‹ Goethe en France...: étude de littérature comparéeChapitre 29 sur 52 · i-l GOETHE EN FHASCB · texte numérisé non relu

i-l GOETHE EN FHASCB

s emble , au x scènes init ialBa d u drame qu'au déj oulemM

symbolique qui le^conlijiuf-

C elul-ci trouve, comme il convient, sou explic ation c les philosophes pîulôl que cliez les lilléraleurs. Lej^mini en'1835, y avail sîpnaM " comme le chœur lyrique 3eT lologie allemande »; Willm, en I84'J, avait invoqué FauiA parmi les tout premiers témoignages de ce qu'il appelait Iw philosophie de Goethe. En 1850, des Études hhlorùim litléi-aires cl philosûphiquei iur Marlowe et Goethe, par Baiy, étudient l'espèce de rédemption que le poète, dans son second drame, accordait à son héros n... L'activité humaiiid se relève.,.; purgée de ses illusions, elle sort de cet al de misère oii le fatalisme et le désespoir ont plongé le F de Marlowe,.,. Guidé par une autre Béatrice, par la poés qui commence sa purification, le héros de Goethe relroui^ la pU-niludc de ta vie dans la foi religieuse. Avec la si qui uiel toujours les plus nobles facullés du cœui rinlelligcoce en présence de la divinilé, la poésie a donné h Faust cette l'acuité de so transhumutier que Dante fait v de la grâce. «

C'est surtout entre 1800 cl i870 que la pensée frança is! s'est ellorcée d'arracher son secret au livre énig matig m dont les arcanes semblaient impéiiélrables à la géoé ratipK antérieure. Sans donle l'écho des exégèses doutre-Rhii^ ful-iNe quelque secours ici ; sans doute des éléments d'iit formation venus du dehors contribuèrent-ils h cette s de révélation, comme la traduction des /tupft'senlants i l'Iiumamtù il'Emerson en 18(i3 ou les conférences Allemande, Ikime Ida Briining, fil en IHOi-U."), à la salle I Beethoven à Paris, sur divers sujets et t'ausl en particuliers J Mais il est cerlitiu que le stade actuel de la pensécj'130* 1 çaïsë^Tôlt de lui-même propice à ce regard jeté sur-^ns'l] des œuvres les plus abstruses de l'imagina lioi gère : on élait l'i l'un des louruanls de la route les pluï J

LA REXdVATION IMIILOSOl'IllOl'E. ir.l

favorables à la découverte d'un horizon à peine entrevu jusque-là.

Alltcil Caslelnau, en IHGX, consacrait à Goelhe le che- ■ pifre IX (Je sa Qwstion religieuse. Faust, édifice encyclopéiliijiie. [ihilosophie mondiale enfermée dans une l'orme digne de l'antiquité, y élait i-eprésenli!- " comme un liymoe à la Nalurc fatale et progressive à la fois. Réconciliant toute tradition dans une synthèse suprême, — nefffothique et temple grec, — double sanctuaire ouvert aux Déités du pasBL', au\ saints espoirs de l'avenir, — le Fnusl symbolis e b ien la pensée de no tre fl ge. •■ La publicalion du tome 111 de la traduction Porchat coïncidait à peu près avec un oinpeiidium utile, le Fntist de Goethe expliqué (l'aprcs'lci: p'i^ûïnjxiu.r commentateurs allanands, publié par F. JJlaachet en ^8ijffj^ l'auteur insistait sur Ig^i en org aniq u e dfis deuxjiarlies : le roseau pensant — remarquait de Suckau 3ans la Uevue de l'instniclion publique du S août — toujours deboul, soutenu par la sève intérieure, à travers tant d'orages et les tourmentes successives de toules les expériences. » Pour qui sait comprendre, écrivait Legrelle, le il décembre 18G2, dans la même revue, Fnusl. ce n'est point une ûtne, fiH-elle celle de Goelhe, ce n'est point un siècle, tel que le xviii" siècle, par exemple, c'est l'homme ou l'humanité, comme on voudra. Ce qui fait le drame véritable dans ce poème dramatique, c'est noli'c destinée morale à lous. L'inquiétude incessante de la pensée humaine. le besoin cl le tourment des aspirations idéales, toujours en yermc dans nos cœurs, la torture sans trêve d'une activité dévoranle, voili ce qui en fait In vie. I intérêt, le palhélique,.,. >.

Ehi giiler Mensch, îti aei'tem dunkUii Dran-je. Cette intenlinn supri^me du dra me d e Goellic, une élit e française l'a djsceoiée, a compris qitiLIall**' faire bon marché du rcvi'-lcnient dramatique ilont le poêle l'avait munie, et voie

234 tlOETHE EN PRANXE.

plus loin aussi que l'épisode senlimental ou la macliîjifrie dia&ôirjjue. Sans doute beaucoup s'eu tîênnenl-ils, parmi ceux qui liseul el qui pensent, aux prûvcnlions ou aux jugements de l'ilge antérieur. Pierre LerouK. en 1803, dans sa GrOve de Sumarez, en est encore à la simple comparaison de Faust avec Manfred; en une conversation à laquelle Victor Hugo assiste, on rappelle un article de Fortout dans iEnojclopédic nouvelle : or Faust n'y est que le type du génie sans but, de l'impuissance intellectuelle. Ailleurs. Jules Janin décoche ses ironies accoutumées contre ce fatras qui se donne pour une pièce. Edm. Schcrer s'irrite du désaccord de la l'orme avec le Tond, dans ce " dramo fragmenlairc, jt ^ inais vivant ". Anii el s'émeut d e ret ro uver, dans ce " Ijpe • " d'angois se. ■■ ,jnnn5rtcl. mnlfaisaut et maud it », je Fantùme de^n propre tourment. El il va sans dire que Flaubert aurait pu narrer de beaucoup de ses contemporains, cl des plus cultivés, ce qu'il rapporte avec tant de colère, dans une lettre du 2 octobre 1860, du « père « Anicet Bourgeois. « Oui, il ne trouve « rien de remarquable dans Fauf:l, ce « n'est ui une pièce, ni un poème, ni rien du tout », Ohl... Je répèle le oh ! ! "

Eijjjjpit de ces répugaaQces,la-Eraiice iulelleeluelle^ul à ce mom ent, jius jiroche du i>f:coK'LJ''ausl qu'elle n e l'a jamais éj.é..Aux plus fiévreux instants du romantisme, elle avait sympathisé avec l'angoisse du héros de Goethe, avide de franchir les bornes des limitations humaines; e)lc com prend à cette dal^:ci, au moins par ses tgtes les plus lucides, l'espace d'cmbrassement universel de toutes les croyances, la sympathie pour les incarnations diverses des forces permanentes de l'humanité, — et aussî^ja Ieçon dejnorale pratique par laquelle Goethe conduisait son héros, à travers mille expériences, à l'action altruiste. De même cependant que le romantisme avait incliné son interprétation de Faust au biais de ses préférences, cet ûge-ci e st tenté (jg

LA RENOVATION PHILOSOPHIQUE. a3j

grOBsirla sJgnJ H calionjjan théi ste ou onLologique dupoùme complctTau détriment de sa portée sociale et morale; il s'intéresse au remuement formidable des idées, au pandtieminium entrouvert, à l'évocation d'un univers merveilleusement cohérent plutôt qu'au message de paix et de pardon par lequel s'achève la douloureuse destinée du héros :

" Enlin, les voilà, nos dieux, s'écrie Tayie dans sa Lill ^ralure aimlaise : nous ne les travestissons plus, comme faisaient nos ancêtres, en idoles pu en personnes; nous les apercevons tels qu'ils sont en eux-mêmes, et nous n'avons pas besoin pour cela do renoncer à la poésie, ni de rompre avec le passé. Nous restons à genoux devant les sanctuaires où pendant trois mille ans a prié l'Iiumanilé.... C omprendr e la légend^ et aus si comiircndrc la vie, voilà l'objet deceUe œuvre et de toute l'œuvre de Goethe. Chaque chose, brûle ou [leï-anlc, vile ou sublime, Tantastique ou tangible, est un ijrou/ie de puissances dont notre esprit, par l'étude et la sympathie, peut reproduire eu lui-même les éléments et l'arrange meut. Heproduisons-la et donnons-lui dans notre pensée un nouvel être. » Plus tard, en 1^867, T^ing complétait celte interprétation toute hégélienne. " Le poèm e de Goethe, écrit-il dans \'ldéal^ dam l'arl, est la p einture île l'bommç qui, promené à travers la science et la vie, s'y meurtrit, s'en dégoûte, erre et tâtonne, s'ét ablit enfi n ^vec résignation dans l'action prati^ç, sa ns que jam ais, parmi taiin'expériences douloureuses et de curiosités inassouvies , i L ces se d'entrevoir sous son voile légendaire ce royaume supérieur des formes idéajes ej, des lotces iocorpoj;elies ^u seuil duquel la pensée s'arrête et que les divinations du cœur peuvent seules pénétrer. »

i3e r.OETHE EN PHANCE.

Enlic ces deux jugements, fort eonciliables assurémenl, mais orienlés malgré loul vers deux points de vue difTérenls, s'êlail placée la publication ilu Dnnte et Goethe de D. Slern : et c'était Fausl qui s'y trouvait surtout commenté, paraUiMemenl à la Dii'ine Comédie. Avco quelque grandiloquence dans le Ion et un mysticisme apostolique parfois déconcertant, Mme d'Agoult faisait de son mieux pour l'explication du poème goelhéen et pour la transmission à la France de bien des conjectures allemandes : et jusqu'à la signiGcaLion des Mères, « Parques du panthéisme, qui assignent à l'identité de la substance infinie son existence, sa forme, sa beauté, finies et phénoménales », bien des énigmes y étaient sollicitées de révéler leur secret. De même, les quatre chapitres où Caro rattachait à la Philosophie de Goethe le Secontl Faust, <• œuvre de volonté et de science pluldt que d'émotion et de poi^sie », éclairaient de jours précis, sinon toujours favorables, « le drame de la volonté humaine, divinisée par la grandeur du but qu'elle poursuit et de la force qu'elle déploie ». « Le poète aura réalisé dans la vie de son héros l'idéal de sa morale, qui se tourne tout entière à l'action, si l'on prend ce mot dans son sens le plus haut et le plus largo; — l'action opposée à l'égoïsme de la passion et à celui de la pensée solitaire, opposée à la spéculation, qui se dissipe dans l'abslraction vide, ou h l'agitation non moins stérile des vains désirs qui étreignent le nuage; l'action enfin, soit qu'elle s'exerce dans les devoirs positifs de la vie pratique, soit dans la culture esthétique et scientifique de l'esprit. «

Victor de Laprade, un peu plus lard, mettait ailleurs l'accent principal de l'œuvre de Goethe : fidèle ô ce naturalisme qu'il conciliait à sa façon avec un catholicisme très orlhodoxe, il écrivait dans son Sentiment de In nature chei les modernes : « Ce n'est pas l'Sme du docteur Faust, ce

LA HÉNOVATION PHILOSOPHIQI'E. 2;i7

n'esl pas l'humanilé loule seule qui a posé devant le poêle, c'est l'universalité des choses. L'homme occupe sans doute le poste central «tans le drame comme il l'occupe dans la partie de cet univers c|ui est à notre portée; maïs, en dehors de cette place nécessaire de l'âme humaine, loul est donné au monde extérieur. Le développement de l'esprit dans l'histoire et le développement de Ihisloire dans la vie universelle, voilà le Formidable sujet auquel Goelhc s'est attaqué. »

(Jue lle que soiL rintcntioo secrète que ses c o mmc ntaleurs y discernent, le Faust total reste bien, au moment o u nous s qmnies, j la cime de l'œuvre de Go^elhç pour les Français qu'a touchés l'espèce de ferveur hégélienne ou , scheUingienné~â" laquelle le poêle n'a pas été sans contribuer. Qu'on rapproche la morale du drame de celle de W. Meisler, comme Caro, qu'on en fasse une Si/mboUrfue h la Creuzer ou un De nalurn n-riim, comme le veulent Taine ou Laprade, il n'imporle : on reconnaît amplement la sigoificatio n symbolique et sjiitliéliqiie de cette puissante construction, n avec le poète au centre du drame, comme le Dieu des panthéistes dans le monde qu'il crée incessam-

II va sans dire que cette importance de Faust n'esl nullement admise par tous ceux £i qui il arrive de s'occuper do celle œuvre, liliennc Arago, en iHG9, termine une élude sur elle par ces réflexions : u Je Vavoue, au risque do paraître blasphémer, je donnerais de bon cœur tout le Second Faust pour quelques scènes du Pranter Faust, et celui-ci tout entier pour une bonne pièce de Molière ou même pour Candide. Si c'est un marché d'ignorant, je le ferais néanmoins. Chacun prend son plaisir où i] le trouve, et j'avoue que le mien est, décidément, avec nos gi-ands auteurs » : préférences qui trouvent, dans la presse du jour, bien des approbations. Le premier Faust lui-même,

238 GOETHE EX FRANXE.

n'esl-ce pas le moment où la parodie s'aLlaque s lui, et c le boulevard est appelé à s'ùgayer — comme JHdis d unq Charlotte aubergiste ou épicière — d'un Fausl transforma en magisLer de village, d une Marguorilc blanchisseuse, i la ballade du roi de Thulé chantée sur l'air de Fualdùs? I Pclil Faust, Topéra-boufle de Crémieux et Jaime, avw musique d'Hervé, que les Folies Dramatiques donnèreQH le 24 avril 18G9, élaiL évidemment suscité surtout par l grand succès du F(Hist de Gounod, repris à l'Opéra; mai c'était, malgré tout, la revanche du boulevard, etdel'esppî léger du second Empire, sur des personmiges et des îdéi auxquels était attachée un peu de la gloire de Goethe. Peul élre pouvait-on, au gré du v modeste Ilené ", remplacer tl nom de Gounod par celui du poète allemand lui-mém dans ce quatrain d'un fantaisiste du Fignro :

Gounod n'est qu'un plagiaire imp El de l'oubli s'il est sauvé, C'est par son Fous/, pâle copie Du Fuuil de l'iinmortcl Hervé!

Par son ampleur même, le Fuusl total échappe presqiu à riîïiilatiflD. Seul, un raté prétentieux, comme d'Argenfoi» dans le Jack de Daudet, pouvait ambilionner de se mesure en une Fill» de l'ausl, avec (jœlhe. Il y avait bien, data une " comédie politique >> donnée au Gymnase en juin 1850a la JVuil de Widimrgis, une parodie du « sabbat « do 184S et une évocation de toutes les opinions qui se heur- (aient alors. V Imagier de Harlem, de G. de Nerval, en 1851' J se souvenait au second acte — la cour de l'archiduc d'AlIej magne — de la visite de Faust à l'Empereur. Th. Gautiej disait en badinant, dans son feuilleton du M'unleurdu 19 si tembre iStî^, que la féerie des Sept chiHcaux du Viabl^ pourrait passer pour une synthèse de la vie humaine i donner lieu <> à des commentaires aussi profonds, auss

LA IlENÛVATliiS PHILOSOPHIOCE. 239

emljrouilli^s quo ceux qu'on a écrîls sur le premier et le second Fuuil de Goethe >i : en revanche, des œuvres inspirées par ce poème, comme la Tentulian de saint Antoine de Flauberl, le Futura d'Auguste Vacquerie, seront d'un symbolisme assez clair; complexe et splendide grouillement des théogonies de l'ontiquilé, ou ascension de rhumanili^ éclairée vers des buis toujours plus nobles et plus élevés, nulle inquiétante énigme, nulle décevante lueur n'y aollicitera les yeux, et l'on en pourrait dire ce que Sainte-Beuve écrivait à lî. Allard : •< Votre Dernier Faust a pour moi l'avantage que je le comprends, et que la perspective qu'il ouvre n'est pas tropnébuleuse ".

yuant à l'inspiration panthéiste qui a animé une partie de la pensée française de cel Age, il s'en faut que la forme qu'elle a prise dans la poésie rappelle le souvenir et révèle l'influence de Ooethe. Souvent nos poêles se sont interdit cette émotion subjective dont ne se défendait pas, devant les choses, l'auteur de la Métamorphose des IHanles. Son Prom^tbée ou son Satyre palpitaient d'une (ièvre qu'ignorent ù l'ordinaire Mme AcUermann ou Leconlc de Lisle; c'est l'évocation du grand Tout, générateur et progressif, — plutôt que la contemplation du Néant, dévorateur des existences passagères, ou de la Maïa inexorable, — qui inspirait ses hymnes à la divinité de l'Univers. André Lefèvre, dans sa Flûte de Pan. avait un optimisme joyeux plus voisin de la sérénité où aboutit le panthéisme du Goethe, et il y a un peu de son éclectisme religieux dans la pièce que Louis Ménard intitulait J>a,.l/,<U„t :

Le tem|ilo idi-»! où vont me» priJ^res Rpnfermp Ioub les Dieux que le monde a coni Ëvoqui^3 à la fuU dans Luus tes sanetuajres,

Anciens et nouveaux, tous Ils eonl venus.

2i0 GOETHE EN FRANCE.

Ce s païen mystique « appelait néanmoins en premitrc lîf^nc, et comme à la tôle d'une hiiiiarchie :

... les DieuK de l'ordre et de l'harmonie, Oui. dans les profondeurs dQ mulliple univers. Font ruisseler les Dota bouillonnaDta de la vie.

Et des sphères d'or rbgicnl les concerls....

N'était-ce pas réserver là une place d'élection aux dieux éisM l'Helladc? De fait, la pensée grecque, si heureuse d'e.vprimeM| les choses par les dieux, et si attentive à désigner, par de< ?lres qui les sif^nifienl tout enlières, ces forces multiplet et diverses qu'adorent les esprits religieusement « nRtura-j listes », jouissait d'un redoublement de faveur auprès d'uiM partie de noire littérature du second Empire : sorte i néo-hellénismp d'origine mi-philosophique, nii-esthéljque^^ qui a valu au classicisme de Goethe d'avoir ici, fi son lourjS sa zone d'influence cl d'action. Plusieurs ont lenlé, à sQi^'B exemple, d'évoquer du foad de raiLtiqmLéJa li£llc-Uélèiia| et de lui faire habiter le manoir got^h|f[ue de Fff ual.

Page 1