CHAPITRE m
■ VolTorl divin qui cet en Louise produit pur 1B» justes, les saranls, jos orllateB. Chaciio a sa pnri. Le devoir do Goolho (ut d'être êgoIslB , pour son tcuvre. L'immorditë Irsos- " à ia fsçuD
rallie suprémi
ai eiic M
ÙI'PI
: BlLtii. 1B7S.)
La signiflcation de Goethe en Fraoce esl en échec, nous l'avons vu, dans les premières années qui suivent la guerre de 1«70, el ce sont les savants, les hisloriens de la littérature plulûl que les critiques d'actualité, qui se tourneuL encore vers le grand écrivain allemand. C'est l'heure oii il semble à Edgar Quinet lui-même que les seuls messages intellectuels que l'Allemagne puisse désormais transmettre à sa voisine soient les systèmes décourageants de Scliopenhauer et de Hartmann. Nous avons vu de quels analliëmes, en 1872 el 18"3, un Dumas fils, un Scherer, un Louis Ménai'd, frappaient l'inseaslbilllé légendaire et le prétendu égoTsrao do poète m compatriote de Bismarck .. : en dépit de quelques protestations isolées, qui jugeaicnl ces attaques excessives plutôt qu'imméritée», il esl visible que le public
français se Lrouve d'accord avec « l'esprit qui nie », et qu n'est guère sollicité lie cticrciier dans la personnalité ( dans l'œuvre de Goelhc le moindi'C principe d'édiCcatîo^ ou d'émotion.
Sa personnalité? mais quel réconfort attendre de ( a polisson vénérable », comme dit l'auLeur de la Dame atu CamiUiasI Et puisque aussi bien la réorganisation sociall et la régénération morale de la France sont la plus urgenU des tAches, puisque la religion cl le patriotisme sont 1 premiers des devoirs, il n'y a rien à demander k celui qujj s'est fait, de la patrie el de la religion, des idées qui i sont guère d'actualité. « Goethe, écrit Ernest HeQo, faisf sa prière devant une statue de Jupiter; mais cette r truosilé-là s'est tournée contre elle-même, cl le nom ( Jupiter est devenu, grflce à elle, plus ridicule. Cette adora tion était bien faite pour tuer du même coup l'homme et ti Dieu. " Ailleurs, c'est un aveu de christianisme malg qu'on arrache à (Joellic. Mgr Bougaud, évêque de Laval dit en mii dans son ouvrage sur le Chnstianisme Temps présents : « Goelhc, le plus universel el le plus puis^ sant, mais aussi le plus païen de tous les poètes moderne) nomme le Christ l'homme divin, le saint, le type el | modèle de tous les hommes. <• bans sa LilU'rature nj(« mande, en 1870, A. Bougcault conteste que l'écrivain, s les œuvres et sur la vie de qui planent » le doute, \e pe\ être i>, ail laissé" dans les âmes aucune lumière nouvelle n >i La lumière d'en haut, incréée, immortelle, divine, il a la chercher dans l'autre vie, mais il avait refusé d'en trouve ici-bas les prémices dans la vérité religieuse, révélalï<l{l anticipée, quoique incomplète, de celle qui n'a d'ombres. » Moins expressément, mais avec des rfsen du m(>me genre, le troisième volume de la Lilti!ralure a mande de Heinrich, en 1873, discutait la signiE définitive du poète.
LA Cl^LTL'HE DU MOI. 311
Et ses œuvres? La plupart ont éié frappées de déchéance par tes arrêts mêmes qui enlevaient loute grandeur à sa personnalité. « On ne trouverait pas dans loute l'œuvre de Goethe, disait L. Ménard, une seule donnée morale, et l'immoralité d'une œuvre d'arl lui ûte toute valeur esthétique; ce qui est indécent, bas el immoral est toujours laid. « Cette réprobation atteignait surtout /^'"^'i donl Ja rédemption paraissait ina dmissible, et l'inspiration toute ^^ négative ; Scherer et Dumas n'étaiçQt passeuisà en juger" ainsi. Une enquête De la corruption liHéralre en France, par Cb. Potvin, se préoccupant en 1872 de l'immoralité littéraire qui, parmi d'autres dangers sociaux, menaçait notre pays, voyail dans le drame philosophique de Ooelhe « l'épopée du scepticisme -, dont le héros <■ meurt sous le dernier et le plus horrible sarcasme du démon du scepticisme... C'est la science vaine, c'est le néant des entreprises terrestres : c'est Faust. Le guide surnaturel de l'homme... c'est le sarcasme, la négation, le blasphème... » Ed. Drumont, dons le Bien public du 8 avrim874, écrivait dans un article sur la 7'enlation de mini Antoine (et Flaubert luimême s'eiïarait du compliment) : <' Famt paraissant de nos jours exciterait plus d'étonnenaenl que d'admiralion. Nous sommes disposés à l'admirer par une inconsciente préparation, par une sorte d'intlialion ou plulût d'accoutumance qui, dès que nous sommes en ûge de lire, nous le fait apercevoir classé parmi les chefs-d'œuvre immorlels... Nous avouons que l'œuvre de Gustave Flaubert nous semble su"p5rîeTire & celle ^e Goethe. L'id éal du Saint est autrement élevé que celui du Docteur. Celui qui résiste vaut mieux que celui qui succombe. SainI Antoine est un Fausl, mais un Faust repoussant Méphistophélës. C'est Faust vainqueur au lieu de Fausl vaincu. Le mol de Fausl. c'est l'amour de soi-même et l'oubli de Dieu; le mol de saint Antoine, c'est l'amour de Dieu el l'oubli de soi-même...
Dans le Faust, tout esl décousu, inégal, composé d'éléments divers, les évocalions et les réalités s'y heurteDtjl l'auteur mêle à son personnage ses raisonnements parti* culiers, le souvenir de ses propres amours, la peinture de* paysages qu'il afTectionne. ■>
Werther n 'esj^pas niicux lrail^- On exhume contre i livre des accusations dé^niodi^es^" Si Werther, écrit E. ilelloil en Ï812. na pas eu plus dimilateurs. il faut remerciei Dieu qui protège l'homme contre la logique du mal. Can Werther est le type des livres qui mènent l'homme au looD beau, " En 1880, P. Charpentier, dans l'ouvrage intitulé :1 Une maladie momie : le mal du siècle, conteste le principe au nom duquel Goethe réclamait le droit à la confession intégrale. << Je ne connais aucune nécessité qui autorise à jeter dans le public des germes de désordre moral. génie, et c'est lui sans doute dont Goethe entendait revend diquer les droits, le génie, je le veux bien, a ses prérogad tives, mais non pas celle de se jouer du repos et de 1 des hommes... •>
En face de ces limitations qui restreignent, un peu partout, la grandeur et la valeur du poète allemand et de son œuyre, les témoignages de déférence et d'admiration" consistent surtout dans les travaux que nous avons vus,, el oiH GoelHe est étudié cm dasuiquc, sans application bieQ aclaelIa| en somme. Dans les lettres comme dans la vie nationale e sociale, l'effort n'est pas de ce côté. Des livres comme t fh-ome musical de Schuré, qui consacre en 1876 de fort pages à Goethe, " le plus grand rérormateur de la poési moderne cl, si l'on peutdire, l'organisateur d'un idéal ne» veau >■, appartiennent à ces « sous-courants » qui pr< parent les fleuves de l'avenir, mais qui restent inaperçai des contemporains. Des poètes, cà et là, gardent enc ore 1 1 souvenir de Faust. Dans les Comédies romanesques de Louis Siefert, en 1872, le Recteur Bartholdus, comme le docteoi
LA Cl'LTL'nE DU MOI.
de Goethe, a perdu sa jeunesse à poursuivre ta science et, sur le tard, souhaite de counattre l'amour. Miiphislophélès joue un rôle — assez mince — dans Jacqueline Bonhomme, '< tragédie moderne » d"Ed. Grenier. Bien des réminiscences ou des transpositions du premier Faust se retrouvent dafls la troisième et la quatrième parties de VAxel de Villiers de risle-Adam. Dans sa Vie inijniéte, en I8"5. P. Bourget associe les noms de Goethe et de Berlioz, pour l'émotion que la Uanmatwn de FavH produit sur un de ses héros, George Ancelys :
Quanil un artiele aux bras cITrënëg et puissants, l.onime Goethe, a louché de ses mains une tête. Elle souITre, elle en(^hanle, elle vit. Le poËte Lui mit aux jreux lanl d'âmo el UdI de sang au cantr. Que par un charme obscur, souverain et vainqueur, Ceui qui l'ont contemplée en prennent du génie...,
Maurice Bouchor donne en 1878 son FauH moderne, histoire humoristique en vers el en prose ■> :
Faust, don Juan, sont toujours terribles : le Vainqueur Les a pétriliés dans leurs [>1u9 Hères poses.... Les rairc reparaître au monde, mais drapés Dans un manteau moderne, et celte Tois paisibles,
Ne se sfluciant plus des cieuï inaccessibles, El des mains de Satan brU9c|ueinent échappés? C'est ce que j'ai tenté....
En dépit de ce prologue, c'est surtout un Faust blasphémateur, bjTooien et triste qui se présente à nous. Une des plus habiles traductions en vers de l'original allemand, celle de Marc-Monnier, est publiée vers le même temps, en 1873. Elle a pour but « de procurer aux leeteurs Trançais i{ui ne savent pas l'alleinand, le plus de plaisir et d'émotion possible » : l'emploi des vers — si périlleux à l'occasion pour le sens — est justifié par cette ambition elle-m^me autant que par l'adresse du poète genevois. Mais le petit nombre des comptes rendus témoigne assez du peu d'allenlion que devait trouver, auprès d'un public indif-
31« r.OETIlF. EN FRANCE.
férent, celle nouvelle version du chef-d'œuvre. Trop de faveur allail au naluralismepour ^ueja formule d'arl illustrïë^par Goelhc eût cliancc de retenir vraiment linlérSl. VX quaiiL à sa philosophie, elle semblait porter la peine de son individualisme el de son nu'dioçre souci des solutions collectives. Il fallait le dètachemenl supLTicur jJe Pcnaa pour faire, en 187C, l'apologie de celle altitude, assimilée à r^goïsme; el encore la rael-il dans la bouche d'un interlocuteur de ses Dialogues philosopkiqurs : h L'elTorl divin qui est en tout se produit par les justes, les savants, les artistes. Chacun a sa part. Le devoir de Goethe fut d'être égoïste pour son œuvre. L'immoralité Iranscendanle de l'artiste esl à sa façon moralité suprême, si elle sert à l'accoraplissemcnt de la particulière mission divine dont chacun est chargé ici-bas, »
D'influence volontairement subie, peu de lraç ^,BOflr l'instant, dans la littérature active. Faul-îl noter que lo H mariage de la poésie et de la crilique », la spontanéité de l'inventeur se parachevant d'une conscience de scrutateur et de connaisseur, — alliance où Goethe a excellé, — semblait à Amiel et à E. Monlégut la caractéristique d'UQ des romanciers les plus en vogue de ce temps-là, Cherbuliez, grand admirateur de Goethe en ell'et, et forl enclin à opposer, en histoire, l'idéal de celui-ci au dur « réahsme » de l'Allemagne bismarckienne? Faut-il rappeler qu'un poème dramatique, le Dernier jour de Mignon, est tiré de W. Meiste.r par Pîel de Trois-Monls, et donné aux matinées Ballande en avril 18747 Doit-on regretter que Maupassant ait manqué, pour pratiquer Goethe à fond, l'occasion que lui offrait une série d'études sur les grands écrivains étrangers, projetées pour le Gauloix. « Commencez, lui écrivait à ce sujet Tourguéneff le 15 novembre 1880, commencez, par exemple.,., pour l'Allemagne par Goethe, que Barbey d'Aurevilly vient de traîner, fort bêtement, dans la houe. »
LA cultuhe m moi. sis
Peut-être l'admirable objeclivilé du conteur français se fût-elle liaussée, au contact du pointe allemand, à la généralité d'inspiration qui anime les œuvres défînitives.
La publication en volume, en 1880, des ét udes d e Barbey sur Goethe, à laquelle TourguértélT faisait allusion, avait prûs d'actualité qu'il ne pouvait sembler. Cet te année para ît m arquer une sçy^e de renaissance de la notoriété de (joelhe en France- De nouvelles traduclionp de Faust — celles de îtiaussenet, de Rîedmatten, de Daniel, de 0. (jross, — des rééditions d'anciennes versions de IVerlher el li'IJennaitn ouvrent encore une fois l'accès des œuvres les plus réputées. Quant à la signification de laporsonnalilé de Goethe, elle semble sortir de nouveau des limbes du passé historique où la confinaient commentaires el éditions classiques. « Ce qui, plu s que lout le reste, nous charme el nous ravit dans Goethe, c'est celle ouverture d'intelligence, cette largeur de sympathie, celle curiosité universelle, ce don admirable de comprendre tout, d'aimer tout, de s'intéresser à tout, qui fait de lui non seulement un homme du xi\° siècle, mais le poète du siècle par excellence, l'incarnation la plus parfaite du génie cosmopolite de noire âge. » P. Slapfer définissajl en ces termes, dans la /leoue palitiqut el titiéraire du 31 janvier 18SQ, l'actualllé persistante du grand Allemand : c'était revenir à l'ancienne admiration pour Goelhe •> compréhensif m qu'avait ressentie Talne en 1860. Et c'était retrouver chez le poèlc de Faiisl, comme on l'avait fait vers cette même date, l'équivalent des idées religieuses les plus posilives, que d'interpréter ses messages explicites ou symboliques à ta façon d'A. Serre, auteur de deux pamphlets bizarres parus en 1880 el 1881 : /(■ Sublime Goelhe et V. Hugo ot /tetif}ion de Goelhe el de Vabbé Moigno. Bien que l'auteur se donnât pour « un simple disciple X, une goelhnldtrie singulière, faite de fer>eur chrétienne et d'hoslililc au régime républicain, élevait ici au
poète (l'oulre-Rhin le plus inattendu des aulcls. « Que l'on médite tHernellement la Bitle, la Ohinc Comédie et Fatal; tout est là. Ces trois livres ne seront jamais égalés. »
Ce n'est point, cependant, dans l'éclecLisme supérieui" dont la poésie de Goethe nous offre l'exemple, ni dans la concordance possible de ses idées avec les plus anciens dogmes humains, ni dans cette prétendue t> Troideur » que Barbey jugeait urgent de dénoncer, qu'il faut chercher le principe agissant de Goetbe pour la pensée française de cet ûge. Bien que Fausl garde assez nettement l'avantage, celle effîcaeilé actuelle est moins que jamais dans telle ou telle a-uvre. " Tùt ou tard, dit Vauvenargues, nous ne jouissons que des fîmes », et il en est visiblemcnl ainsi dans l'histoire littéraire comme dans la destinée des individus. Or le Goethe dont jouisscnl à cette heure quelques-uns des plus distingués de nos écrivains, cesl, non plusXOly"pien de Weimar ou l'interlocuteur d'Eckermann dans sa haute vieillesse enjouée el diserte, m ais un Gpethç vu à travers la théorie qui peu à peu se fait jour, eLguejléâigne assez clairement ce terme de culture du m ai qui lui a ét é donné.
On sait comment cetle doctrine s'est forméesous Vinlluence de systèmes philosophiques négateurs de la rcalité objeclive du monde extérieur, sous l'elTcl de conditions . sociales défavorables ù l'aclivilé altruiste des délicats, sous l'action surtout d'une intellectualité trop raffinée que n'alimenlaient plus de suffisantes sources de vie spontanée et instinclive. Le moi, opprimé par le réel, crée ù son to ur Ifi. monde; et comme il s'esl persuadé que nous ne possédons des choses que nos idées, comme l'univers n'est que » notre âme déroulée à l'infini ••, il s'applique, par la " culture ", à " être le plus possible >i, c'esl-à-dirc à recevoir, des objets de la réalité, le plus de sensations (
ons qu'il se^^^l
pourra; il s'efforce de dégusler tour à loup les idées et la vie, en se résenanl pour de nouvelles expériences, el sans trop vérifier les prétextes où se satisfont les désirs successifs. Paysages et livres, hommes et choses, les actes de la vie publique aussi bien que les situations d'une existence privée deviennent de purs états d'âme; et c'est à ne point se contenter d'une façon de sentir ou de penser, ô multiplier, s'il se peut, les occasions propices à ce perpétuel narcissisme, que doit tendre rcffort conscient des esprits élégants. Les drames philosophiques oii nsuan instituait des doubles ^^^u~tles multiples — à nombre de vérités, les autobiographies romanesques d'A. F ff^ rp Ics^ stations de psycliolliérapie •• de Harrès comme les critiques impressionnistes de J. LemaKre el les investigations de P. Çourgel dans des mondes assez variés, se rattachent à dilTérenlB degrés à cette notion de la « culture du moi «, Il n'y aurait nul paradoxe à y ramener aussi les tentatives, si ésotériques, que faisait dans le même temps le sy mbolisme pour se créer un monde à l'écart de la grossière réalité. Théories dangereuses et qui risquent de s'égarer dans le pur diïetlantisme ou dans l'égoïsme le plus médiocre, dès que l'expansion du moi, la satisfaction des désirs de culture el de développement n'est pas tenue en échec par la perception des limites mêmes de notre pouvoir, par la reconnaissance des droits qu'ont les autres à une semblable ambition. Un « développement », pour être un " perfectionnement », comporte une bonne part de renoncement: et il se pourrait que les « beaux arbres s, auxquels on a comparé les individualités librement déployées, ne s'élancent pas autant « selon leur sève » que suivant une façon de compromis entre ce libre élan et les forces contrariantes de la pesanteur, des saisons hostiles et de l'ombre portée par leurs voisins de forél.
Le Goethe des Mémoires, si attentif à son propre enrichis-
semenl, le Goethe soucieux de tirer parti, pour son gptilù3e à comprendre et à sentir, de§ expériences, offertes par la vie, el appliqua, sctnblail-il, à maintenir rintégrîté de son ëlrc selon un plan artistique, paraissait assurémenj. bien fait pour patronner dans une forte mesure le souci de la culture du moi. Ses ouvrages eux-mêmes ne faisaient plus que jalonner — la démonstration en i^tail acquise — les stades successifs d'une carrière adroitement conduite, l'œuvre d'arl par excellence du plus lucide des hommes. Le soin qu'il avait eu d'écarter de lui les circonstances propres à dévoyer son individualité, de développer au contraire dans les sens les plus divers ses multiples facultés, lui assignait un rang parmi les plus grands des " égotistes " du passé. Tel Nietzsche l'a vu, td il s emble être apparu à cette génération inlellectueUçj.e .j[g80 . •• Ce qu'il voulait, c'était la lotnlitr;... il se disciplina pour arriver à l'être intégral; il se fit lui-même..,. « Mais ce que les ambitions de cet âge ont méconnu, c'est que l'individuahsme de Goethe comportait, dans ses « disciplines », une singulière part de renoncement; il s'en faut aussi que le poète du Dlvim ait tenu son cœur en laisse et d'avance esquivé toute intrusion des " barbares »; co n'esl point enfin Mme de Slein seule qu'il s'est résigné h contempler « comme on regarde les étoiles, •> et le^mot à'EnlsagwQ importe autant au vocabulaire de son éthique que celui d'Enltuicketuag. D'ailleurs il est certain que le sérieux des préoccupations scientifiques de Goethe, son éloîgncment pour les idées qui témoignaient à ses yeux d'une déchéance de la dignité humaine et d'une négation du progrès, l'éloigoaient nettement de toul dilettantisme inconsistant el indilTérent.
Quoi qu'il en soit de l'interprétation qui entraînait vers une sorte de séduisant alexandrinisme la signification de Goethe, il n'est pas douteux que c'est 1' " égotistc " ainsi
c ompr is que célèbre ta partie la plus distinguée de notre littéra ture "de 1880 à 1895. « Goethe, écrit Renan dans la Préiace"des Souvenirs d'enfnnce et de jeunesse, choisit, pour titre de ses Mémoires, Vh-ité et Poésie, montrant par là qu'on ne saurait Taire sa propre biographie de la même maDièrc qu'où fait celle des autres. Ce qu'on dit de soi est toujours poésie.... On écrit de telles choses pour transmettre aux autres la théorie de l'univers qu'on porte en soi. n Les Essaii de psychologie contemporaine de P. Bourgel et ses Études et Portraits font de Goethe, à diverses reprises, le type parfait de l'homme supérieur, conscient et maître de son intelligence, — non sans s'inquiéter déjà de la difficulté de concilier la science ou t'analyse avec la spontanéité : problème que reprendra, entre autres pages, la Préface de la Terre promise. A natole Franc e, dans la Jtevue bleue du 3 août 1889, consacre de subtiles pages k Fami, que vient de traduire Cam. Benoît ; et, bien qu'il arrive au terrain solide d'une interprétation objective, u la glonFîca- Uon de l'activité et du génie de l'homme, l'exhortation à l'action intelligente », il^ne se prive pas d'appliquer au poônie complexe deux de ses maximes favorites : a Le grand poète ne fait ses chefs-d'œuvre que pour que chacun de n ous les refasse h s on tou r. Lire une œuvre, c'e st la cr^er à nouveau... «, et encore : " Quelle situation que celle de Faust, placé entre l'intelligence et le senlimentl... Il a reconnu quela joie de c omp rendre était triste..., »
Transporté dans l'action, le o culte du moi » s'autorise à l'occasion ou s'inspire de Goethe et de son attitude, de la même fa^on que, dans le monde purement intellectuel, il se réclame de sa multiple curiosité. Dorsenne, le héros du Cosmopulis de Bourget, « disait que son unique but était n d'intellectualiser des sensations vives ». En termes plus clairs, il rêvait d'éprouver de lexistonce humaine le plus grand nombre des impressions qu'elle peut donner et de
les penser après les avoir éprouvées. Il crojail, à tort ou raisoo, démêler dans les deux écrivains qu'il appréciait plus, Goethe et Stendhal, une application constante d'i principe pareil. •• Or si, parmi " les quelques ouvrages où il retrempait sans cesse sa doctrine d'intransigeante intetlectualité », les Mémoires de Goethe figuraient au premier rang, ne nous étonnons pas si Dorsenne se réserve, en face de l'amour d'Alba Sténo, comme Goethe devant Frédérique Brion, la lille du pasteur de Sesenheim.
De Julien Dorsenne à Maurice Barrés, il n'y a guère plus, peut-être, que la distance qui sépare un personnage de roman de l'écrivain qui a tenlé, avec le plus d'application, de soumellre la vie à la culture du moi. Bien souvent, il a placé ses théories sous le couvert de Goethe, non sans déformer parfois arbitrairement la pensée de celui-ci : car l'écrivain allemand a cherché à prendre, des choses, une idée aussi voisine que possible de ce que seraient les choses si l'homme n'existait pas pour les connaître, et n'y a point vu, uniquement, « des émotions à s'assimiler pour s'en augmenter ». Du moins la persistante personnalité centrale de l'auteur de Faust donnait-elle une sorte de sanction à l'effort de ce mot subtil pour se maintenir et s'affirmer sous l'ceil des Barbares. Une note du Jardin de Bérénice disait ; « Tout est vrai là dedans, rien n'y est exact^ Voilà les imaginations que je me faisais, tandis que les circonstances me pliaient à ceci et k cela. Goethe, écrivant ses relations avec son époque, les intitule : Réaliié et Poésie. '• C'est ainsi qu il convient de prendre les confidences psychologiques où s'est formulée cette théorie de la culture du moi, que les jeunes hommes de 18!)() ont goûtée si vivement. Elle se complète, dans le Jardin de Bérénice, par la prise de conscience du " fonds », de la part originelle re^ue de la race, et s'autorise, encore ici, de Goethe, « L'unité! voilà donc le rfive universel, l'aspiration des esprits réfléchis et
et de^^M
LA ClXTtlRE DU MOI.
plus grossiers. Elle satisfait les besoins moraux elles désirs des conlemplalifs, mais elle esl aussi la sanlé et le bienêtre de noire corps : en sorte que la religion goethienne, vivre en harmonie avec les lois de la nature, n'est que la formule la plus élevée de l'iiygiène. ■> De môme, dans 7'oulti Licence sauf contre ramour, u ces jeunes analystes repliés sur eux-mêmes et dédaigneux de participer aux luttes du siècle » étaient appelés, quelque part, les i< Jeunes gens d'éducation goethienne ». Leur indilTérence en politique, sorte d* ■■ acceptation -) de toutes les formes de l'activité humaine, va, dans VEjinemi des Ldh, jusqu'à une espèce d'apologie d'un attentat anarchiste, qui vaut à André Matière quelques mois de prison : car " son attitude purement intellectuelle et toute de compréhension goethienne devait répugner " aux hommes de luUe de la politique. Et, à la suite d'une discussion avec Bourget qui contestait la propriété de l'adjectif goelhien, l'auteur écrivait : " André est d'accord avec Goethe en s'inléressant à des idées qui peuvent déplaire, mais dont on ne saurait nier qu'elles sont une végétation chaque année plus vigoureuse. Le « maître de Weimar » sentait vivement l'impossibilité de calculer les conséquences d'un acte et de connaître s'il entraînera plus de bonheur ou de malheur : il acceptait la vie et même, ce qui est le trait essentiel, sympathisait partout ofi il distinguait une force qui s'épanouira. »
Prenons cum gnino salis celte référence à l'auteur de Faust,, et notons encore la dédicace de la plaquette intitulée Huit jours chez M. Renan : « Un publiciste judicieux a écrit des Convcrsationt de Goethe avec EcUermann que. si elles n'avaient pas été tenues réellement, il faudrait les inventer «. — Quant à la forme de ces ouvrages ingénieux et trop subtils, peu saturés de réalité, il est curieux qu'on ail pu écrire d'elle : « De Goethe, Barrès a pris l'amour d'une ordonnance sévère, la négligence des détails secondaires.... « ~~ ^"~~ 21
32a GOETHE EN FnANCB.
C'est sous la plume de Léon jaude t que se trouve ce témoignage, et il surprend d'autant plus que l e fil s d'Alphonse Daudet doit beaucoup à une admiration très déclarée pour le poète allemand. Son p ère ( surtout en 1^, au témoignage du Journal des Concourt) faisait son bi'Svîaire des Entretiens d'Eckermann, se déclarait " avec Goethe contre Jcan-Pauf i," vanlailTaclion du poète à Wéîmar, dans un milieu restreint, " en dehors des centres de population » : le fi ls e st plus enth ousiaste encore d u grand homme^ Outre une detle particulière contractée auprès de l'écrivain des Affinités éteclivei, dont il a pris le mélange de senti mentalité et d'intellect, il o trouvé dans la haute figure de ce génie volontaire et compréhcusif le plus complet exemple des organismes parfaits, des hérédités fondues, f/aerés, en 1893, songe au temps où la Bcience de l'homme, envahissant la poésie, ne fera que créer une harmonie artistique de plus, et s'exalte au souvenir de II Goethe, dans son temple de Weimar, confé-dérant toutes les intelligences, s'entourant d'une encyclopédie animée... ". Les interlocuteurs tic Germ'r et Pouttière cherchent volontiers dans la manifestation superbe de l'individualité de Goethe les arguments de leurs ripostes. Mathias Gilbert, dans la Romance du temps prêâent, reproduit le grand poète dans son allure, dans sa préoccupation des symboles qu'on extrait des choses, et jusque dans son apparence, « ce front dont il était fier, songeant à Goelhe, à Chateaubriand et à ce que racontent les anthropologues... ". Enfin, l'AsIre noir, qui a pour épigraphe le mot de Napoléon ; « Vous êtes un homme, Monsieur Goethe ", nous présente en 1893 une principauté neutre de Séneste qui ressemble fort à Weimar. Parmi les divers grands hommes qui en sont rornemcul. le philosophe Malauve, doué d' « une per.sonualité indomptable jointe à la malléabililé universelle ». est un Goelhe n super-
homme », pur intellectuel et volontaire, chez qui le sens esthétique domine le sens moral, qui a perdu toute spontanéité, évite les émotions, proclame — et exerce — les droits absolus du génie. » Peut-^tre, comme excuse, sans cet absolu égoïsme et ce détacliomenl extraordinaire... it n'aurait pu mener son œuvre, attelage vigoureux, dans un droit sillon. La vie de tous côtés lance vers le penseur ses llèches cuisantes. Qu'elles rencontrent une surface sensible et tout le corps sera enflammé et l'esprit ne pensera qu'aux blessures. Mais une cuirasse sans défaut protège le travail intérieur. Elle est nécessaire au philosophe poète.... ■>
La figure de Goethe, » puissant o rganisateu r de l' indiv îd ualisrne »,^ mais d'un^ndmd^ïïlrôïriau3Uel étaient esagéLéracnt refusés le sens deJa SDlidatité JîlJa limilatioD consentie de l'énergie et de Ja^iibeilà, -^l'image morale d'im artisan volontaire de sa propre destinée e t d'un i nces- l sant ouvrier de son moi, telle est, vers 1890. la m anifesta lion goelhécnnequi l'emporte s ur t outes les autres. Auprès d'elle, leTs aspects de l'œuvre ou de la vie de Goethe, qui attiraient l'attention d'autres époques, sont effacés et pfllis; tels autres, qui restent vraiinent à découvrir, ne sont encore qu'occu]les"êrvonés. Werther n'a guère fourni autre chose qu'un livret d'opéra-comique à Massenet, qui est séduit, en 1885, par le scénario rédigé par trois collaborateurs, G, Hartmann, P. MilHel et Ed. Blau : des mélodies sinueuses enveloppent la << tragédie du cœur » sans rendre son héros beaucoup plus cheraiix sensibilités de ce temps. A lire, par exemple, la Cnnfcstinn d'un Enfant du liêfje de Michel Corday, on ne voit pas que le petit roman de Goethe ait une vraie valeur d'actualité pour les jeunes gens qui approchent de leurs vingt ans vers 1890. Le héros do la Ci'urse à l'i ntoi( d'Éd. Rod tient expressément à marquer une ilill'érence, malgré ce qu'il pourrait sembler, entre le
pessimisme de sa généralioa el l'ancien, celui « des Renés, des Werthcrs, des Laras : égoïstes qui ne pensaienl qu'à leurs pauvres passions personnelles, orgueilleux qui so croyaient seuls de leur espèce alors que le nombre de ceux qui souffrent comme eux, mais en silence, et qui valaient mieux qu'eux, était déjà légion... ». Cii. Morice, dans sa Litlcraturi: de tout à ("heure, a'hésite pas à le déclarer, en 188Î) : " L'amant transi cl sentimental de Cliarlotte est aussi insupportable aux esprits de cette heure qu'ils prennent d'ardent intérêt el de grave plaisir à se rendre maîtres, selon l'expression de Goethe lui-môme, de tout ce qu'il a mis de seci-ets dans le Second Faust. «
I G râce en ef fe t à la réaction qui se dessine contre lo réalisme, le grand 2oème de Goethe, et spécialement sa Bccon de partie, reprend u ne valeur activ e, (sinon pour lô grosdu public, qui s'imagine connaître assez Fausl par l'opéra de Gounod), du moins pour quelques é<'rivnins. J^ traduction ^balier, terminée dt-s 1881, est pu bliée , en 189â, — sans que cette lenlative de Iransposîlion intégrale reçoive l'attcnlion méritée, au moins, par son ingéniosité. Les tâtonnements des symbolistes vers un art plus haut, l'idéalisme renaissant et soucieux de délier les ailes à la Psyché immortelle, vont, en revanche, découvrir pareillement dans le mystérieux poème un réconfort ou un précédent. Le Drame musical d'Ed. Schuré, avec ses belles pages sur la religiosité de Goethe et cette « pensée constante de l'Éternel qui se cache sous la variété des événements particuliers », est réédité en 1886. M aeterlinc k. dans une interview rapportée par le Temps du28 mai 1903. reconnaîtra avoir beaucoup appris de l'Allemagne : « J'ai étudié ses classiques... », Répondant en Igfll à ÏEnquHe de J. Ilurel, il cite le Sfçoiirf Faust et le MâJircheii comme types du « symbole de prdpos délibéré ■>, La réponse de G, Kahn à la nifime investigation affirme que « les jeunes poètes connaissent
LA CrLTURE DU MOI. 323
Goethe, Heine, Hoffmann, et autres Allemands... ». Le m^mi- auteur, dans une chronique de la Reuue hidépendiiiile, en avril 1888, s'arrête au symbolisme de Faust et à la ligure d'Hélène. Camille Mauclair, dans Eleusis, elle Goelhe, avec Poe et Mallarmé, comme représentant d'un " idéoréalisme s'emparent de la perception des idées confiées à un médiateur plastique ". P. Adam, étudiant ÏÈvolnliiM dramatique dans les Entretiens politiques ri liltéraires d'octobre 1891, démontre par l'exemple des Faust a comment l'œuvre peut passer du mode émotif particulier au mode émotif général ».
Tous ces points de vue nouveaux, qui orientent insensiblement la liltéralure hois du strict naturalisme, ne lais- .sent pas d'être, pour l'heure, assez spéciaux. Du moins ne met-on pas trop de façons à considérer Fuust comme un chef-d'œuvre » classé .>, et l'un des plus typiques. F. lîrunetiëre ne fait pas difficulté de le remarquer dans ses leçons sur VÉuoluliott dei genres, « Racine ou Molière n'ont pas toujours atteint celte profondeur de pensée que nous trouvons dans un Shakespeare ou dans un Goelhe ".
En dépit de cette préférence accordée A l'une des œuvres ^ du poÈlif — il sufQra de ciiër pour mémoire une adaptation d'F'jmoiit, par Ad. Aderer, jouée à l'Odéon en 1890, ou un opéra de Goujon et Le Rey, lire à'Hennann en 18!)4, — c'est bien Goelhe a égoliste » qui se trouve en vedette au déclin du .\ix' siècle; et c'est contre l ui qu 'est dirigée |a série d'études publiées p7ïr"E37Roddana la flecue des Deux Mondes et réunies en 1898 sous ce litre : Essai sur Goethe ,
Après avoir.'nous dit l'auteur, subi avec force l'ascendant du poète et éprouvé pour lui une admiration sans réserve, « une visite à Welmar, de nouvelles lectures el de nouvelles réflexions nuancèrent peu à peu ou modifièrent mon impression ». Il semble que ce chemin de Damas ait surtout passé par Weimor : car il est sans doute légitime
386 GOETHE ES FILSSCE,
de rapporter à l'auteur de VEstai les explications qu'il t dans la bouche de Jacques D". dans le PrC-ludi nouvelle de 1894, Jusqu'au bout de la faute. » Comme m'occupais alors de Goellie, je tenais à consulter certains documents que je n'aurais pas trouvés ailleurs, plus encore à vivre dans l'atmosphère ou le grand homme a vécu..,. Le résultat de cette expérience fut qu'en peu de temps je perdis beaucoup des illusions que j'avais sur son compte. , . . Les personnages de l'histoire goethienne, dont les portraits me poursuivaient partout, me devinrent anlipathiques, comme le héros lui-même. ■>
Cette autijHUthie pénètre, quoi qu'en dise l'auteur de VEssai, sa tentative de rerisimi, si légitime et si opportune d'ailleurs, de la signification de Goethe. « Il nous a semblé, écrit-il, que le moment était venu de relire les tpuvres capitales de Goethe, de les relire en s'aidant des documents principaux qui les éclairent, de les relire aoec un esprit de criti<jue : c'est-à-dire en cherchant ù se dégager autant que possible des jugements portés sur elles; à comprendre leur signification par rapport à leur auteur et par rapport à nous-mêmes; à mesurer leur importance dans le mouvement littéraire qui les a suivies.... >■ C'était là s'imposer un point de vue assez spécial, et se condamner â étudier surtout l'olympisme et i'égotisme de Goethe, puisque l'époque littéraire la plus récente avait été principalement séduite par cet aspect de sa person nalité : tout l'elTort d'Edouard Rod porte en conséquence de ce côté, et c'est bien souvent telle tendance contemporaine, jugée négative ou funeslf, qui se trouve mise en cause e^n même temps que la légende de Goelhe. 11 y parait expressément à la page où ta « conception du demi-dieu " est analysée ; ■■ On la retrouverait sans peine à l'origine de quelques-unes des doctrines les plus répandues dans les milieux littéraires de l'heure actuelle : ainsi, elle a des attaches évidentes avec .. l'intel-
Icclualisme ", tel que le conçut M. Paul BourgeL pendant la première partie de sa vie lilléraire, comme avec la théorie de la Cl culture du moi » que professe M. Maurice Barrés. On ne pourrait dire, sans excès, qu'elle esl la base d'une rclifîion ou la quinlesscnce d'un dogme. Maïs elle a servi à former un certain élal d'espril, auquel tendent certaines inlelligences delilo, et qu'on peut bien appeler le joetbèisme. >■
Aussi l'étude des œuvres et le récit de la biographie ne sont-ils développes, le plus souvent, que dans la mesure oit, par-delà les aclcR, les créations littéraires, on peut atteindre ce principe, que le critique impatient ne peut se tenir d'excommunier dés la vingtième page. <■ Qu'est-ce donc que cet otijmphme qui fait, depuis cent ans, s'extasier les panégyristes? L'n <• état d'Ame » qui n'est point aussi e.\ceptionnel ni aussi haut que quelques-uns le croient. Nous le trouvons, vulgaire et banal, chez la plupart des hommes : il s'appelle alors égoïsme, tout simplement. C'est une certaine indilférence à tout ce qui n'est pas son moi tel qu'on le désire, un parti pris d'ignorer les troubles qu'apportent avec eux les quotidiens hasards de l'existence, d'écarter de son esprit ce qui l'inquiÈte, de son cœur ce qui l'agite, une volonté de suivre la ligne qu'on s'est fixée sans se soucier de ce qu'il en coûte k personne.... Son olympisme ne fui que leur égoïsme devenu conscient et réfléchi, raffiné, élevé par l'intelligence à une puissance supérieure. »
11 y avait assurément quelque opportunité historique à reproduire ainsi, vers I8!lt, des objections qui sont plus vieilles encore que « l'extase des panégyristes ■>. Il était fâcheux, en revanche, que l'exactitude et l'information de l'auteur n'eussent pas toujours la sOrelé qu'il annonçait, et aussi que Goethe portât dans une forte mesure la peine de quelques-unes des doctrines qui s'étaient réclamées de
388 GOETHE EN FnA>'CE.
lui. Surtoul, l'auteur de Dernier /tefuge, qui, entre toutes les œuvres de Goethe, élaîl le plus bienveillant pour les Af/iniléi, et qui ne se refusait pas à louer la siirénilO de Goethe à travers les catastrophes de 1792 et les dangers qu'il y courait, iosislail vérilablemenl trop peu sur Tamour de l'action qu'il lui fallalL bien, malgré tout, discerner dans Faust, célébrer dans la vie même du poète. Action déployée autour de lui ou appliquée k se dominer et se vaincre, il y avait là un principe positif qui pouvait luimême servir d'argument contre tous les dilettantismes, qui méritait en tout cas d'Ctre mis en valeur. Au lieu que le témoignage que lui rend le critique semble un peu contraint et forcé. .■ Ayant aimé l'aclion, il a conformé toute sa vie el ramené toute sa pensée à ce goùl dominant. C'est là qu'est sa grandeur, — peut-Ôlre tout enliére. Ce qu'a été son incessante activité à travers ses multiples tâches, ses multiples amours, ses multiples œuvres, il serait dangereux pour sa gloire de le rechercher de trop près. Aussi bien, peut-on parler beaucoup de lui, le raconter, le discuter, s'égarer dans les obscurités de sa chronologie ou de sa pensée, sans être amené pour cela à prononcer une de ces sentences qui damnent ou béatifient..,, a
En dépit du souci d'équité que semblait impliquer celte phrase, le livre deBod méritail bien d'être intitulé plutôt Eisa i^ contre Goethe qu'Essai sur Gaellie : cl c'est dejquoi le félicitèrent concurremnaent divers comptes rend us. Du Journal de Genive aux Études des Pères de la Société de Jésus, de Cosmopolis à la Quinzaine, on complimenta l'auteur d'avoir fait descendre le poète allemand du piédestal où ses admirateurs l'avoient juché. h'Illuslralîo» du 22 janvier 1898 estime que " c'est vraiment une bonne action que vient de faire M. llod en ramenant à des proportions exactes le soi-disant ohjmpisme de ce bourgeois de Francfort, vaniteux, grossier, indélicat, el épris de ses
aises, sans scrupule aucun Eug. Ledrain, dans la
Aotwelle Revue du 13 février i898, bien qu'il lui semble qu'il se soit produit, à l'égard du graud Allemand, '< une cci'laine saturation », reconnaît que ce livre-ci a su ramener l'attention sur Goethe, et admet avec son auteur qu'il était urgent de démasquer c l'olympisme, lequel ne difl'ére guère de légoïsme, et se lient à la portée de tout le monde, du monde bourgeois et du plus subtil esprit >■, Emile Faguct à peu près seul déclare, dans la Ilevue bleue du 17 septembre 1898, q^ue VEssai sur Goethe, bien qu'il ne soit ni confus ni déclamateurj force vraimenlla note; les amours de Goethe en particulier ne prêtent pas à d'aussi irrémédiables anathèmes, et son mariage témoigne d'un sentiment du devoir, d'une douce pitié, d'un très bon cœur et d'un esprit d'humanité oii il entre un peu d'esprit de sacrifice. « Un sag e„^maia uiL-sa^e é goïste, non.; dur,
Même des journaux qui avaient jadis — aux alentours de 1800 — consacré des pages ferventes au poète d'Iphigi'nie, s'en tinrent, avec peu ou point d'atténuations, au Goethe qu'il paraissait équitable de " déboulonner >i, tant son action sur la fâcheuse attitude des <• égotîstes » semblait évidente, u Rappelez-vous, écrivait Mme Arvêde Barine dans les Débats du 6 avril 185)8, son respect idolâtre pour son Moi, la cullure de son Moi, la sérénité de son Moi. sa paix à tout prix dans l'intérêt de son développement,. . Tel est, en elfet, l'héritage légué par Goethe à sa postérité spiriluelle. Celle-ci a mis un certain temps U entrer en possession de l'héritage, car l'homme, Dieu merci! n'est pas naturellement dilettante; mais elle a aujourd'hui dépassé son modèle..,. Goethe n'est pas sans reproche; ne serait-ce que pour nous avoir donné le « gocUiéen ", car c'est un bien vilain cadeau. » G. Deschamps, dans un article intitulé le Pontife du dileltanlîsme allemand, accro-
330 GOETHE EiV FUANCE.
uhail, clans le Temjis du 2i avril, les oripeaux de l'ai ficalion à une biographie ironique de 1' •• idole *. Le a plijsique i> de Goeliie, kod » âme do chambellaQ », qui a un compliment de Napoléon avait suffi à < tout le patriotisme dont il était capable ", étaient fusUg) de la belle manière : mais 1" « olympianisrac » surtout avaïl son couplet. 11 Son grand front sembla B"i-largtr en proportions sculpturales. Ses yeux imitèrent la placidité reposée qu'Homère admirait si fort dans le regard de Héra Bowtiiî. Le sourire plissa rarement sa lèvre rasée. El, en de rares occasions, son sourcil se fronça.... n
Cependant, il n'avait pas été nécessaire d'attendre la condamnation de r " éRolismc intellectuel ■> n travers Goelhe, pour qu'on trouvât cette doctrine — telle que 1890 l'avait mise en honneur — insuffisante à fonder une règle do vie, pour qu'on s'avisât aussi des erreurs d'interprélation qui en attribuaient à Goelhe la plus forte part de paternili^. La difficulté de concilier l'inlcUiRcnce absolue avec l' activité pi^ccupa de bonne lieurc D ourg et. « Peut-être, écrivait-il en^lSSi, à propos des Oeritiers jnurt de Sheliey, le beau rôve de tout comprendre, qui fut celui de Goethe, aurait-il pour aboulissemenl une suprême impuissance à créer? » Dans ses articles de la llevue jeune et de l'Art et la Vif, Maurice Pujo démontra, sans se lasser, que « le dilettantisme, c'est l'éternel provisoire », et proposa aux jeunes écrivains un retour à l'action, un cont;ict véritable, en tout cas, avec la réalité. Un sonnet d'A. Samain s'attrista du savoir stérile de Faust ;
Ton âme, ta science atrooe l'a luàe.
Ta raison, laisse-la, cette prostiluèe Qui s'est donnée à tous et i)ui n'a point confu.