LES VISITEURS FRANÇAIS DE UOETUE
Del intermédiaire; el l'Allemagne de Mme de SUël, à deux ans de là, n'en paraîtra pas moins un crime de lése-palrie à Napoléon cl à la censure impériale.
L'Empereur des Français avait insisté d'une façon plutôt pressante {<■ je l'exige de vousl «} pour que Goethe allât se fixer à Paris : amabilité de souverain qui n'eût pas dédaigné une annexion pacifique comme celle-là. Le poète allemand semble avoir songé assez sérieusement à accepter cette invitalion, et l'on a pu se demander quelle inilucnce une pareille transplantation aurait eue sur son œuvre. Elle aurait certainement hâté le moment où (ioelhe cessa, pour la pensée française, d'être uniquement Vauli-ur de Werther, pour prendre une signification plus large ; mais la révolte contre le classicisme n'en eût guère été précipitée.
C'est sans doule à l'invitation impériale etaux hésitations de Goethe que faisait allusion un des << suivants » de Napoléon que le poète de Weimar dut le plus apprécier. Talnia et sa femme, déjeunant chez Goethe un des derniers jours d'octobre, l'engagèrent fort à venir à Paris, le prièrent de descendre chez eus : toute la France, disaient-ils, leur envierait le bonheur d'avoir sous leur loil l'auLeur de Werther; pas une Parisienne n'aurait de cesse qu'elle ne l'eût tu; il trouverait son livre dans tous les boudoirs.... Le roman de jeunesse lit une bonne partie des frais de la conversation, Talma exposant le plan de la tragédie qu'il en voulait tirer avec la collaboration de Dulise, et s'informanl aussi, non sans un peu de maladresse, de l'histoire vraie qu'on disait être le point initial de Werther. Le soir du départ de Talma, Goethe lui lut de ses poésies : c'était, pour un Français, une primeur dont on voudrait savoir comment elle fut accueillie.
Il s'en faut que les relations personnelles do Goethe avec la France aient été interrompues, dans l'inlervallc qui sépare, de ce temps où Napoléon fait jouer Talma devant
CUETHE EX FRANCE.
un parterre de rois, rép(K{ue où le romanlisme Français tournera vers Weimar ses regards elses pas. Diplomate au 8er>'ice de la France, Relnhard, ami de Goethe, sert souvent d'intermédiaire, et procure une entrevue avec celui-ci à des consuls ou des chargés d'affaires (jui passent par le grand-duché. 11 cite à Goellie, dans une lettre du T septembre ItJll, des passages enlhou^iastes d'un rapport détaillé que lui a envoyé M. Lerébure, après une visite où il semble que la littérature ait tenu sa place dans la conversation. "...J'étais un Français qui était allé pour rendre hommage au plus beau génie de IWllemagne et je m'aperçus bicnlûl que M. Goethe me faisait en Allemagne les honneurs de la France. Il est irapossilile d'allier plus d'esprit, plus de modestie et de celle urbanité qui jette sur la science un vernis si aimable. Je lui disais, en parlant de notre littérature, que nous nous étions enfcrinés dans des bornes étroites.... ■. Ou bien c'est à Carlsbad, oii il va prendre les eaux, que Goethe rencontre des Français; et c'est A Teplitz, en 1810, qu'il fait connaissance avec un aimable représentant de l'ancien régime et avec un intéressant déchu de l'ère actuelle, le prince de Ligne el l'exroi Louis do Hollande. Celui-ci, que Goethe retrouvera avec grand plaisir A Marienbad en 182^, est, au moins en matière de versiQcation. un novateur aussi intransigeant que son frère est conservateur opiniâtre : et il est possible que l'œuvre littéraire du comte de Saint-Leu — son pseudonyme futur — doive autre chose à Goethe que les corrections qu'il a, dit-OD, fait subir à quelques-unes de ses poésies. En 1818, à Carlsbad, Mme Catalaui, la célèbre cantatrice, conseillait au f^rand écrivain daller à Paris pour voir " la façon dont Potier jouait son M'eriher » : i! s'agissait de ta pasquinade donnée aux Variétés 1
Il faut ajouter à ces noms ceux des chargés d'affaires de F'rance en résidence à Weimar, ceux aussi de Suisses
LKS ViSlTEL'ltS FRANÇAIS DE UIIETIIE. 69
français comme le mat hématic iep Ijâi^^ ^^ Neuchâtel, d(!couvert par Goelhe à Berlin en iSUi, ou comme le Genevois Sorel, le grand confident de ses recherches scientifiquesTlriratif^aBle voyageur, le marquis de Cualine a rapporté d'une rencontre avec Goethe le souvenir le plus ému et le plus durable. En somme, mSme avant ces alentours de 1H30 où la pensée Française renou^velée se tournait si volontiers vers Weimar, l'illustre écrivain qui y résidait s'est lrouvi5, plus souvent qu'aucun poète i^tranger, en contact direct avec des représentanis de la France, D'autres encore, émigrés épars dans les pays germaniques, ont pu être renseignés par des Allemands sur cet auteur que l'ancien régime, sur la foi de son premier roman, avait presque adopté. Vanderboui^, Sevelînges, pour ne citer que ces publicislcs-là , avaient passé en Allemagne leurs années d'exil.
Assurément, tous ces Français n'ont pas également contribué à transmelire à leur pays une image de Goethe rectifiée ou complétée: mais, ci-devants revenant d'émigration ou généraux rentrant de campagne, ils ont pu élargir, au moins autour d'eux, des notions fort arriérées : que l'auteur de H'erlhrr fût vivant, cela seul valait la peine d'être dit et d'être su. Puis — même sans admettre avec Chateaubriand que le changement de littérature du nouveau siècle lui soi l arrivé de l'émigration et de l'exil, — il faut songer à la part que chAteaux et salons ont prise dans l'élaboration du romantisme el la préparation de son public; il faut considérer l'appoint que tant d'involontaires explorateurs de l'étranger fournissaient, au retour, à l'orientation nouvelle des idées. Au moins indirectement, le contact entre Goethe et le public du premier romantisme ne sera plus rompu , S ismon di venant de Genève et de Coppet, dans l'hiver de 181^. pour passer quelques semaines dans la société parisienne, quittant Mme de Stai'l et Schlegel pour les salons
des deux faubourgs, quelle propagande pour les idées que V Allemagne avait été empêchée une première fois de dévelôpperl Le fils de Mounier, un ancien réfugié de Weimar, lié avec Stendhal, quelle occasion, pour ce lempéramenl qui volontiers brusquait son jugement sur les choses, de s'informer et de se renseigner! Il est vrai qu'il n'était guère d'humeur â en profiler.
La Reslauration ne manqua pas de multiplier ces contacts entre la pensée frani;aisc cl quelques-uns des hon)mes qui se li-ouvaienl en situation de la renseigner sur Goelhe. A. de Iluniboldt passa presque chaque année quelques semaines t Paris. Benjamin Constant fui rédacteur au Mercure de l'i-nnec. Le D' Korefî, un Allemand, et qui avait écrit des travaux dans sa langue, fréquenla de trùs près le Paris intellectuel de la Reslauration. De Uaronte, fils d'un ancien préfet de Genève, a rendu hommage à ce qu'il appelle « l'heureux hasard de Coppel >'.
Le Glolie et la phalange doctrinaire de ses premiers rédacteurs pouvaient dès l'origine se renseigner à une autre source encore. Victor Cougin, au cours d'un voyage en Allemagne, s'était en 1817 arrêté à Weimar pour voir Goethe; et il lui sembla que ce qui caraclérisail son esprit, '^/., . c'élail « l'étendue .... 11 m'est impossible, dîra-l-il dans ses
Souvenirs d'Allemagne, de donner une idée du charme de la parole de Goethe : tout est individuel, et cependant loul a la magie de l'infini; la pi-écision et l'étendue, la netteté et la force, l'abondance cl la simplicité, el une grâce indéfinissable sont dans son langage. Il finit par me subjuguer, et je l'écoulais avec délices..., »
Pourtant, ce travail de plus complète information est occulte encore; ce nVst que plus tard que se développera l'image agrandie de Goethe à laquelle contribuent, dans le détail, tant de renseignements plus ou moins directs. Longtemps encore, la périphrase courante : l'autenrde Werther,
LES VISITEL:|IS PHANÇAIS DE GOETHE. Tl
SOUS les plumes françaises, correspondra évidemment à la -.•^ noloriélé réelle de Goelhe. Nermfinn el Oorolhàe, WUhelm --•' i/(Ti,v/ei-,jê9 .A/^n(éï,.lraduiiai!Q ISlJO, tSUl, 1910^n'elTacenl pas le soiivenir(liL mé]ançoli(|ue héros, dont de nombreuses rééditions ravivent la mémoire. Il faudra la publication de r.\llritinijiie en 1813 pour qn'un portrait plus complet s'impose à l'allenlion du public. Ava nt le livre, do Mme de Slael, les ébauches nonl pa.* mauquL' : le Spectateur du A'oj-d durant l'émigralion, des revues et des quotidiens de Paris, de la IUcade au Puhlkhte, de la Bîblioihètjue française au Journal de Paris el au Miniileur lui-même, ont souvent entretenu leurs lecteurs de nouvelles littéraires de Weimar. Un Voyage en Allemiigjie et en Sui^de par 3. -P . Calleau, publié en 1810, a présenté un (loelhe no^uvelle manière, « revenu des écarts où l'avait eniratné une îmaginalion ardente >■, mais l'image de Ooctlie se trouvait sans doute brouillée plutôt^ue j;Qinplélêc par ces ti-aili^ qii'nn y ajoutait.
D'ailleurs, même après la publication de l'Allemagne, el tant que la lutte contre l'ancienne littérature se réduit à des escarmouches légf?res, les novateurs el leurs adversaires s'inquiètent à peine de ce portrait retouché. De l'œuvre poétique el dramatique qui leur est présentée sous un jour dilTérent el sj nouveau, de l'activité complexe dont le détail est analysé comme il convient k un écrivain M qui pourrait représcnlcr la lilléralure allemande tout entière », — les débuts de la Restauralujo persistent à ae retenir el à n'aimer qu'un TTvre : el c'est encore YVerlher.
CHAPmiE IV
LE MAL nu SIÈCLE
■onobjul... • (SjitsTK-BiiJïE,Pro«iiccliiB pin Œuvres ilo Vkf - " -
Deux hommes de ia première génération du xix" siècle, Quinet et Musset, l'un tourné vers l'avenir, dans la douloureuse atLenlo de temps nouveaux à demi pressentis, mais qui lardaient à paraître, l'autre éprouvant plnlill le vide laissé par les ruines du passé, ont dit avec une lucidité frémissante le mal dont souffrirent les meilleurs de leur âge. « Je ne voyais autour de moi ni un guide auquel je pusse me fier, nî méine un compagnon dans la roule où je tremblais el brûlais à la fois de m'engager. J'avais le pressentiment qu'il s'agissait d'un renouvellement presque entier dos choses de l'esprit. Kl comme je ne voyais personne y travailler, je me croyais seul. Cette solitude m'accablait dans le moment même oîi tant d'œuvres qui ne périront pas, encore inconnues, se préparaient en silence et couvaient déjà sous la terre. Quoique telle souffrance allât souvent justju'au désespoir, il n'y avait là pourtant rien qui i Mat au spleen, à l'ennui de la vie, à tout ce que l'o