AUX ALENTOURS DU " PARNASSE
Blaze (le Bury, en 18S3, Irailuisaîl des vers tie Goethe idscrils sur un rocher dans le parc de Weimar :
O vous, qui de ces rocs et de celle torét l'eupIcE les [irofondeurs, nymphes libéralriccs, lie dont chacun de nuits sent le besoin secret, Nympliee, donnez-le lui lie vos maiiiH proleiitrlces!
C'est là, sans doute, la menue monnaie d'une influence qui agissail ailleurs avec plus d'inionsité cl de grandeur : mais il n'esl pas indifférenl de noter ces sjmplômes de la signilicalion que prenait, à présent, un poêle dont le spiritualisme artistique avait pu se servir et s'autoriser, à sa date.
Le poème où Goethe a haussé jusqu'au paradoxe le principe d'art qui lui faisait chercher dans l'antiquité la forme par excellence, Her mann et DoTolhèe , a trouvé moins tenaces, à l'époque où nous sommes, les répugnances que les prédilections et les habitudes françaises ont toujours éprouvées secrètement à son endroit. Cette œuvre où le poète allemand a réussi à faire franchir les portiques de l'idéal à la plus bourgeoise réalité, a trquvé, aux alentours de ISUU jihis qu'fi d'autres époques, des critique.? sympalliiques et des sectateurs convaincuii.
Des revues telles que le Spectateur du Nord et le Magasin enajclopMiijue avaient signalé dès 1797, année de sa publication, le « petit poème >i lïHermnnn et l>orol/ice> et appelé l'allention sur cette " épopée de la vie domestique ». Pareille alliance de mots était bien faite pour déconcerter le public de celte époque, accoutumé à n'imaginer d'épopées que légendaires ou héroïques, et n'admettant la vie '< ordinaire » que si l'eiTusion des sentiments et le romanesque des situations y trouvaient leur place. .MOme le fameux commentaire de Guillaume de Humboldl, dont le Magasin enctjvlopi'digve donna un extrait, ne pouvait convaincre beaucoup de lecteurs, et il fallait avoir uue sensibi-
lité à demi germanique, comme la fulurc Mme Degéraiido, pour conseiller la Icclure de ce poème (lettre du 8 juin 1798 1. Aussi Bilaubé, publlanL eu 1800 sa Iraduclion eu prose A'Hermnna el Dorothée, ne pouvail-il manquer de recourir à mille préeauiions pour faire accepter au public fram^ais une œuvre si dilTérenle de son habituelle esthétique : doiton se choquer, disait-il, de ne pas retrouver dans une leuvrc étrangère ses idées ou ses habitudes nationales? el Goellic n'est-il pas l'auteur de Werlher, " ouvrage universellement admiré »?
Le poète allemand avait accompagne de ses vœux la tentative de son traducteur; il attribuait au succès d'ftrrmann en France, en 1800, un avantage particulier : « Dans tous les États, mais en particulier dans une Itépublique, il est très imporlant que la classe moyenne soit honorée et s'honore elle-mSme ». 11 n'est pas sûr que les plus bienveillants, parmi les critiques ou les lecteurs frangais, se soient avisés de la signilicalion républicaine allribuée par Goethe à son art. Pourtant la traduction de Bilaubé, quoi qu'on en ail dit, eut une assez bonne presse et aussi, au témoignage de llumboldl, " un certain public >■; on vanta la nouvelle œuvre de Goclhc, à faux le plus souvent, mais avec un luxe de louanges très suffisant; on garantit au lecteur le plaisir qu'il prendrait à sa traduction; " Goethe, imitateur de l'Odyssée, mérilait d'avoir pour traducteur celui d'Homère, el tout autre y eût trouvé des difficultés insurmontables ». Cependant le caractère homérique fut moins distinctement signalé par les critiques que la fraîcheur idyllique d'un poème que l'on compara aux œuvres do Gessner ou à Vllumme des chatnps de Delillc. « C'est, disait Colin d'Harleville dans une Notice des Irncaux de In classe de lillémtuie et beaux arts de l'Institut, une peinture naïve et fidèle de la vie domestique, des épanchements d'une famille, de la confiance d'un voisinage ; enfin des évé-
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iienaents les plus simples et non moins louchanls, surLoiit liun premier amour, où l'on croit voir les mœurs de l'âged'or, les longues amours de Jacob et de Rachel, enfin la nature même..,. » Il n'y eut guère qu'un article de Deg*!-rando dans la Décade pour signaler » l'ennoblissement » de la réalité, " l'art de rehaussera nos yeux, sans alTeclalIon comme sans elTorl, les souvenirs les plus familiers «, qui " suffiraient pour assigner à l'ouvrage dont nous parlons sa place au lang des chefa-d'œuvre... >>. Fauriel lui-mt^me, traduisant en ISIO la Parlh^nèîde de Baggesen, passait rapidement, dans ses /!i-/lexions préliminaires, sur celle mémorable « conformiU^ avec les cbefs-d 'œuvre de l'anliquc ».
Le grand public français ne semble pas avoir suivi bien loin ni bien longtemps l'opinion favorable ou enthousiaste de quelques-uns; en tout cas, il ne résulta, de celle première initiation, ni familiarité intime ni prolît visible, pas m^me un souvenir bien durable. Le tome IX des Œuvres complHes de Bilnubé reproduisit en 1804 sa traduction à' Hermann, traînante et sans gril ce ; mais les comptes rendus firent assez bon marché de celte œuvre : n M. Bilaubé, écrivail le Pubticiile l\\^ 19 fructidor an XII, a honoré le talent connu de M. Goethe, en lui donnant quelques instants pour faire passer ce petit poème dans notre langue ". Bilaubé mort, ses amis de l'Institut deviennent de plus en plus indifférents ou hostiles. Ducis ne cite pas la traduction d'/fermana dans son Épltre à Bilaubé. Dacier, secrétaire perpétuel de l'Académie des Inscriptions, lit dans la séance publique du 7 juillet 1K09 une notice o(i il s'élève contre la dénomination A'i-popfc qu'a donnée à cette œuvre Bilaubé lui-même. « 11 paraîtra peut-Cire étonnant qu'un homme si rempli des beautés de ces poèmes [l'Iliade et i'Odi/ssée] n'ait pas voulu apercevoir que la simplicité de mœurs et les détails en quelque sorte domestiques, dont
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ils préscnlenl ces tableaux si vrais et si intéressanU, raient vraisemblablement jamais enchanliï les Grecs, i Homère n'avait mis en scène que des personnages ' gaires; que ces peintures naïves qu'on aime dans la Pat torale, ne peuvent plaire dans l'Épopée que par le contrasta de la grandeur et de la simplicité, et en raison de Télért tion des personnages que le poète fait agir.... Peut-o sans confondre les genres cl sans blesser les premiers p cipes du goût, vouloir élever à la dignité de l'Épopée, mettre en parallèle avec Vlliade ou VÉné'ide, un ouvrag] dont les éléments et l'ensemble sont si roturiers? »
Voilà donc Hermann, fils d'aubergiste, sa famille et s amis exclus du genre épique au nom des privilèges \ ques : Mme de St afil, en dépit de Humboldt et de Schlegd n'est pas éloignée de prononcer la même exclusi on da i son Allemagne : « Il faut en convenir, les personnages eLJo^ événements sont de trop peu d'importance n, etcedéfaUl n'est point racheté par « l'émotion douce, matscontin et par la « dignité naturelle » dont la traduction ne rem nullement le charme. Ouanlà la simplicité toule homérique du vocabulaire qui ne recule point devant le mot propre il y avait là un élément de réalisme auquel personne i prit garde, et que la traduction déguisait d'ailleurs ; n'était-on pas à une époque où Castel, dans son poème dei /^/oH/es, n'osait dire qu'on met du fumier sur les chi
n concentre les feux
Les esprits détachés de l'orthodoxie classique, en revaiE che, étaient trop avide;;, à cette date, d'impressions rfiveuM et d'enthousiasme mélancolique pour goûter l'apaisemM et la résignation satisfaite qui rerpirent dans le poème d Goethe. Rien de plus caractéiislique à cet égard que 1 VIII' Fragment de Ballanchc, où le mystique Lyonnai