CHAPITRE
WEHTirEUS AUrSTOCItATES ET CHRÉTIENS.
(Ch. Nodieb. Le» Protcrili, ch. viii
Diverses Lr^iludiûos nou^^ç^i*^'''^- 't'^'-"'^'' fliiip^^"**"^ de 18pÔXUipi. el siirloul celle tic Sevelinges, ramenèrent l'altenlion do la criliqiie sur un ouvrage dont l'aclualité pouvait sembler épuisée. El, tandis que des articles rares et sans écho signalent des œuvres comme Iphvji-a'te, liermann et Dorothéi-, M'ilkelm Meister, qui pouvaient être cousidérés comme les correctiTs de 1" « égoïsme ■• de Werther, on débat avec insistance une question qui n'avait guère arrêté les critiques de 1776, ou sur laquelle, préoccupés surtout de règles esthétiques, ils avaient assez vile passé condamnation. Le héros de Goethe mérile-l-il indulgence et sympathie et n'est-il pas moins malheureux que coupable, — coupable de s'insurger conlre les lois divines et humaines, de dédaigner la religion et de déserter la vie'f Mme^(lc Stacliie trouvait pas son exemple contagieux : tel n'était pas l'avis de ceux qui se préoccupaient de renouer.
aux alcnlours do 1800, le lien social, et ijui ambitionnaient de rendre â la France » l'unité morale i et les sécurités de 1ei croyance. Il csl dirficile de dire si la Toi véritable et le clirislianisme sincÈi'e étaient au fond des cœurs, en cette époque de réorganisation universelle; ma 1 e t rlain que la restauration du culte, considér o me un nœud de solidarité el une garantie de moral te éla t a ueillie favorablement par le plus grand nombr d p ts Même auprès des lecteurs favorables à la m lan ol nt mentale et k la délicatesse rêveuse du héros germanique, Werther porte la peine de sa mort désespérée et de son insociablo humeur. Assurdmenl, il reste un type d'amoureux exalté, et ses soulTrances émeuvent toujours les jeunes sensibilités éprises d'une vie intérieure intense, Benjamin Constant, après avoir cité une lettre de Lucien Bonaparte à Mme Récamicr, ajoute celle remarque ; » Le style de cette lettre est visiblement imité de tous les romans qui ont peint les passions, depuis H'etfAcr jusqu'à la Nouc.Ue fféloise. » Ballanehe, faisant l'éloge, dans son livre du Senlimenl (18t>l), des écrivains chez qui « le cœur est au bout de la plume o, sécrie : « H'crtlipr.' l'rtul cl Virginie.'... N'est-ce pas assez de nommer ces deux chefsd'œuvre? « j^ussi bien, des pages entières de son ouvrage, tout de tendresse el d'effusion, sont pénétrées d'une rêverie werlhériennc. •< Ohl combien je plains l'ôlre apalliiquc et froid qui ne se passionne jamais, qui est mort à tout sentiment cxpansif, qui n'a point de sang au cœur, point de feu dans la télé, point de tluide sentimental dans les libres, qui ne sait ni s'émouvoir, ni s'attendrir, ni pleurerl » Et la ltîbli"ll)hiue française de Pougens écrit en février I8(M : Il Le nom seul de Werther éveille une U>\i\e de sensations, à la fois douces qI di^chirantes, dans l'âme de quiconque a médité ces pages mélancoliques..., » Gabriel Lcgouvé, traçant en 1798 un portrait lie la Mélancolie dans une pièce
WERTIIERS AlUSTOCRATES ET i:i]llETIENS. 31
de vere qui porto ce litre, ne se dispeni^aiL pas de lui faire tenir ce brûviaire de toute tristesse :
Ali! et l'art à dos jeux veut tracer ton image. Il doit peindre une viergp assise sous l'ointirage, Qui. rêveuse, et livrée à de vagues rc^rcta, Nourrit, au bruit des flots, un chagrin plein d'attraita, l.nissc vuir. en ouvrant ses puupîtres timides. Des pleurs Toluptueux dans ses regards humides. Et se plaît aux soupirs qui soulèvent son sein, Un cyprts devant clic, et Werther ù la mnln.
Mais des réserves son! f réque^gtja: si la critique voltairienne goûte peu le lyrisme et l'action loul intérieure de Werllicr, le néo-christianisme sentimental se ^arde d'accueillir sans restrictions sa philosophie trop peu délérentc à la loi religieuse. ■< Quel est le but île Wuriber'? écrit Degèrando dans un journal commencé le l""" août i"98. De nous apprendre h aimer? Mais son amour le rend malheureux el coupable. Ne valait-il pas mieux nous apprendre à faire de ce sentiment un moyen de bonheur cl de vertu? » Et son compatriote lyonnais Ballanche qui va. dans le premier de ses Fragmenta, jusqu'à reprendre une îles exclamations ossianiques de Werlher : u Souffle du printemps, pourquoi viens-tu murmurer à mon oreille le bonjour matinal? » se donne à lui-môme, dans le qualriènie morceau du recueil, la réponse que la loi pouvait faire au gémissement du plaintif héros:» Être vain el passager, lu t'étonnes do la misère de tes destinées, comme si ton Créateur n'avait que la durée de ta courte vie pour les remplir. »
La résistance à IVeriher va jusq^iijà lanathèing^. Une condamnalion expresse de ce livre, avec des esetnples de suicides causés par sa lecture, figure dans les Enireliens sur (e Suicide de l'abbé GiùUon en 1802. L'Athénée de Ljon met au concours une pièce de vers sur Tintluence des romans sur tes mœurs, La satire de Millevoye qui, publiée en 18(12, a remporté le prix, ne nomme pas le roman de
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Goethe, mais nous présente une lectrice possi'dée par 1« J Rouvenir de «es lectures :
Peul-Clre, mëdilant l'hoireur d'un suicide.
Elle gagne à pas lenLs une rive homicide.
Frissonne, mais s'armant d'un courage nou' Prend la mort pour refuge el l'onde pour lomlieau.
Et les notes qui complètent le poème expliquent ainsi la manie tJe suicide qui sévit à ce moment' ; " Xe serait-ce point que leur imagination, frappée de l'exemple de quelque hi'Tos de roman, placé dans une situation A peu près sembta)j|e à la leur, aura adopté leur délire et voulu mourir comme eux d'un trépas héroïque"? »
Se complaire dans l'exaltation rêveuse de l'amant de Charlotte tout en faisant appel à la foi et en regrettant la sécurité des anciennes croyances — telle esl la singulière gageure oii sarrfite la partie la plus vivante peut-être et la plus personnelle de la littérature de 18(K). C'est dans Içs années du commencement du siècle que paraissent les premières œuvres de Charles Nodier, et l'onpeut dire de leurs héros, el de l'auteur lui-même, qu'ils sont des Wertherg. pendant la Hévolution et les régimes mal assurés qui suivirent, dos Werthers en ma! de la foi et de l'oi'dre, avec tout lo frémissement et la trépidation de leur aine d'outre- Ithin. On sait combien fui profonde el durable la hantise des spectacles de la Révolution chez Nodier, llls du président du Tribunal criminel de Besançon, élève d'EuIoge Schneider à Strasbourg, conspirateur contre le Directoire et contre Bonaparte, émigré à l'intérieur et récidiviste aveulureux et romanesque. « Charles Nodier, disait Henri Heine, a été, dans sa vie, si souvent décapité qu'il n'est pas étonnant qu'il ail un peu perdu la lélc. » Werther contribua à développer les germes d'exaltation imagina-
WEKTllEllS AUISTOCUATES ET CIllieTIENS. 33
tive qui ne faisaioni pas défaut au jeune Franc-Comlois. Dans une lellre écrite de Giromsgny, où il élail conlraint de se cadier, il énumère les livres qui composcnl sa pelile bibliothèque de fugilif, Sliakspeare, Monlaignc, Linné, Klopstock. les Psaumes et /lobiiuon Cruso^, et il termine insi : " Jç ne le parle pas de Weriher parce que je le poite t oujours avec mo i "■ C' est que pour Nodier commcjour ses personnages, le - héros de toute tristesse .. associe sa mL'lan<;olie a celle dos fupilifs et de? .solitaires et leur DÏÏre le cordial de sou dé sespûir : H"*ï'(A''r devient le livre œystunte de lùme spull'raQle et désemparée. Ou Ijîen le désenchantement du héros se complique de toutes les préoccupations d'une jeunesse incertaine de l'avenir social et eiïari^'C de l'anarchie ou du tumulte présents.
Voici les Proscrils, dont les personnages se promènent avec un exemplaire de M'erlher dans leur poche, o C'est l'ami des niallieureux ", et tous, le condamné politique, le lunatique par amour, la Temme de l'émigré absent, en Font leur lecture préférée et y puisent une sorte d'exaltation névrosée. Voici Adèl'', publiée en 185Û, écrite à une époque bien antérieure, et qui raconte les méditations d'un émigré qui rentre en France, qui voudrait au moins lirer de ses infortunes l'avantage d'aimer sans contrainte, de s'affranchir des entraves nobiliaires, et qui soutire de trouver dans son monde la perpétuation «les anciens préjugés. Voici .surtout le Pnhilrc de Snlzbvurg, où le culte werthérien de Nodier, en 1803, éclatait sans autre réticence que son scrupule religieux. Le cadre et la coraposîlion générale sont calqués sur Wfrlher; le trio des personnages correspond au groupe traditionnel Werther-Charloltc-Albert : mais ici, outre l'amoureux, Charles Munster, proscrit et peintre inélancoliipic, et Eulalîe, l'épouse résignée. le mari lui-môme, au lieu d'être une « I été froide », portage la rêverie fiévreuse des deux autres person-
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nages. EL ce mari, Spronk, .se prend d'une telle sympalhie pour le Irisle Munster qu'il s'arrange pour mourir sans trop larder d'une maladie de langueur, non sans avoir appelé à son olievel sa femme et son ami. " Soyez lieureux, leur diL-i!, maintenant que ma miséral)le vie ne peut plus y porter d'obstacle. •■ Mais Euialic entre au couvent, et Charles meurt dans les Hots du Uanube dcbordé.
Le werlliérlsme, qui triomphait dans ce livre avec une semblable outranec, lenu en échec par le seul scrupule chrétien, ne s'effacera jamais chez Nodier. Il rappellera en 1811, dans sou Souemir de Quintigny,
r.c liocage si IVais que mes r.
Mon lapis di' pcrvenclie, cl la Bumbrv Oii jo plaignais Werlticr que j'aurais iniiUv
Plus tard, en I82'J, il rééditera les Otrnii'rKs Arenlurei du jeune d'Olbaii en faisant précéder l'œuvre de naniond d'une préface fervente. Et longtemps encore celle espace d'in- (juiétude fébrile et triste reparaîtra dans son œuvre, volontiers rattachée ii l'ère révolutionnaire, et nuancée, suivant les cas, d'un peu d'ironie, de fantastique, ou de violence shakspearienne. Elle est le plus intégrale dans les romans et nouvelles de la première jeunesse, et son acuité conduit Nodier h s'inquiéter des remèdes que la société offre à un mal dont il a éprouvé toute la rigueur. Nous avons vu qu'Eulalie entrait au couvent: dans un opuscule qui faisait suite au Peintre de SuIzOoui-'/, les Meditulions 'tu i-t'jUre, plus lard encore dans la lettre qui termine les J'rmh-s, Nodier insistait sur cette idée du couvent, urgent refuge des sensibilités trop décontenancées par la vie. « Terreurs d'une flme timide qui manque de confiance dans ses propres forces; eX|>unsion d'une âme ardente qui a besoin de s'isoler avec son Créateur; indignation d'une Ame navrée qui ne croit plus au bonheur;
WERTIIEHS AHISTOCIIATES ET CHRETIENS.
aclivilé d'une âme violente que la persécution a aigrie; alTaissement d'une âme usée que le désespoir a vaincue; quels spécifiques opposenl-ils h tant de catamilés? Demandez aux suicides.... Sait-on combien il est près de s'ouvrir au crime, un cœur impétueux qui s'est ouvert à l'ennui? Je le déclare avec amertume, avec elTroi : le pistolet de Werther et la iiaclie dos bourreaux noua ont déjà décimés! ■>
Si dans l'ospril de Nodier l'exallatlon werlhérieune se combinait avec la notion d'un chrisliani.sme nécessaire et consolateur, le nostalgique altachcmenl au passé, aux choses de l'ancien régime se trouve transposé en un Ion analogue dans les romans où divers aristocrates émigrés ont, vers lîi même époque, exprimé leur trouble. Les premières années de l'émigration passées et l'illusion d'une prochaine revanche tombée, l'habitude de l'exil favorisa chez certains un repliement sur eux-mêmes que les volontaires de l'armée de Condé ne semblent guère avoir connue. La mélancolie allemande et la vivacité Tran^'aise s'unissent daÏÏ^un roman te! que VÉmi^riJ, où Sénac de Meîlliaii, en 1^97, traçait daos le caractère de son héros, Saint-Alban, un type de Werther moins raisonneur et plus sociable. On tràtïïirsân de l'allemand, la même année, une I/isloin: de deux Aiaanis rminrés, correspondance digne de Werther, disent les journaux, par la ferveur de deux cœurs uniquement occupés d'eux-mCmes. Sainte-Beuve nous a donné, dans ses Portraits de femmes, l'analyse d'un roman inédit de Mme de Hémusat, qui s'intitulerait Charles et Claire, ou /n AVif/«, et qui, datant de plus tard, se rapporte bien cependant par sa donnée à cette seconde période, moins trépidante et plus résignée, de l'émigration. VEugéne de Kolhelin de Mme de Souza, si werthérien par la psychologie du Tiéros, ilme « sensible a et tendra, et par sa forme de roman épistolaire conlidentiel. s'y rattache aussi, t^est unç nouvelle génération d'émigrés qui parait dans ces
œuvres, grandie dans l'exil aujieii d y être arrivée avec ' les prf'jugés et les habiludes de l'âge railr, et qui esL aussi ' doucement mélancolique que les compagnons de refuge ■ de Rivarol elde Mme de Genlis pouvaietil Cire dédaigneux 1 el ironiques. L'inllucncc immédiale de la sentimentale Allemagne aidant, il n'est pas surprenant que cetlc lilléra ture se soil teintée de nuances qui auraient sans doute beaucoup surpris les causeurs spirituels de l'ancien régime elles critiques qui avaient jadis déclaré que Cliarlotte était une liéroïne bien provinciale et Werther un amoureux invraisemblable.
Ces jugements portés, naguère, au nom du gnfltcl des habiludes littéraires, contre le roman de Goellie, n'ont point tout à fait cessé de se faire entendre, et un article des Dfibnii, le 13 février 1S()4, oppose au « prétondu chefd'œuvre .nllemand " la richesse de l'invention, la variété des incidents, le dialogue plein de chaleur el souvent d'éloquence >• qui triomphent dans une foule de romans Trançais. Ma^ le grand, sujet de- icproclie k. prç' sent, c'est décidément l'apologie du suicide, l'exhortation à la mort volontaire el à " t'insociabililé >• qu'on s'acharne à découvrir dans Werlber. A proposde la traduction de Sevelinges, qui porte la date de 1801, et qui s'efTorce de rendre avec plus de fidélité que ses devancières l'original allemand, une discussion violente s'ouvre dans la presse u Des critiques graves et sévères, écrit le Publkiile du 12 frimaire an XII, ont regardé Werther comme une des productions les plus pernicieuses qu'on ail depuis longtemps publiées. tl a, dil-on. été la cause de beaucoup de snicides en Allemagne.... On pourrait encore faire un autre reproche à ce livre, c'est qu'il y perce de toutes parts une haine violente pour les institutions sociales, un profond mépris pour toutes les distinctions des rangs, et un dégoût, une aversion marquée pour toute fonction civile, pour loul emploi
WEllTlIEilS ARISTOCRATES ET ClIflETIEKS.
de ses facuUés au profit de la société. C'est sous ce rapport qu'il peut proHuiro le plus grand mal. i.
Hais c"csl dans le Mm-cure ife /•'rqnciitiav l'allaipn? fut le plu8 vn'ijl.CiiLe, Deux articles du commeiiceinnnl ilc ISDi (tfi nivôse t'I i\ piuviûso an XII), avec une rqi!iipi(.> du Journal de I'iii-Îk le ^ pluviôse, s'élevèrent avec une singulière ftprelé contre rcnlreprise du Iradncleur el contre le modèle iillemand. " Pnsteurs des hommes, faites revivre l'arbre dans aea racines, si vous voulez que son reuîilag'e vous réjouisse dans la saison de la verdure.... n Werther a les Irait» de sa Dation : et n'est-ce pas de l'Allemagne que procède le mouvemenl d'idées d'où la Révuliilloa esl sorlie? " Je n'ai pu.-, m'empécher de reconnaiire la véritable cause du succès de IVertkei-, lorsque je remarque que les pa.ssions les plus emportées y trouvent des principes si rassurants dans l'apologie du suicide, cl que la doctrine de l'indépendance y est mise en honneur dans te caractère du héros... Pour remonter à la source d'un ai grand mal, il ne^t guère possible de jeler les jeux sur quelqu'une des produelions déréglées du génie allemand, sans s'apercevoir que la littérature de cette nation, où chaque écrivain s'abandonne, comme il lui plaît, à sa fougue naturelle, a pris son caractère dans le système d'une liberté illimitée d'opinion . ■' La Uéforrae et l'œuvre de ses » moines séditieux >> procède, en somjue, du même esprit d'insoumission : dangereux exemple el principes détestables, voilà qui, plus encore que le vague el le décousu du livre, doit faire rejeter décidément le roman de (ioetlie.
La fiéarl-: jihiloiiiplti(/w et \a Jounml <!■• Purin raillaient la grandiloquence orthodoxe du critique du Mercure, " s'élani^ant du bureau de son journal dans la chaire de vérité, comme s'il haranguait un synode , ou comme si son pauvre pelitarlifle éliiil iinmaiidemrmt ... C'er-l celle dam-
GOETHE EN FllAMlE.
nable philosophie, ce sont ces damni^ ilc philosophes A i qui le censeur de W'firilier aimerait à rendre au centuple i tous les maux iju'il les accu se d'avoir faits. - >[aisles Icmpaj n'élaienl point propices aux » idéologues »: le Mercurem de Frnwe reconslilué, et le Moniteur qui reproduisait daasj sa partie litLéralre les articles et les tendances de cettal revue, s'employaient activement à réaliser dans le monde i intellectuel ce que le gouvernement du Consulat s'efforçait ' d'effectuer dans le domaine politique : un retour : anciennes traditions, une restsuralion , sinon de la sincérité religieuse, du moins de la foi commune et extérieure, et, comme on l'a dit plaisamment, un badigeonn^ge du christianisme. 11 était bien conforme à ces tendances de stigmatiser, au fond de M'in-lbcr et de son influence, l'esprit d'individualisme et de libre examen.
Or, pour comprendre par quels points le /{■•lu- de Ciialeaubriand est comme une réponse à H'ei-lhcr qu'il continue par d'autres côtés, rappelons-nous (]ue ce même Mercure avait patronné et publié en 1801 Alulu et annoncé le G^tiie du Chrislinninme', rappelons-nous qu'en IIJQ2 celte revue, confidente, par son principal rédacteur Fontanes, de la pensée de Chateaubriand, avait signalé dans Henê !• la moralité loul à fait neuve et malheureusement d'une application très étendue. Elle s'adresse, à ces nombreu^s victimes de l'exemple du jeune Werther, de Rousseau, qui ont cherché le bonheur loin des affections naturelles du cœur et des voies communes de la société ". Dans sa Dvfunsf. du Génie du Chrîslinnisme dont /fp/ît'esl un épisode. Chateaubriand lui-même déclarait que l'auteur combat, dans celte œuvre, " le travers qui mène directement au suicide. C'est Jean-Jacques Rousseau qui introduisit le premier parmi nous ces i-èveries si désastreuses et si coupables.... Le roman de Weriher a développé depuis ce germe de poison. L'auteur du Oi'tiie du C/iristiimUme, obligé de
WKIITHF.HS AIUSTOCHATES ET CIIUKTIEKS.
faire onlrer dans le cadre de son Apologie qui-lques tableaux pour l' imagina lion, a voulu dénoncer relie espèce de vice nouveau, et peindre les funestes conséquences de l'aniour ouiri' de la solitude.... - C'étail ensuite le même ressouvenir donné aux couvenls, comme aux abris naturels des Ames malades du mal di^ rêverie, que nous avons vu chez Nodier : « Les couvenls ofTraicnl autrefois des retraites à ces fimcs contemplatives que In nature appelle irapérieusemenl aux médilations.... » Il faut noter enfm qu'û deux reprises encore, dons »es Mfimoirna d'Oui re- Tomhe, et bien qu'il nomme deux fois Goethe « le poêle de la matière ", Chateaubriand lui rend un implicite hommage de disciple à maître : « Lord lîvron vivra, soit qu'enfant de son siècle comme moi, il en ail exprimé, comme moi et comme (joetlie avant nous, la passion et le malheur.,. » et, allusion qui ne veut pas aller jusqu'à la gratitude : « Je reconnais tout d'abord que, dans ma première jeunesse, Ossian, Wcrllu.r, les /{fvcnet du promeijeiir solUali-p, les Ètudfn du lu .\ntiii-c, onl pu s'apparenter à mes idéçs'. »
dhaleaubriand a vo.ulu faire .un.e sorle rl'.lu/i-irw/fto;, créer en tout cas un personnage qui gurd:\l la séduction de^cë type si représentatif et si moderne, qui servit en même temps de correctif et d'antidote à son individualisme et à son oubli des conf^olatiitns relijjieu-cs. La dépe ndance est directecnlro Iç héros.^" (locthc et celui de Clijileaii- Êriand. Ceci n'est nullement pour diminuer le mérite du grand écrivain français : môme sans ce précurseur permaniquc qui a provoqué son émulation, suscité sa contradiction et précisé sa pensée, il avait, pour se passer de précédent, assez de puissance créatrice, assez d'ampleur
i. Mlmoire* iTOulre-Tomlir , éd. BM, l. II. p. 20S. Cf. une lettre d'E. QuiiiPl ù sa ni(^re. aprèa une visite à Chateaul)riati(l , le 23 mars 1831 ; ■ Noua parlâmes de toutes choses : de la Grèec, de rAUeinagne, de Hocllie, de Wfriher qu'il admire Turl.... •
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tie rfive et d'anleur d invenlion. Il en avait plut<^t trop, à ne considérer que ie but qu'il s'assignait en IWHI. Ilvoulait faire un AiitM\'£i'lber, e l il acri^i: un Werther chrélien, plus éclalanl que l'autre, qui s'esl range- aux côtés du héros de 7^ cUie au lieu ils Je renverser. Et comment en eûtil éiA autrement? Pour réfuter par l'iiiunililé l'espèce d'égoïste souiïrance de Werlher el son aspiration confuse vers l'impossible, il eûl fallu être une pcrsonnalilé de micôte, quelque cliose, j'imagine, comme le Fromentin qui a écrit lloimniijue OM comme le poêle \Vords\\orlh ([ui. vers le moment où Chateaubriand créait lkni\ cherchait la paix du cœur dans sa retraite du pays des lacs, landis que, la somptueuse imagination du gentilhomme brelon ne pouvait que sculplcr dans un marbre nouveau une ligure tragique et solitaire. Son Rent', inutile de le rappeler, eesl liiimOme par beaucoup de traits. El Werther a bien moins un descendant qu'un demi-frère ou un cousin dans ce Celle laveur, attaché à la Iradilion et au christianisme, aristocrate et désabusé autant qu'il était, lui-même, bourgeois et naïf. Werther souffrait de ne point savoir goftter le présent, se résigner à l'impossibile, s'accommoder de conditions sociales hostiles ; René souflre de la vie mt^me, de l'inutilité de l'efTort et de l'indifférence de toute destinée, puisque le cœur de l'homme ne peut atteindre que le fini et le passager tout eu ayant l'idée el le désir de l'infini. Werther (lisait : ■. Si je pouvais vou]oir ! » R ené di t: » Ce iiVsl pa sJa— peine de vouloir. » Il ajoute aussi, si la psychologie du révenr senlimenlal, la notion d'une falalité. d'une malédiction qui s'acharne sur lui. II apporte avec lui le malheur, el sera, dans^lesj\Vi(r/(e:, la cause involontaire du massacre (lé^loule la tribu :'prédeslin8tion à l'infortune perpétuelle loul à fait alwenle de Wi-rlher. el qui auguienli' encore la théâtrale grandeur du personnage. Fidèle dnîlleurs à la tendance de son œuvre, Chateaubriand lui l'ail dire, par
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la boiicho du P. SoiiËl, de dures vérilés qui doivenl Hre la r(!'|)ro ballon de la rêverie inefficacB et de la tristesse orgueilleuse, au nom de la relif^ion chrétienne : « Bien ne mérite dans cette histoire la pitié qu'on vous montre ici. Je vois un jeune homme entêté de chimères, à qui tout déplaît et qui s'est soustrait aux cliarges de la société pour se livrer à d'inuliles rêveries. On n'est point, monsieur, un homme supérieur parce qu'on aperçoit le monde sous un jour odieux. On ne hait les hommes et la vie que faute de
voir assez loin Jeune présomptueux, qui avez cru que
l'homme se peut suffire à lui-même, la solitude est mauvaise à celui qui n'y vit pas avec Dieu; elle redouble les puissances de l'âme en même temps qu'elle leur l'ile lout sujet pours'esercRr. Quiconque a reçu des forces doit les consacrer au service de ses semblables : s'il les laisse inutiles, il en est d'abord puni par une secrète misère, et tôt pu tard le ciel lui envoie un châtiment elîroyable. »
Telle est la " brusque réprimande « que le Merntre de France félicitait Chateaubriand d'avoir fait prononcera son missionnaire, comme une condamnalion de la rêverie égoïste. Kst-il nécessaire de remarquer que. pour la plupari des lecteurs sensibles à la Iteaulé lilléraire et ilisposés dvjh h suivre la penle des songes mélancoliques, l'aiiatht^me chrétien lancé contre le héros u'enlevajl rien au prestige de celui-ci, et que le rêveur de Chateaubriand, assis au bord des tlots de Méschacéhé et drapé superbenient dans sa soulTrance orgueilleuse, devint bientâl — à considérer son elîcl — un aller e^n du jeune enthousiaste en habit bleu à boutons d'or que Goethe avait promené sous les feuillages de \VeLzlar7 Chateaubriand le reconnaissait lui-même, le jour où, préj'éranl k son habitude dire du ma) de lui que de n'en point parler, il déclarait dans ses Hf'imires : « Si /leufi n'existait pas, je ne l'écrirais plus; — s'il m'était possilile deledéiruire, jele détruirais. Inc famille île René
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poêles el de René prosateurs a pullulé.... Il n'y a pas de J grimaud sorlanl du collège qui n'ail rêvé (Mre le plus mal- i heureux des hommes... » Et U encore, tl prenait le conlre pied de son devancier allemand, qui proclama toujours, e dëpil (l'un I' pullulement « analogue et dont il s'indignait/ le droit qu'a toute soulTranoe sincère de clamer sa plainte, J — mais qui n'admettait le wcrtluïrismc que comme une^ attitude passagère de l'iionime en face de la vie , oo une période transitoire que les forts traversent, oii ne s'al-' tardent que les débiles.,.
Tandis que la figure de Werther se transformait aini chez l'auteur du Génie du Chrinlianhme, gagnant en éclat et^ en prestige fatal, ajoutant je ne sais quelle langueur ceM tique à la mélancolie tradilionnellc, un roman français dû à une plume étrangère reprenait, avec une conclusion conforme à la tendance religieuse du moment, la situation sentimentale du roman de Goethe et son elTusion désolée. C'est en décembre laoa que parait Valérie, dont l'auteur, Mme de Krddn'er, se rattache par sa naissance à l'autre extrémité de l'Europe, à ces pays de Baltique doii sont venus à la littérature les mystiques ou les mystérieux qui s'appellent Ilamann, llofînnann ou /aeharie Werner. Elle aussi, — la petite Livonienne aux yeux tl'un bleu sombre, et blonde de ces cheveux cendrés qui ne sont qu'à Valérie, dira-t-elle dans son roman, mariée à un " froid Albert 1, mari positif et de vingt ans plus âgé — mettra dans ce roman une bonne part de sa propre destinée, et ne fera que transcrire dans le mode dont M'erlhn- avait fourni la clef un épisode de son existence : l'adoration que lui voua, au coui-s de quelques années de sa vie de femme de diplomate, un jeune secrétaire d'ambassade, Alexandre de Stakieff Elle a peu ajouté aux données psychologiques de la réalité. Vnli'ri': est un roman par lettres développant cette situation : un jeune homme tombe amoureux de la
WEHTHERS AllISTOCHATES ET CHRETlt:NS.
remme de son ami, nVsl point deviné par elle, s'enivre silencieiisemcnl de cet amour sans issue — cl finit par en mourir. Car Mme de Kri'idner a voulu absoluniL-iil que ie Gustave de son roman, qui représente l'Alexandre de Stakieff de la réalii»?, mourùl de son cœur brisé, l'eul-êlre croyait-elle d'ailleurs, de bonne foi, qu'il en avuiL été ainsi. H Mais quoi répliquait quelqu'un devant qui elle disait que le jeune homme était mort; mort? mais il est à Genève! — Oh 1 mon très cher, .s'éeriail-elle avec sa grâce naturelle, s'il n'est pas mort, il n'en est ffuère mieux pour cela. ■> En tout cas, je bon jeune homme du roman meurt authentiquement : après des adieux où il a fail à Valérie l'aveu de son amour, il s'éloigne — trop lard pour se ressaisir vraimenl — et se met bientôt à tousser et cracher le sang. Il importait à l'aulcur qu'une longue agonie, racontée longuement, fit valoir à la fois la grandeur de l'amour de (iustave qui va jusqu'à la phtisie, et sa résignation chrétienne, qui attendrit tous ceux qui l'approchent. L'auteur le tue ainsi après qu'il a promis à Valérie de ne point se suicider, après qu'il a écrit à un de ses amis ces lignes qui sont une sorte de désapprobation du dénouement de Werlher : •' Ne t'effraie pas, Ernest, jamais je n'attenterai à ma v'e; jamais je n'offenserai cet Etre qui compta mes jours et me donna pendant si longtemps un bonheur si pur. mon ami! je suis bieu coupable de m'étrc livré moi-même à une passion qui devait me détruire! Mais, au moins, je mourrai en aimant la vertu et la sainte vérité; je n'accuserai pas le ciel de mes malheurs, comme font tant de mes semblables... p.
Celte métamorphose angéliquc du jeune premier werthérien reste, malgré tout, factice et sans durable intérêt, — pour ne rien dire des détails qui font " dater " terriblement le roman lui-même, comme la fameuse » danse du châle " à l'ambassade d'Espagne. Werther et Hené ont au
GOETHE EN FilANCE.
fond de l'ïlme l'insatiable désir de l'infini, de l'absolu, de l'idéal. le malaise de ne pouvoir accepter la vie el les réalités avec leurs limilalions : Gustave ne soulTre que d'aimer Valérie: et ce n'est que çà el là, et par accident, que sa mélancolie s'élève jusqu'à ta généralité plus haute de ses aînés. Mais, venant à sa date de 1803, le roman de Mme de KrUdner a été salué par les lecteurs de l'époque comme un yVrrilicr senllmenlal encore, mais religieux et moral. L'intention était marquée dès lo Préface. ■■ Qu'on ne s'élonne pas, écrivait l'auteur, de voir Onslavc revenir si souvent aux idées religieuses : son amour est combattu par la vertu, qui a besoin des secours delà religion ;el, d'ailleurs, n'est-il pas naturel d'attacher au ciel des joure qui ont été troublés sur la terre? » Et tandis que Goethe, dans une lettre à liiclisliiilt du ti avril iSOi, déclarait ce livre » nul, sans qu'on puisse dîi'e qu'il soit mauvais », la critique du temps discerna généralement quelle parenté sanctifiée le rallaeliailà H'tii-lhcr. Michaud écrîvaitdansie Werciir^rfc Fronce du 18 frimaire an XII : « ... Gustave meurt, comme Werther, victime de sa passion, mais il ne donne point l'exemple alTi-eux du suicide; la religion recueille ses derniers soupirs. I. De même, une lettre insérée dans lo /'ubliâste du 21 nivôse an XII : « Il nous semble que l'auteur a voulu espresséuicnt éviter ce qu'il y a de répréhensible dans iierthci: Celui-ci, toujours mécontent, fronde toutes les institutions, se plaint sans cesse de son sort, et finit par le suicide. Gustave... toujours résigné, donne en mourant la plus belle des leijons... >. li est vrai que celte mort elle-même attristait à l'excès certains lecteurs : le prince de Ligne dut écrire pour la princesse Galitzine une fin plus consolante, parce qu'un jour celte dame n'avait pu souper chez lui, tant la lecture de Vn/^ri'? l'avait mise en larmes. La vogue fut grande, mai-; caduque en raison même du manque do signification Ivpique du héros el de l'intérêt passager des
WEllTIlEltS ARISTOCRATES ET CHRETIENS. 45
milieux di^criLs. Kllc lut plus brève, loul compté, que le reDom d'un livre siiiji^ulier qui esL du môme Icmps, VOliermaii de Sénancour; mal connu à son apparilion on 1KU1, retrouvé avec dt-iices par une génération posléiicure, et associé par elle dans une commune admiration avec Werther et ilfiu', cet ouvrage, disait en 1868 Sainte-llcuve à la fille de Tauleur, empêchera le Tiom de Sénancour d'être jamais oublié.
Cependant c'est surluut pour sa date et pour l'espèce de renfofeemfiil (iii'ii prêta, en IS20, à l'infiiiencc dr H ''rthcr, qu'SJennn»! doit l'Ire cité ici, Élienne de Sénancour, lorsqu'il acheva de l'écrire aux environs de FriLourg en Suisse, avait eu diverses avenlures de vocation cl de sen- Umeot, rébellion aux volontés palernelles, mariajçe de résignation, deuils ré|>étés, qui auraient pu fournir quelque intérêt romanesque à cette confession monotone et pénétrante. Mais il semble que Sénancour ait voulu restreindre autant que possible la part des événements, du monde extérieur, des accidents du cœur dans celle rêverie par correspondance, (|ui se poursuit au long de dix années sans qu'un épisode un peu poussé y melte une diversion sentimentale ou anecdolique. Il s'écriait, dans un article paru en 1821 dans YAbi^iHe : « Et toi, fils intéressant de ta liature d'Outre-Weser, sensible ami d'une r.harlolle insignifiante, tu avais du bon; mais j'ai plaint tes idées un peu restreintes. Il l'eût aulti d'êlre roulé par des fiols, et emporté dans les gouD'res. Tu aurais élé sattsfaîl, j'en suis sûr, de descendre aux mers de l'Afrique, par les canaux enflammés de l'Etna. Pauvre Werther! faible courage, froide imaginalion!... " El l'on dirait que vraiment Sénancour a tenu à laisser son héros dans une sorle de désespérance in nhsiracio, pour mieux faire valoir ses objections à tout bonheur et k loute activité, sa résignation persévérante. Un profd de femme scmble-t-il se dessiner vague-
(iOETFlE EN FRANCE.
menl dans l'ombre où Oberman végète? il l'a vue, cette sœur de son ami [■'onsalve, tendre et mallieureiise; il s'est inquiété un instant, puis s'est écarté ; pas plus qu'il ne veut sortir de lui-même, écrire, voyager, se rendre utile, il ne tient pas à aimer, croyant trop peu à sa propre existence pour l'arfirmer par l'amour. Ainsi dégagée de l'intérêt sentimental qui palpitait dans H cWft'"c, del'aftirmation de facultés rares et fastueuses qui s'étalait dans Hfiiiê,la mélancolie d'Oberman est tout entière dans l'inquiétude d'un esprit qu'attristent la perpétuelle fuite des choses, du temps, des phénomènes, l'inccrt ituile des notions religieuses et morales, l'énigme de la destinée, et qui arrive, non au suicide ou h l'orgueil delhonime " fatal ", mois h l'abdication tn plus négative, Werther était un Imaginatif de faible volonté. Hené un rêveur de génie qui jugeait inutile de vouloir; Oberman est un faible qui clierclie dans la loi mftnje des choses une raison à son absence do volonté; — ou, pour reprendre les images dont George Sand a illustré sa comparaison de ces trois héros, " Werther est le captif qui doit mourir étouffé dans sa cage ; René, l'aigle blessé qui reprendra son vol; Oberman est cet oiseau des récifs à qui la nature a refusé des ailes, et qui exhale sa plainte calme et mélancolique sur les grèves d'où partent les navires et où reviennent les débris... •>
Si le werlhéristne trouvait dans Oberman sa métaphysique, V Adolphe de Benjamin Constant lui foumissaît apn extrême a'Dôufissement, le lermc où l'analyse et la dissection intime abolissent â jamais la spontanéité du cœur. Quand il l'écrivit en quinze jours, en SSO~, combien son auteur était loin du temps où il apparaissait au cercle de Mme de Staël comme Werther en pei-sonnc, avec ses longs cheveux blonds et ses grands yeux bleus! Tout le martyre des amours trop clairvoyanles, tout le supplice des desséchantes casuistiques avaient achevé, durant sa liaison avec
^KnTHEElS AlllSTOCRATES ET CIIHETIE.NS. 47
l'auteur de Mphiite, de tuer toute in§;énuilé senti m en laie chez celui qu'un contemporain appelait, » le plus pervers des hommes avanl trente ans », Et il y a plus loin encore de la Ferveur de Werlher, de son enthousiasme pour la aalure, de sa cordialité pour les humbles, pour les enfants, à cette impitoyable analyse tout occupée de soi, à .. ce penchant à l'inconstance et celle fatigue impatiente, maladies de l'âme, qui la saisissent quelquefois subilemenl au sein de l'intimité! « Mais ce livre, si diflcrent de Ion, par sa rigueur d'analyse et son réalisme psychologique, de la mélancolie enthousiaste de Werihev comme du di'senchanlemcnl oratoire de iten^, celte précise étude qui renoue la tradition abandonnée de Marivaux et de Laclos, ne^e trouve pas moins située sur la même ligne, aux dernières brancliës" dû même arbre. 11 est un peu au roman de Goetlie cè"qîîe Marivaux est A Racine : le terme où la vie intérieure n'a plus besoin du conlre-coup du monde extérieur pour vibrer longuement, mais 0(1 elle se fait poison ou volupté d'elle-même el de ses moindres Ircssauts. El \\'crllier à trente ans, si la vie ne le guérissait pas de sa fébrile susceplibililé, serait sans doute, aux bras d'une CharloUe plus impérieuse, comme Adolphe en face de la douloureuse et dominatrice Eléonore.
Le u'mn»a d'Oberman el l'aridité subtile d'Adolphe restaient, à leur date, des manifestations assez isolées de l'esprit (l'analyse et de mélancolie dont W'erlbf.r avait été un des symplflmes les plus notables et des plus énergiques agents. Il est rare aussi de trouver à celle époque, comme dans le Werther, drame en cinq actes, en prose, de (îournay (1802), le dénouement par suicide accepté dans les œuvres qui reprenaient le thème du fameux petit livre ou une donnée analogue. Ce qui est ta règle chez les écrivains qui sacriiicnl au sentiment, c'est phitâl, nous l'avons vu, une conclusion qui ne soit pas un déH à la morale re^ue.
DOliTIIIÎ EN FlIANtË.
(lui Hoil niCme, s'il eal possible, une exliorlalion ù la piété 1 et au sens dc-s nécessités sociales. Mais c'était méeonnatlra I lo vrai reint^de au «erlhérisme. " Lo meilleur mojen de se I (It^livrer de lu Lrislosse, dit saint Jean Clirysoslome, c'est de ] ne point l'aimer. ■> Et. qu'ils la poursuivent Jusqu'à la | con.somption ou qu'ils la promènent en de nouveaux continonts, il est certain que les cadets de Werther aimait leur Irhltasv, comme ils aiment leur inaction et l'idée que leur cas est ù peu pW-s unique, au moins exceptionnel i-l d'une rareli^ flutleusc pour un jeune orgueil. La poésie continue à ignorer cette source de Ijrismc : le l'Oman lui offre une dérivation qui lui |icrmct de s'épancher, en attendant le délwrdoment poétique de 18:£0.
Si bien que le roman de Goethe ne di»paraiL jamais entii^remenl de l'altentJon ni de la littérature. Vn traité lies /hiii'iiis de Dainpmartin (181X1) l'omet, il est vrai, dans une revue des œuvres de ce genre, Mme <ie llonlis, bien qu'ello cite (îoethe parmi les auteurs allemands qui ont •> enrichi d'ouvrages immortels • la littérature de leur pays, ne fait pas entrer Werther dans le plan d'éducation d'Adilf. H Thétidore : elle est trop hostile ^ ici — h \a sensibilité et au romanesque. Mais Kotzebue noie, <lans ses SuHvriiin He hir'tt, un jeu de mots que le roman de (ioethe suscite. '< Le jeune homme h la mode voit-il, au souper, un de ces giUcaux aux pommrs nommés Chnrlnll^. il dit 1res spirituellement : " Je voudrais bien #lre le Wcrlhpr île cette Oinrloltel - Uarthélcmi Huet de Froberville publie m t80:), à l'Ile de France. Sf/iinfr i>u Ifi Dangers de l iiiiiKjuKil'on, Auguste Lambert en 1801 son l'roTèile. In anony m e .Vo uirn» Wrribrr. >.u E^m<,nd çl Cécile en 1801. un 11 .-n hrr de s bordf dr Ut /fiijtv en 1811^ une traduction de l'anglais, les fureuTi itr l'iimntir, conlidUCnl la lifinée presque inimédiale des médivcres sous-\Verll»crs : des romane éplstolaires comme )a Chiir d'AtlK de Mme Cottin se rattachent de
WEnniEUS AIUSTOLIIIATES ET (;HnETlE\S. 49
plus loin à la m6mo Lradition, en faisan! encore apparaître le trio du mari, bourru bienfaisant, de la jeune femmesensible el du jouvenceau que l'amour rend languissant; mais c'est ici, la faute commise, la femme qui meurt.
L'année 1809 remet le public en face de l'œuvre originale ! le comte Ilnnri de la Bédoyère réédite ses .'^ou/fran'-en du jeuiip Werther, traduction parue en 1801, ornée di>sormais de trois gravures, mais aussi inexacte ot aussi tendancieuse que sous sa première forme. Le faux bon goftt el les scrupules " bien pens8nt s u rivaliscn j^ our délisurcTT e livre de Goethe : la n^v ollc de Wertl ier contre les règles so ciale sj la dernière phrase, si poignante : « Nul ecclésiastique n'a accompagné sa dépouille », co nt ^iinple menl 6Uf pciimJes : el il n'est plus question du frac bleu et du gilet jaune que la mode môme, aulrcfois, avait adoptés.
En face de celle version si peu satisfaisante, celle de Sevelinges conserve son avantage, bien qu'elle date de la fin~(Té' I^: TTnë"note du Journal de Paris, le 7 avril 1809, la signale à ses lecteurs, alors que le PublicJxle, le l'^ avril, avait annoncé la traduction de la Bédoyèrc. <■ Elle a d'abord le rai^rite malériel d'avoir été faite sur la dernière édition de Goethe; aussi y trouve-t-on douze lettres de plus, et une partie historique presque cnlièremenl neuve. Elle n'a pas dfl son succès à ce seul avantage, quelque grand qu'il soit. Le st^'[e en est correct et plein dechaleur; enfin, quoique la traduction, objet de l'orlicle du PuhHcisIe, soil annoncée comme nouvelle, il sera facile de s'assurer que celle de M. de Sevelinges est encore plus nouvelle, u
Il s'en faut d'ailleurs que l'œuvre de jeunesse de Goethe, vieille de trente-cinq ans à celle heure, soit examinée historiquement, avec l'ohjeclivilé qu'on accorde peu â peu aux choses qui sont bien du passé. L'Empire ayant marqué un retourau goût classique, il ne faut pas s'élonner si, avec les objections « chrétiennes » et « sociales i qui persistcnl,
50 GKKTIIE EN FIIANCE.
les réserves eslhéliques conservenl loule leur force. OeoM frdy Iraile H'eriher de monstrueuse fo!|e; les IM/jnls Héclarenl, le 7 juin 1809, que le meilleur lilre serait, uoti Plissions, comme écrivait Aubry, non les Souffrinu comme les traductions nouvelles s'intituleut, tuais lesil Sollises du jeune Werther. Et une analyse ironii.[ue suivaîll le début de cet article qui déclare le roman de Gc mauvais sous tous les rapports ». « Par oii ce Wertlier^ peut-il m'altacher? Quel est le fond de son caractère? Une I mélancolie niaise et orgueilleuse. Quelles sont les qualités I de son creur? Une sensibilité foupucusc et déréglée, ^ nourrie par le désoeuvrement, une disposition à larmoyer, qui vient d'une jjrande irritalion nerveuse. Esl-on dédommagé de tant de ridicules par les qualités de son esprit? Non; c'est une léte mal faite, un esprit absolument fiiiix, plein d'idées bizarres elde maximes absurdes.,.. »
Cette même année 1809, au carnaval, un voyaf,'eur allemand à Paris notait un groupe de masques dont il semble que Werther ail fourni l'idée, 'i Un amoureux désespéré, à califourchon sur un mulet indolent, tenait à la main un pistolet de bois et fuyait devant une cruelle Dulcinée qui lui arrachait l'arme meurtrière et faisait ensuite la nique au pauvre fou. La Philosophie, dans un costume brun plissé, suivait, sans doute pour réconforter le désespéré par de safjfes remontrances. ■) ftailleric plus énergique encore, et qui fut acclamée par les critiques les plus f;raves :1e théâtre des Variétés faisait, de l'aventure de l'amant de Chnrlolle, le sujet d'une boulVonncrie dont la première fut donnée le 29 septembre 1817. ol qui tint fort longtemps. lafCche. M'fi'lher, ou les Ef/areiiifiilf d'un rœur sensible, " drame historique » en un acte, mêlé de couplets, par iJuval et Rocbefort, détruisait par l'absurde la donnée sentimentale du roman de Goethe. Charlotte devenue la pl^anlu.reuse el grasse épouse d'un aubergiste, \Verthcr s'eni-
VlKilTHEUS AIUSTOCRATES ET CHUETIENS. 51
vrant pour noyer son désespoir et prononçant, par la bouche du fanieux^comique Potier, des senk-nces comme celle-ci : « Ah! mon cher, tu ne sais pas loul ce que renferme de larmes l'œil d'un personnage senlinienlal! ■■ — (|uel échec pour le » pathos nébuleux i> et la " rOvcrie germanique '■ 1 Môme les critiques qui taisaient des réserves sur la facture tic la pièce, comme le feuilletonnisle des Débals ou les réacteurs des Lettre» clinnifteiiohes, en approuvaient la tendance, dès qu'ils inclinaient à rendre la ■ philosophie " du \vui° siècle responsable du désarroi des âmes. Jamais autant qu'au début delà Restauration, ou n'a aiTecJ^éde ci'oire à «ne influence immédiate du livre sur Ips mœurs, el du demander compte h Werther des suicides du temps, (t 11 n'est point de jour, écrivait Lamennais dans le Contermiteur de 1819, oii le récit de quelque suicide Be vienne consterner l'Ame, et nous éclairer sur la profondeur de la plaie que la philosopliie a laite aux mi^urs publiques. ■> Ou plus nettement encore : ■■ Combien d'inl'ortuoés, s'écriait Aimé-Marlin dans les O'bnts du STjuitlet IKtS. ont .lu leur perle aux pages licencieuses des Louvet ol des Laclos 1 J'ai vu les feuilles d'un W'erllier couvertes du san^ de son lecteur! Livres infâmes, qui parlent à toutes les passions en l'oignant de parler à l'honneur! ■'
Cependant, au tond des provinces, une génération grandissait ijue ces anathémes n'atteignaient guère, que ce: railleries indi^^uajenl. " Avons-nous été assez, irrités nous autrr^, racontera un jour J. Janin dans les fichais du 27 avril IMjJ^quand tout remplis du fanatisme de Werther, amoureux fous de Charlotte et furieux d'oisiveté, nous avons vu nos pères et nos mères qui riaient comme des fous, comme des sages, à ce même Werther représenté par ce même Potier? N ous eussions étranglé Potier en l'honneur de Wert her et de Charlotte. " Mais ce n'et^t que plus lard dans un a\euirqui n'est très proche que pour quelijues-iins,
sa
.nETIiK EN FIIANCE.
que se nianireslera librement la lar^e rt\vcrie que WWlher \ conlribue à alimenter sourJement. On en est, en 1817, aux Élf^ijies d'un Treneuil, aux suprêmes iii^niinnicus, aux dernières Ctii-otèidrs, au italbuliement sénile du pseudo-classieisme. Werther semble neltemeni en échec, matière à vaudevilles de boulevard, sujpt d"inveclive pou ries sociologues et les moralisiez. De 1810 à 1822, il ne ^eiiildc pas qu'aucune réédition ail éti'- faite des traductions anlérieures, A l'usage de^s cabinets de lecture et des femmes en quitte de distraction littéraire, un Dictionnaire des rmnnifs, en 1819, le rangeait parmi les » romans d'amours pastorales et champôlres ". et aussi parmi les -■ romans scnlimentals (sic), pathétiques, attendrissants et larmoyants ".
Une élite, clairsemée parmi le public français, commençait ù connaître Cioethe autrement qu'en sa qualité d'auteur de Wi-rllier. Mais les Iraductious li' ffi-nnann et Dorothée en 1800, de H'. Meislcr en 1802, des AffiniiH en 1810, a'avaient pas arrêté longtemps l'attention française, déçue par l'apparente médiocrité du sujet de l'un, déroutée par la signification abstruse des autres. El c'est Cigelhe classique de la senUmenlaUié.mie-divera vjsileurs alR-rent voir à Wçimar: plu sieurs s'ét onnèrent de trouver ce disciple de Rousseau vivant et bien vivant, causeur très sociable el homme d'Ëlat rortarTairé; quelques-uns comprirent aussi que le public français ne pouvait s'en tenir perpétuellement à l'espèce de légende tenace qui, dans les Tables du Miiiùteui- iiiiit'^rae/pour les années 1"99 à 18H, faisait attri buer deux rubriques différentes à Goethe, conseiller du duc de l\'ei"Hir, elk Goethe, aut'tur d<- IVerlher.
ClIAPITHE 111
VISITliUnS FRANÇAIS DE GOETHE
p1u!> cvlle ardeur CDni Inspira Werllitr. .
iTAEL. t)t l'Allemagne,
Plutôt qii»! do Goethe en France, c'est de la France chez Goethe que traite ce chapitre. Dè s les dern ières anné^^e l'aDcicn ri^gime, le podle allemand, installé à Weimar. reçtîï la visite de iiuelques Frars;ais qui prûQicn;iienl leur curiosilÉ au dflà des fronlièiva poliliqui's, dans celte " rfpûTilîiiue des iellres '■ que Tormail vérilablcmenl l'Europe intellectuelle à cette l'poque. Ce furent cnsuile l'émigration, l'exil ou la guerre qui amenèrent en Allemagne des voyageurs malgr é eux o u des iulte5 raunisLj^n guige dmiroductiôrij^de Jiillels .delogemeut : plusieurs de ces h'rançais. et non des moins illustres, eurent avec l'auteur de Worihi'i- des entreliens mémorables et féconds. Plus lard encore, quand la pais rélablie^n Europe laissa— le champ libre aux~firdeurs de la pensée, la ferveur et l'admîratiorTiHjvâlent conduire à Wcimor Sain t::Al a rc Girardi^j V. Cousin . J.-J. Ampèr e et DavidjJj^flgfrs, pèlerins dévolieux qu'avaient précédés, en plein lumulte révolutionnaire el napoléonien, des éclaireurs et des explorateurs souvent involontaires.
De tous les écrivains allemands de la fin du wiiC siècle,
Si.
(SOETHE EN FRANCE.
Goelhe étiiil, avec Wieland.le mieux fait pour s'cnlrelenir I avec des H'e/c/ies, sans leur causer l'espèce d'ntlendrisee* I nienlébahiqueproduisil le vieux KIopstockohez les émigrés J de Hambourg, ou l'impression d'i^lrangeli- que pouvait lais- \ ser jk des iiilerloculeurs français la gaucherie d'un Schiller I ou Iv proph(!'lisme d'un Herder. Cel enfant de Francfort, cet ancien i!-tudianl de Leipzig, pour qui notre idioms I n'avait jamais élé une langue loul à fail (l'irangt^re, pour I qui, surtout, des Français — lieulenant de roi, eomi^dlcns ambulants uu maître à danser — avaient f'té, â plusieurs reprises, de familières relations, pouvait converser de plainpied avec des visiteurs ou des hôtes venus de France. Il le pouvait d'autant mieux qu'une amitié princîëre et des fonctions d'Klal l'élevaient, aux yeux de ceux ([iie pouvaient embarrasser des scrupules ou des pi-éjugés d'ancii-n ri^gimc, BU-<li'ssus do la simple condition de littérateur. Homme de cour i-l homme du monde, ne livrant pas sa luur d'ivoire aux indilVérents, mais leur laissant volontiers l'accès de ses abords, sachant (Mre, à ses heures, enjoué et brillant causeur, il ne risquait pas d'encourir de^ dédains pareils à ceux que le xvii" siècle avait connus, au temps où le P. Boubours demandait si un Allemand pouvait avoir de l'esprit. Tous les Français avec qui Goethe s'est trouvé en contact ou en relations nonl pas également contribué à sa notoriété dans notre pays, ni même emporté, de leur passage ou de leur séjour à Weimar, des impressions également fécondes ou jusles. Ni les nobles réfugiés, ni les officiers ou les diplomates de l'Empirt', n'étaient préparés ou disposés ù un égal degré à prendre la vraie mesure de Goethe; beaucoup d'entre eux sacrifiaient sans doute à une curiosilé banale en faisant connaissance avec « l'illustre auteur de Werlher >•, — el celui-ci, au contraire, mettait plus que de la coquetterie à se dissimuler et k se faire oublier. Il n'en reste pas moins que ces rapports directs
LES VlSITEUnS FllANÇAlS DE (HIETIIK. SB
avec UD (écrivain dont Fnris coniiaissail le nom, confiptnaicnt son adoption par la pensôe française et prt^paraient les voies à ^e iiouvelles influences.
L'abbé Ra^al, expulsé de France après la r^^dilioo de son //i-ïloW pTuldsojiliiqM dfis di'iix Inden, s' arrêla à Wg j njia r en avril el mainii^, et dim'li^L la sociale paji son. fiatraip ^ de liel-e^pril. ■■ t^ous a Irèsagri-ablemenl amusés pendant quelques jours, rcriL tioethe à Knebe! le o mai. Il est plein des anecdotes les plus plaisautes, quil sait relier entre elles avec ^on esprit pliilosophii[ue universel et Français. Il dit aux rois la vérité et des flatteries aux femmes; il se fait bannir de Paris et s'aecommode très bien de nos petites cours. J'ai, comme lu peux facilement le l'imaginer, complété, griU;e à lui, noinbre d'idées.... »
Pei^i lie li-nips après le passage du sémillant abbé, Weini ar rei;e\!iit la visite d'un érudit ai*cliéolugue, t jasuar d d'Anse d e Viflnis on, '■ Je n'ai vu Villoison que quelques jours, man^e (ioelbe au mâme correspondant; c'est un homme bon, agréable, heureux. « Vtllotson de son cùté écrit à la duchesse mère : " J'ai passé hier une soirée délicieuse avec M- Ijoelhe; une seule de ses paroles el de .ses réflexions suflit pour confirmer la grande réputation dont il jouit à si juste litre. « D'ailleurs, comme il était naturel, l'helléniste français l'ut .surtout séduit par la tournure d'esprit et les goûts classiques de Wieland : bien des Français partageront celle Impression, surloul ceux qui possèdent plus décidémcol une forte culture humaniste. En juin ITH^, la duchesse Amélie ayant fait faire le buste des trois grands écrivains fixés à Weimar, tjoethe, Herder, Wieland, Villoison s'offrit à fournir des inscriptions latines. Voici les quatre vers qu'il écrivil pour Goethe ;
Augttsta et Miiaiii charus, trnctavit amoreâ l^eLhiferos juvcnis, forlla racla ducum
Alqiic pari tniicnio coniiiiissa ncgotia, no^lrae Maecenas aulac Virgiliusque Hïmul.
56 IJOETIIE EN KRA.XCE.
Gontt dp. Berlkhingen indiqui^ pgr trois mois, maii amours de Wcrllier el les roncUons officielles de GoelhOt signalées eL comme contrastées, " Mécène el Virgile J ensemble « : c'est bien ainsi lue pouvait se résnnier, pour J un visileur français de 1782, l'essenliel de la carrier» J de (joetlie. 1. opposition de l'œuvre de désespoir et de I révolte avec l'activité du fonctionnaire grand-ducal, suivJ tout, ne manquera pas de frapper bien des Français qui J s'arrêteront à Weimar. Et sans doute faudra-t-il, défaut d'une perspicacité particulière, un séjour prolongé 1 comme celui que firent dans cette résidence divers émi- ' grés, pour concilier l'apparente antinomie de ces deux aspects.
L'armée des Princes, où Goethe se trouva, en 1792, et où Chateaubriand a pu le croiser par hasard, semble avoir peu contribué à le rapprocher de l'émigration. Il lallul que celle-ci devint sédentaire pour amener d'autres contacts. Bien qu'il ait lui-même, à l'occasion, signalé des preuves de la légèreté et de l'inintelligence politique des émigrés, Goethe s'est plu à rendre hommage aux qualités de résignation, de patience et de dignité par lesquelles les meilleurs d'entre eux, installés en Allemagne, balançaient les défauts de la masse. » Parmi ceux qui s'établirent en Thuringe, dit-il, il me suffira de nommer Mounier et Camille Jordan pour justifier la faveur dont jouit la colonie tout entière : sans être à la hauteur de ceux-là. elle ne se montra nullement indigne d'eux, >. il convient d'ajouter à CBS noms celui du comte Dumanoir, « de tous les émigrés le plus cultivé, sans aucun doute, doué d'un solide caractère et d'un bon sens lucide ", écrit Goethe en 1793. C'est h lui que Degérando et Jordan durent, un peu plus tard, d'être nccucillis par la sociélé de Weimar. " Pour avoir accès, leur avait écritle 17 février 1798 Mlle de Rathsamhausen, la future Mme Degérando, adressez-vous à
LKS VlSITEl-iRS FRANÇAIS DE GOETHE. [i7
M. Duinsnoir, émigré français, lr6s bien accueilli par le
prince, toul^puissant auprès de lui '>
Il ne saurail être ici queslioti des svmpalliies qu'oui pu trouver auprès de (joethc les noslalgies. les espérances ou les occupations des Français que Qualre-vingl-treize cl Fructidor amènent en Thuringc, la maison d'éducation fondée par Mounier, le choix qui l'ail, du fils du comie Dumanoir, le compagnon du jeune |irince de W'eimar. Si ces réfugiés patHt(}uca s'altendaienl h rencontrer, dans l'auteur de Werther, un Rousseau germanique, ils onl dû élre surpris de se voir en présence d'un dignitaire et d'un fonctionnaire, surinlendant des plaisirs inlellecluels d'une résidence. Était-ce encore un écrivain, seuleinenl, que ce naturaliste et ce physicien qui s'occupait de la théorie des couleurs et de la métamorphose des plantes, que ce dilettante cl ce collectionneur qui, à son retour d'ilalie, se plaisait surtout à décorer ses murs de plâtres et de dessins? Il prête à Mounier, en 1790, un ifoiera planlorum, intéresse à des travau.'t d'histoire naturelle, en 1198, le comte et la comtesse Fouquel, s'inquiète, en ISIO, de faire traduire par Viliers sa théorie des couleurs : que tout cela rappelle peu le pistolet de Werther! L'émigré de Pernay traduit cependant eu français le sixième livre de Wilhchii Meîsler; un autre, venu comme émigré, et fixé àWeimar, traduit en 1818 l'Essai sur la Cène de Léonard. Mais il n'est pas douteux que pour la plupart des membres do celle colonie, Narbonnc ou Wendel, le comte d'Kcquerilly ou Moriz, rien ne devait être plus déconcertant que les incarnations actuelles d'un écrivain que son attitude et sa situation paraissaient désormais éloigner tellement de son teuvre de jeunesse. Wiej^anii, le gracieux humaniste, si représentatif de la culture du xvui" siècle, continue à satisfaire bien**'"" v>l>^ davantage la curiosité des Français résidant à W'eimar. C'est avec lui que Mounier est surtout lié; c'est de lui que.
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par rinterméJiairc de savacLs comoïc Boeltîger, des revues françaises eiitreliendrout le plus volontiers leurs lecteurs; c"csl à B Monsieur Wiclanil >• que Frani;oisde Neufchâleau «dressera une poésie datée de Weimar, le ±0 novembre iSIX), où il se plaindra fanfiilièrement d'une malencontreuse attaque de goutte.
Plusieurs des réfugiés, et non des moindres ni des moins intelligents, reslèrenten relaUons avec le milieu de Weimar après qu'ils furent reiilréa en France. Par Uoeltiger, Mme de SrhârJt. Amélie d'ImliolT el Mmede Slein-INordheim, Camille Jordan et les Mounicr furent longtemps tenus au courant de ce qui se passait dans la ville qui avait accueilli leur exil : d'autres correspondances moins notables ont dû rattacher de même à d'anciens lii^les allemands plus d'un « aristocrate » à qui la France s'élaît rouverte.
Parm^ les élraD{îers qui se trouvèrent en rapports directs avec Goethe, il en est quatrequi méritent de retenir l'alteniion quelque temps. : trois d'entre eux, Villei-s, M me de StaËl, BenjamJ Q Con stant, s ont le g^ plus avises des écriv ainsq ui se préoccupèrent, au commencement dû m\' siècle, de faire en .\l lenia gne uaCJiJeiaonte d'idéeaji ; le quatrième, Nappjéo», ofVril . par sa rencontre avec Goethe, le saisissant spectacle de la conjonction des deux génies les plus représentatifs de l'âge moderne.
C'est (le Lubeck, le iO août 1803, et au moment où il allait retourner en France, que Charles de Villers écrivit à Goelhe pour la première fois. Il lui dit son désir : " Combattre de toute ma force le sjstème entier de culture matérialislique et d'imphiloHophîe française ". Et api-ès lui avoir avoué quel besoin il éprouvait d'être encouragé, dans cette lutte contre le matérialisme du \viii° siiVcle, par un des u princes de l'Iiumanilé », il lui disait : •• Voilà d'où naît depuis si longtemps le besoin que j'ai de communiquer avec vous, d'attirer vers moi une de vos pensées, qui me
LES VISITKrnS FflANÇAIS DE (KIETHE, 59
vivifiera, et sera comme le fil par où ma frêle HeRliaée litléraire tiendra au rocher de la vôtre. » Un •< petit écrit ». sans doute sa Philosophh de Kont. accompagnait celle lettre enlhousiasLc et gauche, où Villers '•e prometlait bien de faire un jour <> le pèlerinage de Thurinpe " pour aller voirie grand homme.
Ce v<i?u ne fut pas exaucé; mais les relations entre Goelhe cl le Jinus bifrons ne s'arrêtèrent point là. Vijlers avait, en l"9!t, analysé dans le Spectateur du Aord V/phif}i}nv:t\p tioelhe: exilii lui-même, il avait, « la vue olTus(|uée de larmes involontaires ■>, traduit la plainte de la vierge éloignée du toil paternel.
Ah ! mallieiir à tolui donl les jours solilalros Se tralnenl dans l'eiil, loin de parenls, ûe tri-res'. Sa lèvre presse en vain la coupe du boDiieiir. Le poison lic son ilme en corrompt In douceur.. ,
En ISOfi, il cite Torqualo Tano et le Dieu et In Baijadèrc . à l'appui lie sa thèse dans son Erotique comparée^ ou EisaJ tur liinidriiiTe e^snjiieUHment di{ff rente dont les poètes franffiis c^ les allemands traitent lUimour, volupté chez ceux-là, enthousiasme chez ceux-ci. Goethe le remercie chaleureusement de l'envoi de ce petit livre, qu'il a re<;u en pleine tourmente de guerre et d'invasion. Cette mêmeanuée 18(16, l'adresse d'une lettre de Villers à Goethe, qui se trouvait sur une lable de la maison de Weimar, renseigne sur l'identité de l'habitant les soldats français qui préparent le cantonnement : » Us se comportèrent très aimablement à mon égard, écrit Goelhe à Villers le 11 novembre, el en usèrent avec moi le mieux du monde dans ces mauvais jours. Et c'est donc à vous, mon cher M. Villers, que je dois, outre la présentation littéraire que vous m'avez value auprès de vos compatriotes, une autre présentation d'un genre tout diiïérent. » Le f^rand étal-major, en elTet, et le maréchal Angereau avaient recommandé aux troupes d'oc-
eO GOETHE EN FllASCE-
cupsLion les biens el la personne de ce » savant dislingué, homme recomniandable dans toutes les acceptions du mol >'.
En 1807, commi! Goethe était très occupé de sa 7'firm-ie des Coulrurs, son nmi Ileinhard lui proposa, comme traducteur de son ouvrage et comme médiateur de ses idées en France, Viilérs, qu'il connaissait personnellement, au'juel il écrivit le 28jninpour lui communiquer cedcssein, <• tout à fait digne du saint apostolat auquel vous vous t^lcs dévoué ■.. Villere consentit à demi, se trouva ensuite empêt^hé de s'exécuter; en 1810, lorsqu'on en reparla, il sembla h Goethe que l'opinion de Villers en matière d'optique s'accordail mal avec ses propres théories. Ce projet n'eut pas de suite, non plus que le désir de Goethe et de Villers de se rencontrer en personne. Par l'iulermédiaire de Reinhard, ils restèrent en communication indirecte; et c'est grAce au germanophile lorrain que Goelhe put prendre connaissance d'un fragmeal inédil de l'ouvrage qui a été la réalisation de la plus chère pensée de Villers : VAllemagne de Mme de S Laj^l.
Villers, avec qui elle s'étail rencontrée à Melz, en décembre 1803, lorsqu'elle eut décidé d'employer à un voyage en Allemagne son exil n à quarante lieues de la capitale », . lui avait tracé son itinéraire. Elle s 'achemina par Francfojl
^0 ^ sup We[mar, où Ben|amiB CoDslant devail la rejoindre en janviçr, mais où elle eut le regret, à son arrivée, d e ne point trouver Goelhe. 11 élait à léna, accablé de besogne el à peine remis d'une grave maladie, assez défiant, par surcroît, de ces interviews par lesquels une Parisienne prélcndail le confesser en un tour de main. " Vous devez croire, lui écrivait-elle le 13 décembre, que mon premier désir en venant en Allemagne est de vous connaître, el de m'honorer de voire bienveillance.... » Et le 18, après une nouvelle sollicitation où elle vantait son indifférence « h tout
LES VISITEURS FllANÇAlS DE GIIETIIE.
le maléripl de la vie » : " Je vous dis cela pour fjiic vous n'iiiiaginiez pas de me recevoir comme une dame de Paris, mais comme la femme du monde qui a le plus pleuré à Werther et au comlc d'Egmonl.... Voilà une lettre écrite comme si je vous avais vu toute ma vie, iriflis jie vpjjs ai-je pasJu toul£ma vieî Mais voire Werther n'esl-il pas lo uvrage yue j'ai relu cenlfgjseLgui s'est unià toutes mes io jpress bns ? »
EnTm, l e jour d e N oSl. Mme de Sla gl, qui avait été invitée tout de suite au chûLeau, vit £OurJa__premiùi"e.Iai^.£iûClhe chez la duehesse mère. Comme elle sélait imaginé, nous dit Boettiger, " un Werlher tout au plus un peu vieilli .., elle fut dé<;uG dan^i son attente; il lui semlila qu'un esprit aussi supérieur était mal logé dans ce corps de eînquaute cinq ans un peu engraissé et llciri. >• Je voudrais mettre son esprit dans un autre corps. >• Tout enlière hantée par le souvenir de Wei-lher, prèle sans doute à retrouver le frisson d'enthousiasme douloureux dont ce livre l'avait secouée, el le futj roisség tr en tendre Goethe plaisantçrj elle ne go&ta qu'à demi les n'uvres par où l'auteur de W'piiher se dégageait"^ sa première inspiration: 1<! drame de la FUlfi jiqtitrelle , auquel elle assisla le iil décembre, lui dépluL fort. La duchesse Amélie écrivait bien tt Knebel, le 7 janvier 1804 : B Mme de Staél a une idée très claire de Ooethe •■. Ce n'était point l'avis de Henry Crabb Robinson, le jeune Anglais établi à Weimar qui s'elTorçait de lui faire comprendre Goethe et qui la jugeait incapable de saisir exactement les raisons de sa supériorité. .. Monsieur, répliquat-elle un jour qu'il lui disait qu'elle faisait fausse route, je comprends tout ce qui mérite d'iMre compris; ce que je ne comprends pas n'exislepas.... i>
Lorsqu'en mars elle quitta Weimar pour Derlin, elle se renHâTrbien compte de tout l'enrichissement intellectuel qu'elle devait aux heures passées à s'enlreleuir avec
Bï GOETHE EN FltAfiCE.
Goejjjg ; elle souhailait voir se renouveler, au retour, ces féconds entretiens. « Ces trois semaÎDes, pcul-fitre, hélas I les ilerniéres que je passerai de ma vie avec vous, je veux les consacrer à vous entendre, je veux vous voler tout ce qui se vole, cela voualaissera bien riche encore, et revenir en France avec un butin tout à fait diil'érent de celui que nos généraux y rapportent. ■>
Ce butin qu'elle ramenait d'Allemagne, ce n'était pas encore l'immense variété de vues et d'idées qu'elle déploiera dans son livre; il faudra qu'A.-W. Schlegel — qui n'est pas la moindre acquisition qu'elle dut à son voyage outre- Rhin — l'aide à comprendre ses propres intuitions et mette de l'ordre dans ses divinations; il faudra que cet admirable théoricien lui fasse résoudre la dissonance qui la cho(]ue dans Goethe, " poète et métaphysicien. Le poète est lui-même, l'autre est son fantôme. « 11 faudra aussi que dans sa cunoeption delà destinée, la théorie de l'exaltation fasse place, comme on l'a dit, ù la théorie de la moralité, pour qu'elle donne son rythme et sa valeur au monde d'idées nouvelles qu'elle défendra dans son Allemaijne. Mais, dès 1804 , la voici renseignée sur la physionomie génome de la Hilérature allemande, sur la place qu'y lie^t Goetjic, et un Goethe plus « spectateur " que i- passionné ", un Goethe qui <■ n'a plus cette ardeur entraînante qui lui inspira W'criker ». Klle pourra dire avec quelque fierté : " La connaissance personnelle de l'homme qui a le plus indue sur la littérature de son pays sert, ce me semble, à mieux comprendre cette littérature ■>; et elle s'arrêtera à décrire la conversation de Goethe pour l'avoir pratiquée.
Malgré tout, en dépit de son information et quoiqu^le n'ait point fermé ses yeux aux nouveaux horizons qu'ouvrait l'œuvre ultérieure de Goethe, elle conserve à \\ ailierMae fidélité ^l ufle préférence secrètes, et s'accommode mal deg
LES VISITEL'IIS PIIANÇAIS DE r.lJETlIE.
réçenles incarnnlions de l'écrivain, qui •■ aurait grand tori de dédaigner l'admirable lalenl qui se manifei'le dans Werther ». Et il semble qu'elle se retienne à peine d'éprouver, vis-à-vis de tant de nouveaux chefs-d'œuvre, une déceplion pareille à celle que lui causa, dans les salons de la grandeduchesse, sa première rencontre avec te poète quinquagénaire enquiellf s'allendaiLà trou verun Werther à peine un peu vieilli. " Mme de Staël, défue de ne pas trouver un second Werther en Goethe, dit très jusiement Betlina, s'est trompée deux fois, la première dans son attente, la seconde dans son jugemenl. «
Comme la femme illustre qu'il avait rejoinic à Weimar en janvier 1801, Benjamin Consta .nt a oscillé enire l'admir ation et In ré serve : le Journal intime qu'il commença en Allemagne à cette époque a gardé la trace de ces alternatives d'entraînement et de recul qui étaient si bien dans son caractère. Mme de Slaël, mettant te bonheur dans l'enthousiasme,* se buttait à l'équilibre de l'auteur de IVer- Iker, manifeslé dans son aJtiludeet réalisé dans sa poésie : ' Benja ni [nCous tant, préoccupé des applications de la philosophie et de la iilléralure à la vie sociale, soucieux avant tout (comme le noie Goethe; d'agir par la pensée sur le monde de la morale pratique et de la politique, s'elTare de trouver sou inlcrtocutcur indifTérenl à la portée de ses œuvres et à l'atliludc du public Le & pluviôse : •. Quel dommage que la philosophie mystique de l'Allemagne l'ait entratné! " LeSfi pluvirtse : " Ces! un homme plein d'esprit, de saillies, de profondeur, Jldées neuves. Mais c'est le moins bon homme que je connaisse.... » Le 6 venlAse : « Je ne connais personne au monde qui ait autant de gallé, de finesse, de force et d'étendue dans l'esprit que (lortliel" Le 9 : >< .,. Décidément il y a bien de la bizarrerie dans l'esprit de Goethe..,. "
Du moins, si là encore il n'y eul pas conijiléle enlente et
in tellJKence absolue, l a bonne vol onlé.ciJcjrofliréciproqUBa neflrenjjîoinl. défaut^ » Bien que ma façon de comprendrfe^ el de traiter la nature et l'art ne pût lui t^lre toujours J manifeste, les efforts qu'il fil pour se l'assimiler, pour lai rapprocher de ses propres idées, pour la traduire dans sad langue me lurent à moi-même d'une très grande utilité ; ils m'indiquèrent ce qu'il y avait dans mon procédé d'cm-J bryonnairo encore et d'obscur, d'incommunicable el dej peu pratique. " Goethe rend hommage en ces mois è compréhension de CoustauL; celui-ci, de son côlé, !;e s< vint toujours, même au milieu de préoccupations d'um autre nature, des heures ofi il avait eu rhouncur de donnerS la réplique à l'auteur de Fousl. En 1827, il lui écrivaili| pour lui recommander un ami qui projetait le voyage d'Allemagne : '■ Je ne sais si les bontés que vous avez eues pour moi, il y a bien longtemps, ont laissé dans votre esprit quelques traces : ce que je sais , c'est quelles sont loujours gravées dans ma mémoire el que j'ai cherché lou lus Ifs occasions de m'en vanler' ... >< ■
Quali-e ans après le passage à Weiniar de Mme de StaPl el de Conslanl. Na poléon^ traversant l'Allemagne en conquérant, s'aiTfitait à E.rXujl. « Noire ville, écrivait au .I/ohî- (eur Uniocrsel, le 2 octobre 18tl8 , un correspondant anonyme, devient de plus en plus brillante. Il paraît que les cours de tous les princes voisins s'y sont transportées. Celle de Weimar a amené ici le célèbre Goethe, ministre du duc. Cel auteur, qui est jeune encore el dont la réputalion date déjà de si loin, assiste esacleraent aux représentations que donnent les comédiens ordinaires de S, M. l'Empereur el Hoi. Il paraît apprécier parfaitement nos acteurs et admirer surtout les chefs-d'œuvre qu'ils représeutenl, " Le jour mi^mc où celle iufornialion était adressée d'Erfurl au
l.J.-J. floulmiinii, RéminUceiices, l. 11[, p. lit.
LES VISITEUIIS FRANÇAIS DE CIlETlIE. 65
Moniteur, Goelhe était mandé chez l'Empereur : première entrevue qui eut lieu en présence de Talleyrand, de Daru, de Berlhier et de Lnnnes (qui connaissait Goelhe depuis 1806), etpii, durant près d'une heure, les deux héros de l'action et de la pensée s'entretinrent de littérature et d'hislofre, lic U'erlher que Napoléon examine avec la compétence d'une lecture répétée, du drame fataliste qu'il n'aime pas. Après avoir parlé, l'Empereur ajoulaît presque chaque fois : « Qu'en pense M. Gof! « et il marqualL son attention ou son approbation, quand son interlocuteur avait la parole, par une brève interruption ou un signe de tête pensif, La principale objection qu'il faisait à Werlher, c'était que le héros fût poussé au suicide autant par ambition froissée que por amour; le drame fataliste lui paraissait une absurdité ; ■• le^destin. c'est la politique «. Le 6 oc tobre, à W'eimar où Napoléon venait de se rendre, une nouv el le e ntrevue eut lieu, à un bal offert par le grand-duc aux souverains du Gongr(.'S : le gi'nre de la tragédie fit les frais de la conversation. Le H octobre, Goethe recevait l'ordre de la Légion d'honneur.
On s'est plu à exalter la signification et la valeur presque symbolique de cette rencontre de Goethe et de Napoléon. Assurément, il convient d'admirer les hasards qui mirent en présence ces deux hommes exceptionnels, si différents par la destinée et les œuvres, si analogues pourtant, el si dignes de se comprendre, pour tant de traits communs ; surtout, chez l'ancien SlUrmer und Drânijcr et chez l'ancien jacobin, un vigoureux réalisme contempteur de l'abstraction el de l'utopie, un aristocratisme dédaigneux des instinctives el incohérentes oscillations des masses. Cependant, si Goethe a bien compris Napoléon {à qui, plus tard, it restera fidèle, au scandale des patriotes), s'il a admiré en lui une de ces belles forces « qui tendent in persévérer dans l'être II, <• à s'affirmer par refTorl conslanL de la volonté n,
; EN FHAKCE.
s'il a discerné aussi sa qualité d hérilier de la Révolulion, on ne saurait dire avec certitude que Napoléon, inversement, ail compris Goethe. On connaît la fameuse parole dont il le salua à Erfurt : <• Voilà un homme! •> Mais l'ancien Icrvent de H'erther, « réaliste « déterminé à présent, n'cntcndait-il point féliciter parla fe père spirituel du jeune désespéré d'avoir su vivre, lui, et de n'avoir pressé la délente que d'un pistolet imaginaire? L'Empereur ne rendait-il pas hommage au sens de la hiérarchie, à l'acceplation des pouvoirs politiques dont faisait preuve un ex-disciple de Itousseau devenu ministre d'Etat? L'éclectisme littéraire du poète, en tout cas, restait lettre morte pour l'esthétique étroite de Napoléon, qui s'étonne « qu'un grand esprit comme Goethe n'aime pas les genres tranchés ■). Et que dire de la préférence manifeste accordée par Nflpoléou, à Weimar, au vieux Wieland, dont la lournure d'esprit et le classicisme de culldreile valent plaire davantage, en efl'et, aux goûts du Maître? Toute déférence pour un « respectable vieillard >< mise à part, il y a là l'indice de prédilections intellectuelles qui ne pouvaient s'accorder que superficiellement avec la conception d'art d'un Goethe. En tout cas, ai l'entrevue du vainqueur d'Austerlitz avec l'auteur de Faust reste un épisode saisissant de l'histoire et un événement notable de la vie du poète, elle importe beaucoup moins, pour les relations spirituelles des deux pays, que les entreliens qu'ont pu avoir avec Goethe de moins augustes visiteurs. En dehors de l'éclat que lui conférait aux yeux des Fran^;ais la bienveillance impériale, du lustre que pouvait lui valoir celle décoration de ta Légion d'honneur dont il était si fier, en dehors des rapports cordiaux que le séjour de Napoléon lui permit de reprendre ou de nouer avec des généraux et des ministres, Lannes surtout et Maret, il ne saurait être question d'une notoriété plus précise de Goëtlie en France gui serait duc à cet exception-