pKnure de Siiitis. C'csl, au contraire, au début de sa car- rière que Renan a pris de Goethe un vivifiant contact.

Son inquiétude a sans doute goflté par-dessus toutes c hoses, dan s la philosophie allemande , la persi siaoce d'une sorte de seniriiient religieux, l'a ssimilati on des hauTes spéculations au culte du divin, la survivance du nom même de Dieu pour désigner la vie supérieure de l'idéalité progressive de l'humanité; quelques années plua tard, la forte el stricte intelligence de Taine recevait surtout, des mêmes doctrines, l'intuition de l'Unilé vivante et délation de la divinité des choses. L'un était attiré plus «pécialemenl par la religiosité mobile de Uerder, l'autre a pénétré avec joie dans la cohérente roideur du système hégélien : pour tous deux, Goethe a été comme une projcc-

LA RENOVATION PIIILOSOPIIIQUE.

lion séduisante de la nii.^lapliysique sur le ciel plus coloré (le lu poésie et de l'i ma ^'i nation, la floraison de la doctrine dans une almospiif^re plus chaude et plus parfunu^e.

Au mois de mars ISo^. durant !«a suppléance de Nevcrs. Taine écrivait ces lignes souvent cilées : " J'essaie dçjne consoler^u préseut en "IlsantTës Allemands. Ils sont, par rapport à nous, ce qu'était l'Angleterre par rapport è la France au temps de Voltaire. J' y trouve des idées fi défimer unsiècle. » C'était là, au moins en partie, une seconde lecture. Avanl cette date déjà, à l'École Normale, Taine avait appris l'allemand pour lire dans le texte Hegel et Goethe, Mais son ardeur inlcllccluelle se satisfaisait alors d'un spinozisme rigide plutôt que vivant, géométrique plulâtque concret, oi'i l'enchaînement mécanique lenail lieu de rythme persistant et de vie profonde. Comme M. Paul dans ses Philosopheâ français, en qui il représentait son maître Vacherot, il admettait encore que t'indissolubilildde l'univers résultat d'un enchaînement rigoureux de nécessités rationnelles et causales, u Nous découvrons l'uoilé de l'univers et nous comprenons ce qui la produit. Elle ne vient pas d'une chose extérieure, étrangère au monde, ni d'une chose mystérieuse, cachée dans le monde. Elle vient d'un fail général semblable aux aulres, loi génératrice d'oit les aulres se déduisent.... Par celte hiérarchie de nécessités, le monde forme un être unique, indivisible, dont tous les êtres senties membres. Au suprême sommet des cho.ies, au plus haut do l'élher lumineux et inaccessible, se prononce l'axiome élernel; et le retentissement prolongé de cette formule créatrice compose, par ses ondulations inépuisables, l'immensité de l'univers..., »

Peu à peu, ù mesure qu'une initiation plus intime à la philosophie du devenir, l'élude de Geoffroy Saint-Hilaire et des biologistes préoccupent ce fervent de » la science absolue, enchaînée et gconiétrique », son spinonisme aride

228 COETUE EN FUANCE.

se vivifie et s'anime. La suLsIance douée d'élendiic, l'anilé aljslraite devient unité de composilion. Une communion passionnée avec la nature, une singulière sympathie pour » 1^ majcsié des choses naturelles .. rendent plus Torle encore cette pulsation de vie qui se met à battre dans le sysièi de ses croyances de 1834. Jj^est alors de plain-pied axejc la M'cllanschnuung de Goellic. avec sa loi da n5 la \ie divine et dans la puissance créatrice de l'univers. C'est elle (jui domine son activité d'écrivain durant celle période, giii traTfspâï-aÛ dans le yoij(ige.aux Pijnfiiées, qui donne i tant de pages de la Lillérntnre tnujlaisc leur intensité d'expression, qui fait paraître si mesquines et si étriquées ces doctrines des l'kiloxophes frauraîs qu'il attaque, qui s'exalle dans l'essai sur .Snin(e-0rf(7(r. Écoulons de quel Ion il re.\pose dans son CarVjle : a Cette idée fonilamentale, dépouillée d ses enveloppes, n'aflirme que la dépendance mutuelle qàj joinl les éléments d'un ensemlile, el les rallachu loua à^ quelque propriété abstraite incluse dans leur inlérieiir. Si on l'applique à la Nature, on arrive à considérer le monde comme une échelle de fornies et comme une suite délais, ayant en eux-mêmes la raison de leur succession et de leur être, enfermant dans leur nature la nécessité de leur caduellé et de leur limitation, composant par leur ensemble un tout indivisible, qui, se suffisant ii lui-même, épuisant tous les possibles ei reliant toutes choses, depuis le temps et l'espace jusqu'à la vie et la pensée, ressemble, par son harmonie el sa magnilicenee,ù quelque Dieu tout-puissant et immortel. Si on l'applique à l'homme, on arrive it considérer les sentiments el les pensées comme des produits naturels cl nécessaires, enchaînés entre eux comme les transformations d'un animal ou d'une plante: ce qui conduit è concevoir les rehgions, les philosophies, les lilléralurea, loutcs les conceptions el toutes lesémolions humaines comme les suites obligées d'un élat d'esprit, qui les emporte

LA ItÊNOVATIDN PHlLOSOPHIûrE. 229

en s'en allant, qui, s'il revient, les ramène, et qui, si nuuâ pouvons le reprodnire, nous donne par conlre-coup le moyen de les reproduire à volonté. Voilà les deux doclriuea qui circulent à travers les écrits des deux premiers penseurs^u^iéçlejjjegcl et Goctlie, Us s'en sont servis partout comme d'une méthode, Heg;el, pour saisir la formule de toute chose, (loethe, pour se donner la vision de toute ciiose.... On peut les considérer comme les ileux legs philosophiques que l'Allemagne moderne a faits nu genre humain,... ..

Taine proposait ensuite de corriger, par la patiente et progressive méthode du positivisme mq*lernej jes^dangers que pouvait entraîner la verligi neiis e ampleu r de ces explications du mondg,: et c'est véritablement dans celte alliance que réside la valeur de son système et de aa ipi^lhode. Méthode et système que déparent, malgré tout, l'a-priorisme et l'imprudence de la généralisation, mais qui valent par la permanente idée, qui s'y manifeste largement, de la cohésion, de l'unilé et de l'évolution des forces naturelles, de l'enchaînement el du retentissement des phénomîïnes physiques et moraux. Encore est-il fûcheux que Taine ait assimilé avec trop de rigueur les sciences de l'esprit aux sciences de la matière, et qu'il n'ait pas fait toujours la place convenable à celle force qui s'accroît souvent de sa propre énergie, qui se développe et s'exatic au point d'échapper à la simple explication des déterminations concr6tcs,elqueGoelhen'avait point méconnue à ce point : l'individualité humaine.

Nous avons laissé la pensée française, à l'issue du Romanlismeriïésitant au seuil du Se-'ond Faml el ne s'y aventurant qu'avec effroi ou sarcasme. Et l'incertitude est grande, non seulement à propos de celle dcuïièmc partie, mais au sujet de l'œuvre entière qu'elle vient compléter. Les traduc-

230 GOETHE EN PHASCE,

lions parues en 1840 — celle de Gc^rard augmenli^e de rra(ï-i iDcnts du Second Faust, celle des deux parties par Blaze J de Bury, celle d'A, deLespin — semblent marquerj^ederoier.] effort de la période romantiijiie pour fraocliir les barri' derrière lesquelles est relraiicliée la pensée de GoeUie. l'avênTuroTle Marguerilc, du pacte infernal avec ses coi quences, Tinlérêl est un peu usé ; en attendant que l'opérs de Crounôd, en 1859, confi-re sa forme décisive à Vè] sentimental, ou ne rencontre que des entreprises avortée ou médiocres. Alexandre Mauzin, adminislraleurdorOti en 1818, demande à Uumas un Fnusl, que l'auteur d'An offre de faire faire par son fils. Le Gymnase donne e août 1850 un Fausl et MargiieriU, de M. Carré, a Chéri dans le rûle de l'héroïne, La Porle-Sainl-Martio' monte en octobre 1838 un drame en cinq actes et seize tableaux de iJenncry, avec force ballets et séductions tic décor et de mise en scène. U n'y a point là, comme on pense, de tentative pour approcher de plus près ce que Blaze appelait

Ce livre aux sept cachets, cette riche caaselle Où l'augusl* vieillard, sublime entouisscur, A, durant soixante ans, i^n la paix de son cœur, Caché solgnuuacmcnl les trésors de au tOle....

Les purs littérateurs ne témoignent pas d'une initiation plus profonde que les auteurs dramatiques àla pensée cea~ traie de l'œuvre. Victor Fleury réunit en 1838, sous le titra de F<w)!l et Marguerite, plusieurs scènes de 1'aventuil d'amour. Le prince de Polignac donne en 1859 une Iradua lion en \ers, d'abord réduite et destinée au théâtre, puU augmentée, mais à laquelle manquent encore ta Sfùne t Broki'n et le Prologue sur le Ihéùlre. C'est aussi une « ad»!^ tation à la scène française » que donne P. Bistelhul» en 1801. Poupart do Wilde, en 1863, publie une traductiOi en vers, plus fidèle que celle du prince de Polignac, mai«

LA RENOVATION PHILOSOPHIQUE. 2;il

moins jeune et moins ardenle. Th. GaiiUerfils écrivail ù ce sujeL dims le Monileiir du 27 janvier 186i : » Il ne mantjiie qu'une chose au /-aiudle M. do Wilde, cesL la seconde |iai'lii'. celle œuvre de l'àgo mûr de (loetiie, qu'en France, parlradilion, on déclare ininlelligihle, el qui ne demande «gu'un interprèle de bonne foi pour se naturaliser dans noire litU-rature ».

" Naturaliser ",c'esl beaucoup dire. Que le premier 7^'/ us/, avec la dillusion que pouvaienl lui donner tant de traducteurs et d'adaptateurs, avec la vulgarisation qui résulte évidemment des treize tirages à 10 000 exemplaires, à partir de 18GH, que l'édition populaire delà Biblîolhèi/ue naliminl'; lui a valus; ».]ue le premier Fausl, sujet d'opéra et de gravure, soit do notoriété courante, rien de plus. naturel, ^lais il n'en va pas de même de la sRconde partie : et l'on sait do r c5R?~qu el lê âilïn i ra b 1 e inalière à conjecture el à exégèse elle est restée dans la patrie m(>me de l'auteur.' E n Franc e comme ailleurs, ce n'est.fiue. par des approches succes-^^^ V si^s, el dans les hautes régions de la pensée, qu'on y a pénétré.

"ITégo que o ù,ogua„BQ!iuBe s arr&lés esl a^urémenl bien faite pour tenter une nrjiivelle exploratioa du lajslûi'ieus poème : il complète Irop les éléments de la philosopiue de Goethe pour n'être pas impliqué dans le mouvement inlrllecluel que nous avons signalé. La traduclion^laze, plusieurs fois rééditée, cl la lourde el probe Iraduclion Porclial sont d'ailleurs, po iir les î'r ani^ais à qui l'original reste inaccessible, le s seuls éléments iJ'invesli Kttlion : c ar un e H^l^ne, dans les Premiers Chanis de L. de Rônchaud, une sçène pubiiéfi par Pouparl de\Vilde dans la Itevif moderne t^/^trst de ISCSne sont qu e des frag ments infimtLS duSe ci)iit//'i'jm tt. H enan lisait le poênie dans le texte pendunl ses anxieuses vacances de 1845 : allenliTsurtout à la peinture île ce doute que lui-même traversait, il fut plus sensible, h ce (m'il

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