VIII
Phéaciens amis de la rame. Le sage AlcinoUs lui fait ensuite de nouveaux présents ; le navire est prêt et Ulysse s'éloigne sans avoir revu Nausicaa.
C'est là un épisode charmant dans l'Odyssée. Nausicaa est une gracieuse et riante figure, tracée en peu de traits, mais quels traits I Elle est pleine de vie. C'est un clair et pur rayon de soleil, qui luit un instant au milieu des infortunes du héros. Le poète n'en parle plus. Aussi bien il n'avait pas souci de nous conter l'amour de Nausicaa, mais les malheurs d'Ulysse. Cet épisode idyllique n'a aucune influence sur les destinées du guerrier grec et Homère quitte avec lui l'île heureuse des Phéaciens pour n'y plus revenir.
C'est là que Goethe se sépare de son grand modèle. Lui aussi, il se trouve sur une île heureuse, mais il veut y demeurer, au moins par la pensée. Ce qui l'intéresse, ce n'est pas le voyageur qui s'éloigne, mais la jeune fille angoissée, qui devra rester seule et voir partir l'homme aimé.
Le poète ne nous a laissé que le plan et deux ou trois scènes de sa tragédie, mais ces fragments suffisent pour suivre le fil de sa pensée et nous allons essayer de reconstituer la marche de sa pi^ce.
Acte I®^. Ulysse et Nausicaa * . Nausicaa est pensive. Le songe qu'elle a eu la nuit précédente la trouble
* Nous lisons partout Nausicaa au lieu d'Arété, que porte le plan. Les fragments ont Nausicaa, Goethe hésitait probablement entre les deux noms, Arété lui paraissant plus commode pour le vers.
et elle ne se mêle pas aux jeux de ses compagnes. En jouant, celles-ci réveillent Ulysse. Le héros sort de sa cachette, aborde Nausicaa, qui, comme dans Homère, lui fait donner des vêtements et Tinvite à la suivre de loin, par respect pour F opinion publique.
Acte IL Famille de Ncmsicaa. Gœthe nous introduit dans la maison d'Alcinotts, qui se compose d'un fils : Nérée (le Laodamas d'Homère) et d'une fille : Nausicaa. La mère de Nausicaa, Arété, est supprimée. Le héros grec, reçu avec affection par Alcinoûs, se donne pour un compagnon d'Ulysse et laisse supposer qu'il n'est pas marié. Nérée l'invite à raconter ses voyages et l'écoute avec enthousiasme.
Acte IH. L'amour de Nausicaa. Nausicaa avoue sa passion à sa nourrice Eurymédusa * , tout en préparant les présents pour Ulysse. Nérée, qui survient, excite encore cet amour en louant la vaillance de l'é tranger. Nausicaa, restée seule avec Ulysse, lui demande s'il a une épouse et lui fait remarquer que rien ne le contraint au départ.
Acte IV. Naimcaa apprend qui est Ulysse. Les Phéaciens, rassemblés, discutent sur le sort du naufragé. Nausicaa entre dans le conseil et apprend que jamais Ulysse né sera son époux.
Acte V. Désespoir et mort de Nausicaa. Cet acte s'ouvre par un monologue de Nausicaa, où Gœthe aurait sûrement montré la lutte intérieure de la jeune
* Nous la nommons ainsi avec les fragments. Le plan porte Xanthe.
fille et sa décision de se donner la mort. Ulysse apparaît ensuite sur la scène avec Alcinotts •et remercie le roi de son hospitalité. Celui-ci cherche à excuser sa fille, dont la passion n'est plus un secret, mais n'épargne pas ses reproches à Ulysse. Le héros cherche à s'excuser et offre son fils Télémaque comme époux pour Nausicaa. Alcinotts * , après quelques hésitations, y consent, à la condition que le mariage se fera le plus tôt possible. A ce moment, on apporte sur la scène le cadavre de la malheureuse Nausicaa, qui, poussée par son désespoir, s'était précipitée dans les flots.
Les différences d*avec le récit d'Homère sont frappantes. D'abord, il manque un personnage qui, pour être presque muet dans l'Odyssée, n'en est pas moins important; c'est Arété, l'épouse active du roi Alcinotts, la mère de Nausicaa. Goethe la remplace par la nourrice Eurymédusa. C'est à elle et non point à ses parents bien-aimés, comme dans l'Odyssée, que la jeune fille confie le songe qui la tourmente. Par là, Goethe a perdu le parfum aimable de cette famille unie et nombreuse qui, selon Homère, dirige le peuple des laborieux Phéaciens. Alcinotts reste un roi hospitalier, un père dévoué, mais ce n'est plus le chef de maison passant, avec sa chaste épouse, la soirée à
1 Nous lisons ici Alcinoûs avec W. Scherer et non Arété comme le porte le plan, par erreur. L'opinion de Gœdeke (Einleitungefi zu Werke VI, p. IX) que la mère de Nausicaa apparaît au dernier acte, et seulement là, est évidemment erronée.
entendre les récits de son hôte malheureux. Ulysse n'a pas noir plus exactement le cai*actère qu'il revêt chez les Phéaciens où il apparaît, dans l'épopée antique, moins sous l'aspect d'un homme habile et rusé, que sous celui d'un naufragé qui a longtemps souffert. Gœthe le représente au contraire, des l'abord, trompeur, se donnant pour un compagnon d'Ulysse, sans famille. Le héros d'Homère n'aura à son départ rien à se reprocher, celui du poète moderne, eu excitant par son mensonge l'amour de Nausicaa, aura tué la jeune fille. Mais c'est surtout sur celle-ci que portent les changements, et c'est naturel. Le poème épique montre l'homme exerçant son action autour de soi : batailles, voyages ; la tragédie, l'homme agissant sur soi : la lutte intérieure * . Le premier se nourrit surtout de faits variés, d'actions : l'autre, de sentiments. L'épopée offre une série, un cycle de tableaux et de personnages se soutenant mutuellement ; la tragédie, par contre, concentre toute l'attention sur un moment de la vie d'un individu ; c'est un tableau unique, formant par lui-même un tout complet; pour Gœthe, Nausicaa devait être le centre de ce tableau. Dans rOdyssée. la fille d'AlciuoUs n'est que l'intermédiaire
* Briefwechsel zwischen Gœthe und Schiller, lettre du 23 déc. 1797 sur la poésie épique et dramatique, et Werke XIII, p. 401. Ferneres ûber deutsche Literatur : Ueber épluche und draniatische Dichlung. — En composant sa tragédie de Nausicaa, Gœthe la nommait : une concentration dramatique de TOdyssée. « Elle n'est pas impossible, mais pour cela il faudrait avoir clairement devant les yeux la diiTérence fondamentale du drame et de l'épopée » (8 mai 1787).
entre Athéné et le héros grec dont elle fait ressortir les brillantes qualités. Chez Goethe, au contraire, le voyageur s'efface devant Nausîcaa, il n'est que l'étincelle qui doit faire éclater cette âme, dont le poète nous dévoilera les combats. Tout l'intérêt se porte sur la souffrance morale de la jeune fille et non plus sur la vie aventureuse d'Ulysse. Le point de départ des deux poètes est le ra^me. Nausicaa est une jeune fille pure et naïve, arrivée à l'âge où l'on devient femme. Elle désii'e un époux et ne le cache pas, parce qu'elle est aussi naturelle que chaste, mais elle n'a encore trouvé aucun homme qui lui convînt. Dans rOdyssée, Ulysse lui plaît, elle s'appuie « contre les » montants de la porte » pour l'admirer et serait heureuse d'avoir pour époux un homme si beau. Elle pourra le reg'retter plus tard, mais rien dans sa conduite ne fait prévoir un malheur. La Nausicaa de Goethe, elle, est dès Tabord soucieuse. Son songe la tourmente * , elle semble avoir un vague pressentiment de l'avenir et cela lui donne un cai'actère tragique» Tout à coup, en voyant Ulysse, elle se révèle femme ardente et amante passionnée. Jusque là, elle n'a aimé personne, mais quand elle aime, elle se donne tout entière. La passion la remplit, et lui en enlever l'objet, c'est la tuer. L'homme aimé, c'est Ulysse, l'époux
* Nausicaa ne raconte pas le songe dans le fragment qui nous reste, mais elle en introduit le récit avec tellement de sérieux^ qu'il est permis de supposer que la fin tragique de l'héroïne s'y faisait pressentir. Goethe n'aurait certainement pas négligé ce moyen qui est toujours d'un puissant effet.
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de la fidèle Pénélope. Il part. Elle n'a plus qu'une chose à faire : mourir. — Ce suicide est obligatoire et on ne saurait le reprocher à Gœthe.^ Il découle du caractère de Thérolne, lequel, sans cela, ne serait pas complet, ne serait plus un \ Cette brusque conclusion n'a, du reste, rien d'incompatible avec l'esprit de l'antiquité. Didon meurt dans une situation' semblable, en voyant partir Ënée * : « Déppuilles, aussi longtemps
> aimées que le dieu de l'amour et les destins le per- » mirent, recevez mon ftme et délivreznnoi de ces » tourments. J'ai vécu et j'ai fourni la carrière que » la fortune m'avait ouverte, et maintenant monom-
> bre descendra glorieuse aux enfers. >
Il y a, dans ce caractère de Nausicaa, une immense difficulté. La vierge naïve et timide devient en un seul jour amoureuse, passionnée et folle. Le matin, la vie lui apparaît souriante, le soir, elle se tue. Et ce n'est pas un de ces amours couvés depuis longtemps, qui se déclarent à la moindre secousse. Non. Bien chez Nausicaa ne peut faire prévoir l'orage intérieur. Cette passion, excitée par un homme inconnu, devra, pour justifier la fin de l'héroïne, se développer avec une rapidité effrayante.
* De même la mort de Werther était forcée.
* tt Dulces exuviae, dum fata deusque sinebant, Accipite hanc animam meque his exsolvite curis. Vixi et quem dederat cursum Fortuna peregi,
Et nunc magna mei sub terras ibit imago.
(Enéide IV, 651-654.)
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Les fragments de la tragédie sont trop peu imporlAnts pour montrer de quelle manière Goethe s'y serait pris pour résoudre ce problème. Il ne nous reste, en effet, de l'œuvre de Palerme, outre le plan que nous venons d'étudier, que deux scènes et demie du premier acte et quelques vers épars. La première «cène représente les jeux des compagnes de Nausicaa ; la seconde est un monologue d'Ulysse, dans lequel l'imitation d'Homère est sensible *, et la troisième scène devait être un dialogue entre Nausicaa et Eurymédusa, où la jeune fille aurait raconté le songe qu'elle avait eu. La langue de tous ces fragments est aussi facile et harmonieuse que dans aucune autre composition de Gœthe *.
Après Palerme, le poète y songea encore pendant son voyage à travers la Sicile et composa même, à Taormine, quelques vers qu'il n'est pas impossible de distinguer au milieu des autres. Ils sont intéressants comme traduction directe des sentiments de Gœthe devant cette belle nature, et montrent comment il savait utiliser ses moindres observations pour donner réalité à sa poésie. Assis sur un tronc d'oranger, écoutant le chant des oiseaux, et en face « de la co- » lossale montagne de feu fmnante, mais non terrible, » parce que l'atmosphère, qui atténue les contours,
« Odyssée VI, v. 119-126.
* M. Bossert dit même : « H n'a jamais écrit une langue plus harmonieuse que dans le monologue d'Ulysse et dans lès fragments qui suivent. » (Revue politique et littéraire, N® 15, 11 oct. 1879).
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> la fait paraître plus éloignée et plus douce qu'elle » ne Test réellement * , » il compose ces vers gracieux, mis dans la bouche de Nausicaa décrivant à Ulysse le jardin du roi son père*.
« Là croissent les fleurs à côté des fruits, et le fruit succède aux fruits pendant toute Tannée. L'orange et le citronnier se cachent sous la sombre feuillée et la figue suit la figue. Le (jardin) est fortement protégé tout autour par Taloès et le figuier d'Inde
épineux, afin que, friande et hardie, la chèvre
» C'est là que tu te promèneras, dans ce beau pays, et que tu te réjouiras^ en hiver, du parfum de» fleurs. Le ruisseau, promené d'arbres en arbres, murmure à tes côtés. Le jardinier arrose quand il lui plaît.
* Taormine, 7 mai 1787.
« Dort dringen neben Fnichten wieder Bliithen,
Und Frucht auf Fruchte wechseln durch das Jahr.
Die Pomeranze, die Zitrone steht
Im dunklen Laiibe, und die Keige folgt
Der Feige. Reich beschûtzt ist rings umher
Mit Âloê und Stachelfeigen ,
Das die verwegne Ziege nicht genâschig
Dort M'irst du iu dem schôncn Lande wandeln; Im Wintejr Wohlgeruch von Biumen dich erfreuen, Es rieselt neben dir der Bach, geleitet Von Stamm zu Stamm. Der Gartner trânket sie Nach seinem Willen.
Ein weisser Glanz ruht ùber Land und Meer, Und duftend schwebt der Aether ohne Wolken.
Ces deux deniiers vers pourraient également, comme le sup pose M. W. Scherer, avoir été composés à Palerme.
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» Une clarté blanche s'étend sur le pays et sur ' la mer, et Téther se balance odoriférant et sans > nuages. »
Comparez cette description à celle du jardin d' Alcinoûs, dans l'Odyssée*. Goethe, ici, a traduit son modèle presque mot à mot, et pourtant sa poésie a valeur d'original. La Sicile lui a été un commentaire supérieur à toutes ses études de Strasbourg ; « le voile » qui couvrait ses yeux est tombé; » « l'Odyssée est » devenue pour lui parole vivante * ; ce n'est plus » une poésie, c'est la nature même *. » Et remarquez, je vous prie, cette différence de détail : Homère pro
Ttxpâpo;* icepl S'epxoc èXi^Xatai à[ifOTépu>&cv- "Ev&a hk SévSpta {i.axpà icc^ôxei TTjXtOôœvTa, OY^vaî xai potat xat pnfjXéai aYXaoxapicoi ouxéai Tt yXuxepai xal iXatai TY]XeOô(i>aat.
TâoDv ouicore xapicôc ditoXXuTSi oùS' àicoXtticet XeifAttTOc oùSè dépcuc, ciceti^aïQc' àXXà {làX* aui Zt^uptY) icvciouaa xà piiv ^ûsi, âXXà hk icéaost. "CyX^TJ •'*t' '^TXy^ YTjpâaxei, pifjXov I'vki t&i^Xip, aÙTsp tnl oxa^uXig ora^Xî], oOx«v S'ètci oûxcp.