NAPLES
Nous ne devons plus, à Naples, chercher le Goethe de Rome, travailleur et grand coureur de musées et de monuments. Sans doute, il parcourt avec Tischbein les principales curiosités de la ville, mais il ne s'y arrête guère. Ce qui l'attire surtout, c'est la nature. A Rome, il n'était presque pas sorti de la ville *. La beauté de la campagne romaine est célèbre, mais c'est une beauté que l'on ne comprend pas immédiatement. Ces immenses lignes horizontales, cette plaine sans arbres et jonchée des débris de l'art romain, causent tout d'abord une impression de vide et de vague tristesse. Ce n'est que peu à peu, lorsque l'œil s'y est habitué, qu'on arrive à en saisir la grandeur. En face de cette campagne on se sent peu de choses et, sans que ce soit là un sentiment toujours pénible, elle vous accable*. Ne faire qu'un avec elle, se fondre en elle est impossible ; nous sommes trop petits, elle est trop grande. Pour en jouir il faut donc arriver à se placer en dehors, à la regarder comme une grande page d'histoire ou plutôt comme une œuvre d'art, à laquelle des générations passées, d'une vigueur extraordinaire, ont travaillé autant que la nature même. Elle est inséparable des restes sublimes qui la recouvrent et peut seule leur servir
* Lettre à Knebel du 19 févr. Briefvoech%el zwischen Gœthe und Knebel I.
^ Le Romain lui aussi, comme sa campagne, a un caractère bien distinct de celui des autres Italiens. U est sérieux, calme et ne rappelle en rien la vivacité d'esprit du Toscan ou la joie bruyante et agitée du Napolitain.
de cadre. Elle a pour ainsi dire une vie objective, elle forme tableau et voilà pourquoi elle sera toujours, pour les peintres, une mine inépuisable \ A Naplcs, le sentiment est tout différent. Le paysage aussi est grandiose. Cette ville en amphithéâtre, ce grand cône embrasé, la mer immense, forment un tableau plein de grâce et d'harmonie, que le chaud soleil du midi remplit encore de sa vie et de sa gaieté. Tout vit à Naples, tout respire, jusqu'à la montagne fumante. La végétation semble se développer sous vos yeux, rien ne parle de la mort, rien des temps antérieurs. C'est un hymne sublime à la vie et au temps présent *. Le voyageur se sent peu à peu gagné par cette joyeuse insouciance qui l'entoure. Il se plonge dans ce paysage riant et sublime à la fois, au lieu de s'en séparer comme à Rome. Il s'oublie dans sa contemplation et vit bientôt comme vit la plante et comme vit le Napolitain, né de ce sol fertile. Aussi Goethe, dès son entrée à Naples, jette légèrement par dessus bord ses peines et ses soucis. « Qu'on dise — écrit-il le 27 fé- » vrier — raconte et peigne ce qu'on veut, il y a ici plus
^ Ceci ne contredit nullement ce que Gœthe dit sur Home dans sa biographie de Winckelmann (Werke XII, p. 396). C'est justement parce que la campagne romsdne vit indépendamment de nous, que la subjectivité joue un si grand rôle quand on la contemple. Devant elle on est obligé de distinguer entre le su>t et Tobjet et tous deux prennent vie.
> Herder, maussade pendant tout son voyage en Italie, redevient à Naples tout gai et croit ce que disent les Napolitains : que quand Dieu veut passer une bonne heure, il se met à sa fenêtre céleste et regarde Naples. Dûntzer : Herders Reise nach Italien, lettre du 6 janvier.
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* que tout cela : Le rivage, les baies et les golfes de la | « mer, le Vésuve, la ville, les faubourgs, les châteaux, \ » les lieux de plaisance I Nous sommes allés ce soir ^ « encore à la grotte de Pausilippe, comme le soleil
j> couchant y entrait par l'extrémité opposée. Je par-
* donnais, en ce moment, à tous ceux qui, à Naples,
* perdent la tête et me rappelais avec émotion mon » père, qui avait gardé un souvenir ineffaçable des
* choses que je voyais aujourd'hui pour la première
* fois. £t de même qu'on dit de quelqu'un, auquel un
* fantôme est apparu, qu'il ne peut redevenir joyeux, » on aurait pu dire inversement de mon père, qu'il
* ne pouvait jamais être complètement malheureux, » parce qu'il se transportait toujours à Naples par la » pensée. Pour moi je reste, selon ma coutume, tout
* tranquille et ouvre seulement, quand cela devient
* trop fort (werni's gar zu toll wird), de grands,
* grands yeux. » Cette impression augmente encore dans les excursions qu'il fait en société de quelques gais amis. Il n'ose plus songer à Rome, qui lui paraît n'être qu'un vieux cloître désolé ; et pourtant, déjà huit jours après son arrivée, il se sent entraîné vers des pays plus méridionaux ^ Une frégate, qui part pour Palerme, éveille en lui le vif désir de voir la Sicile. Le 2 mars, il fait sa première ascension du Vésuve, mais dans des conditions peu favorables. Le 6, il y retourne, accompagné de Tischbein et, malgré l'éruption, s'approche du gouffre, non sans courir
* 2 mars 1787.
un vrai danger \ Dans une excursion qu'il fait à Pompéijil est vivement frappé de l'amour que ce peuple, à demi grec, devait avoir pour les beaux-arts, « un amour tel, que le plus ardent amateur n'en a de » nos jours ni l'idée, ni le sentiment, ni le besoin '. » Les peintures murales le remplissent d'admiration et il se persuade, à la vue des élégantes arabesques qu'il retrouve dans les moindres maisons, que, <dan& > tout le domaine de l'art, les anciens sont et reste- » ront toujours nos maîtres * » . Une troisième course au Vésuve ne fait guère qu'enrichir ses connaissances géologiques et il en rapporte quantité de cailloux *. « A mon retour, écrit-il, le plus majestueux coucher du soleil, une soirée divine (ftimmUsch) me ranimèrent. Je sentis cependant combien un contraste prodigieux met de confusion dans l'esprit (sich sinmverw irrend erweistj. Le terrible s'élevant au beau, le beau au terrible, s'annuUent réciproquement et aboutissent à une impression d'indifférence.
* Toutes les lettres du voyage de Napies et de la Sicile sont écrites avec le plus grand soin. La description de la course au Vésuve du 6 mars, contient un joli exemple d'onomatopée : « Erst plumpten die schwereren (Steine) tind hûpften mit dumpfem Getôn an die Kegelseite hinab, die geringeren klapperten hinterdrein und zuletzt rieselte die Asche nieder. » Ne semble-t-il pas qu'on entende tout cela rouler ?
* 11 mars 1787.
3 Ferneres uber Kunst : Von Arabesken, Werke XIII, p. 22.
* Sa collection minéralogique à Weimar, rassemblée de ses propres mains, contient plus de dO numéros rapportés du Vésuve. Edition de Dûntzer du Voyage en Italie, page 570.