VII
*Ev&a Ss xoafXTjtai icpaatat icapà vtiarov op')^ov icavToTat ice^ûaaiv, èicY)eTavôv yavocDGat * èv Zk 2'j<o xp^vai i^ picv t àvà xijicov âicavra oxiSvaTai, 1] h érépuÔev un aùXijc oùSôv îirjstv Tcpôc SôpiQv 6<|^i]Xôv, ô^ev uSpeûovto TcoXltau
(Id., 127-131.) « 17 mai 1787.
3 Briefwechsel mit Schiller, 14 févr. 1798. Il ajoute dans la même lettre : « Dans quelle lumière m*apparut ce poème quand j'en lus les chants à Naples et en Sicile! C'était comme un tableau embu (eingeschlagen) qu'on couvre d'une couche de vernis, la clarté et l'harmonie de l'œuvre apparaissent alors ».
150 CHAPITRE m
tège le jardm du roi par un mur; Gœthe, qui vient de s'apercevoir < qu'une haie d'agave est un obstacle
> (BoUwerk) impénétrable * » remplace le mur par une barrière d'aloès *• Il veut être vrai dans les moindres choses et ne perdre aucune de ses observations. C'est là aussi qu'il compose ces deux ou trois vers qui contiennent une allusion directe à l'Etna ' : « Et seules, » les plus hautes nymphes de la montagne se réjouis-
> sent pour peu de temps de la neige légère qui est
* tombée. »
De retour à Naples, Gœthe écrit à Seidel : < On » verra peut-être, d'après une pièce que j!ai conçue
* et commencée pendant ce voyage, ce que je suis
* capable de faire *. » Depuis il ne parle plus de cette tragédie qui lui avait fait « verser des larmes de joie * » en y travaillant, et semble même, à Rome, au milieu de ses nombreux travaux, l'avoir complètement oubliée.
* 7 mai 1787. L'agave, plante de la famiUe des amarylidées, est propre à rAmérique du Sud et a le port des aloès.
* Ce détail si minime me semble, à cause de sa minutie même, déterminer clairement la date des vers cités plus haut.
' Und nur die hôchsten Nymphen des Gebirgs -
Erfreuen sich des leicht gefallnen Schnees Âuf kurze Zeit.
Et Silius Italicus dit :
Summo cana juge cohibet (mirabile dictu !) Vicinam flammis glaciem.
* Verhàltniss mit Seidel, 15 mai 1787 [Ini neuen Reich, 1871, voL I). — Auparavant déjà il en avait parlé à Weimar, mais sans la nonuner. (Italienische Reise : les fragments de lettres faussement datés du 3 et la lettre à M"* de Stein du 18 avril)
s Lettre à Mb« de Stein du 18 avril (Briefwechsel III).
NAUSIGAA 151
En 1814, rédigeant, à Weimar, son voyage en Italie, Gœthe y intercala, sous la date du 8 mai, une analyse de la tragédie projetée, qui ne coneorde pas exactement avec ce qui nous en est resté*. Mais ces adjonctions postérieures ne doivent jamais être acceptées sans le contrôle des écrits du moment même, et, dans le cas donné, ceux-ci nous prouvent que la mémoire de Gœthe a failli, comme cela lui arrive plus d'une fois quand il parle de ses ouvrages*. Elle l'a fait d'autant plus facilement qu'il n'avait pas sous les yeux le plan de 1787, qui n'a été retrouvé dans ses papiers et imprimé qu'après. sa mort *. Ce second plan, de près de ti'ente ans postérieur au premier, et qui n'en est plus qu'un « fugitif souvenir * , » comme le dit Gœthe lui-même, ne diffère cependant de celui d'Italie que par un détail qui ait quelque importance : Nausicaa y est représentée au milieu de ses prétendants et semble se tuer moins à cause de son amour
* Ce plan a mis en défaut le tact de M. W. Scherer, si judicieux en général. Ce critique a supposé que Gœthe avait conçu à Taormine un second plan, différent du premier. Nous avons vu plus haut ce que Gœthe fit à Taormine ; il songea, il est vrai, au plan, mais rien ne nous permet de supposer qu'il le refit. Si, en 1814, rédigeant ses notes, il se fût' rappelé le second plan et non le premier, il se serait aussi rappelé qu'il en avait fait deux et nous l'aurait dit comme pour le Tasse. Notre supposition (appuyée du reste pour ce plan de 1814 par MM. Dûntzer et Gœdeke) nous parait donc infiniment plus probable.
* Gespràche mit Êckermann II, 17 février 1831. — Gœthe ne reconnaît pas même ce qu'il a écrit. H avait, il est vrai, plus de 80 ans.
5 En 1837. Werke VI : Einleitungen von Gœdeke, p. IX.
* 8 mai : Aus der Erinnerung.
pour Ulysse qu'à cause de la honte qu'elle éprouve à la suite de son imprudence. Le caractère de Nausicaa n'y gagne certainement rien, mais le dénouement est sans contredit amené d'une manière plus facile. La honte virginale s' ajoutant à la passion, l'augmente et la relie à la vie antérieure. Le paroxysme est préparé en quelque mesure et la fln tragique expliquée. Quand Gœthe ajoute, qu'ayant été lui-même en danger d'éveiller plus d'une passion, il n'aurait rien peint que d'après nature, ne prenons pas la chose txop au sérieux. Que le poète ait inspiré pendant son voyage plus d'une inclination, cela est fort possible, certain même, mais c'est à la manière d'Ulysse. Ses Nausicaa ont pu le regretter plus ou moins longtemps, voilà tout. De la à une passion exceptionnelle, comme celle de son héroïne, il y a loin *. Gœthe était beau et doué de charmantes qualités. Les femmes l'aimaient ; mais on a trop constamment présente à la mémoire Frédérique, qui disait que qui a aimé Gœthe ne peut plus aimer personne. Lili et Lotte ont prouvé le contraire. Toutes ces femmes abandonnées par lui pouvaient fournir des traits pour sa Nausicaa, mais une, plus que tout autre, en aurait eu le droit. C'est M"« de Stein. Si l'on veut absolument trouver un modèle unique, c'est à elle seule qu'il faut songer, à elle qui, après le départ du poète pour l'Italie, écrit des strophes brûlantes et compose, quand il l'a quittée pour
* n ne faut absolument pas songer à la princesse napolitaine. Pour s*en convaincre, il suffit de lire le journal du 25 maL
toujours, une tragédie sur Didon\ L'analogie des situations est frappante.
Mais pourquoi Gœthe abandonna-t-il son projet après y avoir songé si longtemps ? M. Wilhelra Scherer, le savant professeur de Berlin, a supposé que pressé d'achever ses anciens travaux, le poète l'avait relégué à l' arrière-plan*. C'est possible, je ne pense pas que ce soit là la raison principale. M. Bossert en voit une cause dans le fait qu'Ulysse reste impuni *. Ce point a certainement son importance. C'eût été un défaut de r œuvre ; le théâtre n'admet que difficilement le * coupable innocent*. » Si le mal involontaire n'est pas réparé, celui qui l'a causé doit au moins partager en quelque mesure le malheur de sa victime. C'est là du reste une règle juste, morale : L'homme qui rend un homme malheureux, qu'il y ait ou non de sa faute, ne peut et ne doit pas être heureux. Cependant, la raison du non acjièvement de la tragédie qui me paraît la plus importante, doit être cherchée dans la situation d'esprit du poète, dans son développement intellectuel. Pour Gœthe, l'idée de son drame, lorsqu'elle lui apparut pour la première fois, était riante. Au premier plan, il placera la beauté de la nature, la mer écumante, les jardins de roses et d'orangers toujours en fleurs, le rossignol, qui ne tait jamais ses doux
* DûNTZBR : Charlotte von Stein.
« We8termann*8 Hefte 1879, vol. 46, p. 747.
3 Revue politique et littéraire, 11 oct. 1879. ^ « Halb schuldig, halb unschuldig » dit Gœthe en parlant de son Ulysse. Italienische Reise, 8 mai 1787.
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chants, et le bonheur d'une population active et commerçante. Composant sa tragédie dans la contrée la plus belle du monde, il veut qu'eUe ait comme un parfum du lieu où elle est née. Mais à quoi arriva Gœthe en creusant son idée, en développant sa pensée? A un drame tn^ique au suprême degré, à un drame où il faut montrer, dans Théroïne timide, la passion naissante devenir bientôt insensée et si intense qu'elle attirera à elle toutes les forces de la tragédie et effacera tout le reste. Or, un caractère emporté par la passion n'est jamais aimable. Nausicaa, qui n'est plus la jeune fille simple, douce et active, vivant au dehors et non point en dedans, n'est plus Nausicaa, c'est un Werther féminin * qui, après avoir tué l'homme intérieur, se délivrera brusquement de cette misérable carcasse terrestre. Quelle que soit la richesse des décors, pris à cette luxuriante nature, et la gaieté de l'encadrement, le tableau sera sombre ; l'impression en sera douloureuse. Or jamais Gœthe, qui vient d'achever sa noble et sereine IpMgéiie, n'a été moins dispo*sé à composer un second Werther. Jamais il n'a été moins capable de s'incorporer dans un être bouleversé par la passion. C'est de paix et de joie que son cœur déborde, ce sont des chants d'in-
* M. W. Scherer TappeUe une « Marguerite antique ». U lui manque pour cela une grande chose : le crime. Ce qui la tue, ce ne sont pas les remords, c'est Tamour non partagé. La souffrance de Marguerite est aussi objective que subjective, celle de Nausicaa est toute siÂbjective, ses sentiments seuls sont coupables, non ses actes.
souciance, les jeux et les cris de Nausicaa aux bras blancs et de ses riantes compagnes, quïl lui faut; c'est un hymne au monde des sens, un hymne à la vie et non point la complainte d'une âme qui se consume et qui se brise sous Tétrekite mortelle de la passion. Voilà pourquoi Gœthe n'a pas écrit sa Nausicaa; ce climat pouvait faire naître l'héroïne, la faire vivre ; il ne pouvait la tuer.
Sachons ici encore, comme pour Ipfdgéde à Belphes, ne pas regretter ce qui n'a pas été achevé. Etudions ces fragments ; ils ont leur valeur, autant qu'une poésie achevée, comme étapes dans le développement de Tesprit du poète. L'homme de goût, l'artiste y trouvent peu de chose ; le critique, qui fait œuvre de psychologue et d'historien, y trouve beaucoup. Il y trouve un fait, et tout fait est digne d'être observé.
Et puis, ne l'oublions pas. Comme tout vrai poète, lorsque Gœthe a conçu une œuvre forte, il n'a de repos que quand il lui a donné le jour. Le Tasse, Iphir génie, Wilhelm Meister et Famt, Vont obsédé pendant des années, il n'a eu de paix qu'après les avoir achevés. La saine conception de l'œuvre chez l'homme de génie, et c'est là ce qui fait son génie, conduit nécessairement à l'enfantement. Si l'œuvre ne naît pas, c'est que la conception n'était pas viable *.
* Et, en général, la critique qui regrette ce qu'elle n'a pas, au lieu de se féliciter de ce qu'elle a, est oiseuse et puérile. Se lamenter, par exemple, de ce que Corneille et Racine aient suivi Aristote, est irraisonnable. Remercions le ciel de nous avoir donné de tels poètes, leur piédestal est assez élevé sans qu'il soit besoin de l'exhausser avec des su
156 CHAPITRK III. NAUSICAA
Regrettez du reste, chez Goethe, moins que chez tout autre. « Rien ne se perd pour cette noble créa- > ture de Dieu, * dit quelque part Wieland, en parlant de lui * . Le poète qui écrivit les idylles touchantes A'Hermann et Dorothée , d'Alexis et Dora, n'avait oublié ni ses études d'Homère, ni l'heureuse Sicile.
De même que Kannegiesser et Halm avaient repris Vfpfdgénie à Delphes, quelques poètes allemands essayèrent de traiter le sujet de Xausicaa en se servant des données de Goethe. Je n'ai réussi à me procurer ni la tragédie de Viehoif, ni celle d'Ad. Glaeser. Vîehoff nous apprend lui-même, dans sa biographie de Goethe, que la critique accueillit favorablement son ouvrage *. Je n'en ai trouvé mention nulle autre part. Un troisième poète. Ad. Widmann, a laissé également un drame de Nausicaa, mais totalement dénué d'intérêt*. Les» personnages n'ont aucun souffle, l'action est languissante et plusieurs scènes sont parfaitement ridicules. Il faut déjà un tel effort pour lire cette pièce, qu'on me pardonnera de ne la point analyser, d'autant plus qu'elle est inachevée et qu'on n'y trouve plus un seul trait du modèle.
* Briefe an Merck : lettre de Wieland du 26 janv. 1776 ; t bei diesem herrlichen Gottesmenschen geht nichts verloren. »
* Odysseus und Nausikaa, Trauerspiel in 5 Âufz. von Gœthe. Ein Ergânzungsversuch von H. Viehoff (Dûsseldorf, 1842). — Vœ- HOFF : Gœthes Lehen III, chap. IL
> Nausikaa, Schauspiel in 4 Akten mit Musik ùnd Tanz von âd. Widmann (Berlin, 1855). — Kannegiesser a écrit aussi un poème épique : Télémaque et Nauaicaa (Nuremberg, 1846). Je ne sais jusqu'à quel point Tinfluence de Gœthe y est sensible.
6 juin 1787 -22 avril 1788.
§ I. La vie : Second séjour à Rome. — Les amis. — Les études artistiques. — La pratique de TarC* — La musique et les fêtes religieuses. — Les études scientifiques. — La Milanaise. — Les rapports avec Weimar. — L'influence du second séjour.
§ IL Les ouvres : Egmont. — Les opérettes : Erwin et Elmire. Claudine de Villa Bella. — Le Grand - Cophte. — Les poésies artistiques : L'Amour paysagiste. L'Apothéose de l'artiste.
Was ich vergeude, — Niemand kann es schenken. Das Wehn der Himmels lifte, — Dem Paradiese gleicb, Des Blumenfelds Gediifle, — Das ist mein weites Reich. Das Leben ausdem Grabe — Jabrbunderte bescbliesat; Das ist der Schatz, die Habe, — Die man mit mir geniesst.
(Festgedidite : Requiem.)
0, wie fUbr icb in Rom mich so ft'oh ! gedenk' ich der Zeiten, Damich ein grauiicber Taghinten iin Norden umfleng.
(Rœmische Elegien, VU.)
Schreiben muss mian nur wenig, zeichnen viel. {ItaVumische Reise : îi déc. 1787.)
§ I. La vie.
Gœtlie, de retour à Uonie, se remet avec ardeur à l'étude des* beaux-arts. Il lui fallait, maintenant qu'il était • né de nouveau, » recommencer aussi son éducation. Tischbein étant parti pour Naples, il loge
dans son atelier * et se sent, dans ce sanctuaire, pins que jamais poussé du côté des arts plastiques. Il avait eu, il est vrai, quelque peine à quitter Napies et cette mer, qui lui semblait (aire partie de son existence, mais il s'en console bientôt au milieu des chefs-d'œuvre de la ville étemelle. Il reprend sa petite vie régulière, va chaque matin, au lever du soleil, à r«Acqua acetosa > *, y boit son verre d'eau et rentre à huit heures pour travailler, soit à ses essais artistiques, soit aux drames qu'il voulait achever. Le reste de la journée est rempli par les promenades à travers les curiosités de k ville ou dans les environs de Rome ; au retour, il sft baigne dans le Tibre aux eaux jaunâtres '. La soirée se passe en compagnie de quelques amis : Fritz Bury, de Hanau, Schûtz, de Francfort, Moritz et autres gais compagnons. Parfois, on va au théâtre, où Ton applaudit l'opérette en vogue : « LHmpresano in anguêUe *; » ou bien on se mêle à la foule et se réjouit avec elle des feux d'artifice de Saint-Pierre ou du château Saint-Ange. Un autre jour, on reste à la maison, on reprend ensemble les travaux de la journée, on babille et rit sans gêne, en francs artistes, « tandis que la mère
* Tischbein partit pour Naples peu après le retour de Gœthe. Il revint en novembre et le poète prit alors Tappartement audessus de celui de son ami. Voyez : chap. II, page 54.
« 6 juil. et 18 août 1781
5 1 août 1787.
* di juillet 1787. — Moritz (Reise eines DeuUchen in Italien II, p. 216) donne une description détaillée de cette opérette qui l'amusait beaucoup.
» met le pot au feu, que le vieux rôde de tous côtés, » que la servante bavarde plus qu'elle ne travaille et » qu'un ex-jésuite, servant de factotum, raccommode » les habits et prend soin de chacun \ »
Avant tout, Gœthe veut avoir une vie libre et facile, il ne Ajdt plus la société, comme à son premier séjour, mais il la recherche peu et préfère ses joyeux camarades au cardinal Budncompagni, dont il repousse toutes les avances *. Herder, qui voit tous ces jeunes peintres un an plus tard, parle d'eux avec assez peu de sympathie'. Leur manière de vivre, galante et sentant l'atelier, l'irrite, et il a peine- à comprendre que Goethe ait pu trouver leur compagnie si agréable *. Car vraiment le poète s'était attaché à eux. Il s'efTorçait de leur rendre de petits services, commandait à l'un quelques copies de tableaux, les lui achetait et cherchait, pour un autre, un journal allemand qui voulût bien imprimer ses articles sur l'archéologie '. Aussi, ils le paient d'affection. Il a vécu avec eux, dans la même maison, simplement, partageant leurs plaisirs et leurs peines, en frère, lui, « le grand homme, » et quand ils en parlent, plus tard, ce n'est jamais sans émotion. Fritz Bury, un brave cœur,
* Briefe von Gœthe an Fritz von Stein, 16 février 1788.
« 18 août 1787.
5 n ne rencontra, il est vrai, les meilleurs, Meyer et Tischbein, qu'à Naples et les prit en grande affection.
■* DûNTZER : Herdcrs Reise nach Italien,
5 Déjà, lors du premier séjour, Gœthe avait écrit à Wieland au sujet de ce nommé Hirt. Lettre du 17 nov. Duntzer : Anmerkungen, p. 687. — Riemer : Mittheilungen I, p. 103.
160 GHAFITRË IV
fond même en lannes en montraat à Herder la chambre qa' habitait Gœthe '. Ses premières rektions avec le philologue Moritz et Meyer p le Jvaillaol Suisse > deviennent de plus en plus intimes *. Avec Tun, il revoit ses œuvres et étudie rarchéologie, avec l'autre, son maître dans les arts, il court musées et églises et apprend à regarder. Le compositeur Kayser, avec lequel il était en relation 4epui8 son enfance* vient se joindre encore, en automne, à ce.petit cercle d'intimes et loge, pour commencer, dans Tappartement même de Gœthe. Quant à Tischbein, qui passait son été à Naples, il le vit moins que pendant le premier séjour. Leurs caractères décidés et indépendants avaient quelque peine à s'entendre, et le voyage en commun à Naples, paraît même avoir jeté quelque froid dans leurs rapports \ Outre ces familiers, Gœthe voit le conseiller Heiffenstein, avec lequel il fait de fréquentes excursions, le comte Friess, dans la maison duquel il entend la lecture des nouvelles galantes de Tabbé Gasti, faite par Tabbé lui-même, et surtout Angelica Kauffmann, chez qui il dîne régulièrement le jeudi
* DûNTZER : Herdêrs Reise naeh Italien, ^ sept. 1788:
- Meyer était né en 1760 à Stàfa (canton de Zurich), il mourut en 1832 comme directeur de l'institut de dessin de Weimar. Il a laissé plusieurs écrits sur les beaux-arts, entre autres : Entwurf einer Kunstgeschichte des XVIII JaJirhunderts, Son principal travail a été l'édition, accompagnée de notes, des œuvres de Winckelmann.
3 Tischbein ne répondit pas à l'attente de Gœthe qui voulait, semble-t-il, l'entraîner à Weimar pour y diriger l'école de dessin qui fut plus tard confiée à Meyer.
et le dimanche*. Cette femme-artiste, simple et aimable, dont tous les voyageurs allemands de la fin du siècle partent avec affection encore plus qu^ayec enthonsiasme, n'était pas, semble-t-il, aussi heureuse qu'elle aurait mérité de l'être*. L'ardeur toute mercantile de Mn épcmx, malgré une fortune aësez considérable, lui étaît pénible et elfe recevait avec bonheur les artistes étrangers qui venaient la voir.* Gœllie a en elle la plus entière confiance. Il admire fort ses tableaux et s'y intéresse vivement. De son côté, elle l'encourage dans ses études de peintufe et de dessin. Elle fftit de lui m portrait, afisez peu ressemblairt il est vrai, représentant un fort beau jeune homme, mais non pas le poète *. Ce sont là des amitiés précieuses
* Â. Kaufhiann ou KaniTinsuin, née à Coire'en i74i, morte à Rome en 1807j peintre de talent. « Ses ouvrages ne se distinguent pas par la force et la profondeur, mais par une agréable sérénité, le charme de la forme et du coloris » (Âlf. MiCIiiels : Stndes sur l'Allemagne, vol. H, p. 479). — Son tombeau se trouve à Andréa délie Fratte à Rome. — LÉON DE WailLy : Angélica Kaufniann n'est ^n'UB romcm et s'arrête a« inarie^e d*ABgélica.
* Voyex : Fried. Brun : Rômisches. Leben, Ih Th^^ |». Î3. — Herder dit d'elle : « C'est une ame sensible, délicate et pure, tout entière artiste*; eUe est tout ce qu'il y » de plus simple, sans charmes corporels, n^ais pourtant fort intéressante. Son caractère distinctif est la simplicité, la pureté, la finesse : il est triste pour l'art et l'humanité qu'elle vieillisse déjà quelque peu. (Duntzer : Herder s Reise nach Italien, 20 sept. 1788.) — Dans ces mêmes lettres, Herder montre fréquemment sa mauvaise humeur contre Goethe qui, à son avis, n'avait pas su apprécier Angélica (!).
5 L'édition des œuvres de Gœthe de 1787-1790 contient deux gravures d'après des tableaux d'Àngélica, vol. V : Egmont et Claire, vol. VIII : L'e buste de Gœthe (la Tragédie appuyée contre un piédestal admire le buste du poète, la Comédie, assise tout auprès, joue avec l'Amour).
162 CUAPITRS IV
qu'on se garde biai de négliger, aussi Gcsthe est aux petitssoins auprès d' Angéliea; il Taecompagnedans ses promenades, Tisîte avec elle les eoUeetimia de* tableaux, et donne, en^ son honneur, un concert dans Tatelier de Tischliein \ Il fait également la connaissanse du chevalier d'Ag ineourt, qui sassemblttt alors des matériaux pour sa grande «r Histoire dft Tart par les monuments, > et celle du peintre et architecte français Cassas, qui revenait d- un voyage en Asi3 et en Afrique.
Toutes ces relations étaient pour Gœthe aussi utiles qu'agréables. La plupart habitaient Rome depuis nombre d'années et pouvaient puiesamment aider r artiste-poète de leur longue expérienoe, de leurs conseils et de leurs encouragements. Reposé maintenant, et calme, le travail ne surpasse pas ses forées et il profite de tout'. En un seul jour il voit douse églises, ce -qui est énorme, et cela,, sans trop de fatigue ^. Il court les monuments antiques. Le Golisée et le Panthéon parlent à son esprit dans letnr sévère grandeur ; les statues semblent faire partie de son existence et deviennent vivantes. Il fait F ascension de la colonne Trajane et ne sait comment assez admirer la vue dont il jouit, de son sommet, sur le Gapitole, le Palatin et la ville à demi-éclairée par les rayons du soleil cou-
* Juillet 1787. Bericht : Angélica n*aUait jamais au théâtre, quoiqu'elle appréciât la musique. Ce concert devait être pour elle une compensation.
« 9 juil. 1787.
chant. Un autre jour, en eonipagnie de sa ehère An« gélica, il TÛite, au palais Barbeiini : la Femarine et une auperiie Madooe à renfimt de Léenard de Vinci, qui n'y est plus aujourd'hui^; au palais Bondanini : le cél^re luasque de Méduse, actuellement à Munich; enfin, à la Fanédne : les fresques immortelles de rUrhinate. Il dispute arec ses amis sur les mérites respectifs de son favori, Michel*Âoge, €t de Raphaël, et la discussion se termine par T éloge commun de Léonard de Vinci. Par contre, il défend vivement le tableau de la Transfigiiratio& contre le reproche de duplicité* Son guide, Volkmam^^ ayant la maladresse de prétendre, à propos des- Sibylles de Sainte-Marie- de la Paix, que Raphaël avait été gêné par l'étroitesse de Tespace, il le réfute avec vivacité et affirme mêm)^ que T habileté à tirer profit des moindres recoins, fait partie de la grandeur et de Télégance de ce midtre '. De la chapelle ^tine, où il admire toujours davantage la vigueur de Michel-Ange, de la gal^e Borghèse, où il constate avec joie combien son (»il s'est formé par l'exercice, il court jusqu'à Saint-Paul-hors-les-Murs et Saint-Jean de Lati'an, ces coIosseiS de la Rome chrétienne, ou bien va s'imprégner, dans les villas Ludovisi, Borghèse ou Albani, de la sensualité pure et gracieuse des anciens. Tout
< VOLKMANN lindique également vol. II, p. 28a 2 édit. (4777).
* Dans sa citation de Volkmann (Dezember-Bericht), GkBthe commet une petite erreur. C'est Rothe et non Rohe qu'il faut lire ^olkmann II, p. 405).
l'intéresse. Des vues de Palmyre, rappoi*tées .par Cassas, lui causent un véritable plaisir, et il déclare qu'on ne saurait rien imaginer* de plus beaa que les bas-reliefs du Parthénon, dont Worthley lui avait fait voir les dessins» Ëa outre, il SiCbëtê. des o&uvres artistiques pour ses amis de Weimac ; JEait aiouler, pour le duc, un pUtce du prétendu crâne de fiapliaël, conservé à la ||al^rie de SûiU*Lue * ; suit avee attention les travaux d^s jeunes peintres^ et augure un brillant avenir de l'exposition faite par les élèves de l'Académie française: Gauffier, Saint-Ours et surtout Drouais*, jeuiie artiste d'an talent fort remarquable , dent la mort subite lui causa une réelle douleur.
Certes, c'est là une activité fiévreuse et l'on -cornprend qu'il s'écrie parfois, qu'une vie ne suffirait pas poui* étudier toutes ces merveilles entessées par les générations *. Et cependant^ ce n'est qu'une partie de ses ira V aux. Encouragé pai* Meyer, par Angélica et surtout par Haokert, qui lui pi'oniet qu'eu dix-huit mois il lui fera faire de tels progrès qu'il trouvem plaisir- à sespropres ouvrages ^. U se remet avec une nouvelle ar-
* BtiefivfchHel mil Karl Aurjust, 16 févr. 1788. — ^Ce crâne ne peut pas être ce lui de Raphaël, dont on a retrouvé tout le corps^ dans ^on tombeau, au Panthéon. •
* Drouain, élève de David, né en 1703, mort en 1788. Mur lus à Minlurtheis et La Cananéenne aux pieds de JésuÉ^ conservés au. Louvre, sont ses chefs-d'œuvre.
5 24 juil. 1787. — Katilius dit aussi :
Quid longum toto Homam venerantibus aevo ?
Nil uuquum longuiu est, qvj^d sine fine placet.
(RuTiLius : lllnerarium, v. 3-4.), ^ 10 juin 1787 et déjà le 15 mars 1787.
SECOND SÉrOtJR A ROME 16?)
deuT à manier le crayon et le pinceau et s'engage, visà-rm de lui-môme, à ne point se reposer que tout ne soit devenu pour lui « conception vivante et non plus » parole et tradition, — C'a été là, écrit-il le 27 juin » 1787, depuis ma jeunesse, mon désir et mon tour- * ment; je veux au moins atteindre ce qu'on peut atj» teindre et faire le faisable, puisque, justement ou » injustement, j'ai souffert pendant de si longues* an- » nées le sort de Sisyphe et de Tantale » . La bonne volonté ne lui manque pas, mais il remarque bientôt que, si la conception est facile, l'exécution l'est infiniment moins, et qu'il lui faudra de grands efforts pour arriver à vaincre sa répugnance naturelle à apprendre le « métier d'un ouvrage *,» et à consacrer à cela le temps nécessaire. Il est possible de devenir connaisseur, l'œil et le goût se forment, mais la main reste maladroite et Gœthe s'écrie, un mois à peine -après ses belles résolutions et dans un accès de mauvaise humeur, que le dessin ne va pas, mais pas du tout, et qu'il l'abandonnera pour le plâtre *. Il avait songé à aller rejoindre Hackert à Naples, pour y profiter de son enseignement, il y renonce'. Et cependant, à Frascati, où il fait \m séjour en automne, la beauté
* 20 juil. 1787.
a 23 août 1787.
5 W. Tischbein écrit de Naples, le 10 oct. 1787, à Merck : « Gœthe reste encore ici (en Italie) ; il est devenu à moitié peintre et j*apprends qu'il dessine assidûment, à Rome, la tête et le paysage. Je l'attends ici dans quelques jours et retournerai avec lui à Home (Briefe an J.-K Merck von Gœthe, Herder, etc.).
de la nature le frappe tellement, û se sent si capable de comprendre la grandeur de cette sévère campagne, qu'il se persuade, qu'arec ses dispositions et sa connaissance du chemin, il arrivera à faire quelque chose, reprend le crayon et dessine à en devenir fou*. De retour à Rome il se calme un peu, met Tart pratique de Côté pour pouvoir achever ses travaux littéraires et constate, non sans quelque amertume, qu'il est trop âgé pour faire jamais autre chose que de mauvais ouvrage *. Il n'en continue pas moins à prendre jusqu'à quatre leçons de. perspective par semaine * et, comme l'hiver le force à renoncer au paysage, il se voue à rétude du corps humain. Ses connaissances ostéologiques lui sont pour cela d'un véritable secours et il fait, ou croit faire, de rapides progrès. C'est là, d'ailleurs, son dernier effort dans cette fttusse direction de son activité * ; il ne réussit pas mieux que dans le paysage et reconnaît le 6 février, pour la seconde fois, qu'il n'est plus temps pour lui de se vouer à la pratique de l'art. S'il passe encore quelques heures à modeler un pied humain, qui lui réussit à la satisfaction
* Briefwecksel mit Karl August, 28 sept. 17S7.
* 24 nov. 1787.
* Gœtkes Briefe an Fritz von Stein, 18 déc. 1787. U en avait pris dès le premier se. our.
* Voyez Gesprâche mit Eckerm,ann, 20 avril 1825 : « Ainsi, ma tendance pratique dans les arts plastiques était vraiment fausse, car je n'avais pour cela aucune disposition naturelle et ne pouvais, par conséquent, rien développer de semblable en moi. »
— Voyez aussi : Werke XV, p. 713. Materialien zur Geschichte der Farbenlehre : Konfession des Ver f assers.
d'Henri Meyer, son cher maître dans tous ses travaux, ce n*est plus qu'un amusement qu'il quitte sans peine la veille de son départ de Rome. Il a ouvert la porte du temple et est resté à l!entrée, heureux déjà d'avoir pu jeter un coup d'cBîi investigateur dans le sanctuaire ^
Pendant son premier séjour, Goethe s'était fort peu occupé de musique. Le théâtre et les grandes cérémonies religieuses ne l'avaient pas plus attiré que les délassements du peuple. Il n'en est plus de même maintenant. A Naples déjà, il avait reconnu l'influence bienfaisante de son voyage en Sicile à ce fait, que la compagnie de l'homme lui était redevenue supportable *. Nous venons de voir que sa sauvagerie primitive vis-à-vis de la société avait quelque peu diminué, et c'est sans peine qu'il se décide à prendre part aux fêtes religieuses et populaires, et à fréquenter le théâtre, « où Gimarosa l'amuse et l'attire encore malgré » la chaleur *. » Du reste, ses rapports avec le compositeur Kayser, jeune homme d'un caractère facile et aimable, doué non de génie mais d'un talent réel et dont il savait faire jouir ses amis, contribuèrent fort à développer son goût pour la musique *. Déjà avant
* 6 sept. 1787.
< Naples, 22 mai 1787.
* Gœthe und Kayser, 14 juil. 1787.
* Kayser était né en 1755 à Francfort, n se lia probablement avec C w ihc i déjà en 1770. Ses relations avec le poète, sans avoir été jamais rompues, reprirent avec activité en 1781. Elles s'éteignirent en 1789. Voyez pour la biographie de Kayser et sa corres-
Tarrivée de celui-ci, Gœthe a\rait organisé, avec quelques amis et des chanteurs de Topera, un concert qui avait attiré sur lui*inême« à son grand regret, l'attention du public \ > Une fois Kayser à Rome, il se procure un piano ,et reprend -avec lui les. partitions de leurs opérettes communes et de la tragédie d'Egmont '• Mais surtout il assiste, sous sa complaisante direction, aux principales fêtes religieuses. Il va entendre régulièrement les messes de la «emaine sainte et Kayser, aussi versé dans T histoire qite dans la pratique de son art, lui en explique la valeur* La musique n'était pas, comme il dit & Ëckermann, « dans sa sphère ' ; » aussi ne faut-il pas nous attendre de^sa part à un grand enthousiasme. Néanmoins, il admire sincèrement cette harmonie simple et grandiose. Un motet de Palestrina le frappe, il trouve la musique de la chapelle Sixtine de toute beauté et remarque, entre autres, le Miserere d' AUegri * et les reproches faits à son peuple par le Crucifié. « Le moment où le pape, » dépouillé de toute sa splendeur, descend du trône
pondance avec Gœthe : C.-A.tH. Burkhardt: Gœthe und der Komponist PK-Chr, Kayser (Leipzig, 1879), — AuG. Stœber : Alsatia, 1873, p. 4a
* JuiUet 1787, Bericht.
* Kayser avait composé pour celle-ci une symphonie.
' Gespràche mit Eckermanny vol. I, 3 nov. 1823. — Sur les rapports de Gœthe et de la musique, voyez l'excellent ouvrage d*AD. JULLIEN : Gœthe et la Musique (Paris, 1880). U est regrettable que Tauteur n'ait pas eu connaissance de l'ouvrage de C.-A.-H. BuRCKHARDT : Gœthe und der Komponist Kayser, ^
* Composé vers 1629. — - Voyez aussi ce qu'en dit Mme de Staël {Corinne, L. X, chap. IV).
» pour adorer la croix, tandis que tous restent à leur » place, que chacun est silencieux et cpie le chœur » entonne le pojnélm mem^ qtdd fed tibi f est un des
' plus beaux* de ces remarquables cérémonies
» Rien n'a fait sur moi, comme on dit, de Teffet; rien
» ne m'en a imposé, mais j*aî tout admiré Dans
» les cérémonies papales et surtout à la ebapelle Six- > tine, tout ce qui, dans le culte catholique, paraît dé- » sagréable, se passe avec beaucoup de goût et une » parfaite dignité ^ » Dans tout cela, c'est certainement moins la musique même qui T attire que ce plaisir qu'éprouve le voyageur à étudier des mœurs inconnues et qu'il semble avoir, eu si peu en arrivant à Rome. Sa curiosité s'étend non seulement aux cérémonies du culte catholique, mais aussi aux manifestations de la joie romaine. Il écrit à Fritz de Stein et aux enfants de Herder, qu'il a beaucoup désiré les avoir auprès de lui, en assistant à l'illumination de la coupole de Saint-Pierre, « où Ton voudrait, pour » voir convenablement, posséder quelques yeux de » plus '.» Une fête de trois jours à l'Aracœli, en l'honneur de la béatification de deux franciscains, lui paraît également d'un bel effet, « bien que ce ne soit là » qu'un épilogue de la fête de Saint-Pierre \ » Par contre, un combat de taureaux au mausolée d'Auguste ne l'édifie que médiocrement. Quant au car-
< 22 mars 1788.
* Gœthes Briefe an Fritz von Si ein, 30 juin 1787.
3 9 juil. 1787.
no CHAPITRE 17
naval, il lui consacre cette année un peu plus d'attention que k précédente. De sa fenêtre, il jouit de la vue sur la Porte du Peuple, sur Tobélisque, sur la tribune des spectateurs, toute tendue de tapis rouges, et sur Timmense Corso, long de trois mille pas, bordé des deux côtés d'équipages et rempli d'ane foule qui laisse à peine un étroit e-spaee pour les chevaux. « Gomme courses, c'est peu de chose, maisTen- > semble offre un coup d'œil intéressant et remarqua- » ble *. » Il en voit une partie en voiture avec Angélica ', mais, à part cela, n'assiste à aucun fe^tino et vit, au milieu de tout le tumulte, aussi retiré que possible. La description détaillée qu'il nous en a laissée et pour laquelle ses amis SchOtz ' et Moritz ^ lui furent d'un grand secours, prouve d'ailleurs qu'il y prit plus de part que les lettres qui composent son voyage en Italie ne le feraient supposer.
Gœthe parle peu de ses études scientifiques pendant cette année, mais il fut loin de les négliger. Il explique à Moritz, qui semble y prendre plaisir, sa plante-type, son iv xal ndv, et lui en fait même le
4 Gœthes Briefe an Voigt, ^ janv. 178S.
• Gœthes Briefe an Fritz von Stein, 16 févr. 1788.
' Schûtz dessina pour Gœthe les masques les plus frappants. Ces dessins furent reproduits dans la première édition du Carnaval romain, chez Unger.
* Moritz lui donna évidemment quelques détails. Comparez : Moritz : Reise eines Deutschen l, p. 165, la lettre du 2 mars 1787 et le récit de Gœthe à propos du : « Sia ammazzato il signor padre ! » (Rômisckes Karneval : Moccoli.) Voyez aussi : M»« de Staël: Corinne, L. IX, chap. I, une description analogue.
dessin imaginaire. Il cueUle «r jonrneUement, dans » chaque jardin, en se promenant et dans les moindres > parties de plaisir, toutes les plantes remarquables » qu'il rencontre ^ ; > il s'explique bientôt la difformité du cactus opîêutia; il étudie avec Reiffenstein la multiplication des plantes par boutures, fort peu pratiquée alors et remarque, dans le jardin d'Angélica, la croissance lûngulière du pin. La veille de son départ il plante, dans ce même jardin, un de ces arbres, qui prospéra pendant plusieurs années, mais qu'après la mort d' Angélica, un nouveau possesseur fit arracher *. C'est pendant ce séjour également que naquit sa singulière théorie sur l'optique. Entendant ses amis parler fréquemment de couleurs chaudes, de couleurs froides et d'autres choses qu'il ne saisissait pas, peu satisfait, d'un autre côté, des explications qu'on lui donnait ou qu'il trouvait dans le dictionnaire de Suleer, seul ouvrage qu'il eût alors sous la main, il se mit lui-même en quête de la vérité et fit, sur ce sujet, nombre de suppositions '. Enfin, un beau jour, « ayant » remarqué l'impuissance du bleu et ses rapports avec » le noir, » il affirme à ses amis, avec une parfaite assurance, que le bleu n'est pas une couleur. On se récria vivement; seule, Angélica prit son parti et, sur sa demande, peignit même un tableau sans y mettre
* Werke XIII, p. 53 : Die Métamorphose der Pflanzen : Geschichte meines botanischen Studiunis. — Conf. Briefe anHerder, 18 août, et à Knebel, 3 oct 1787.
* Ibidem.
5 24 nov. 1787 et 1 mars 1788.
de bleu. « Et vraiment, dit Gœtbe, c'était un tableau
* fort joli et liarmonieux je ne veux cependant
» pas nier qu'elle avait emplojré un noir tirant sur le » bleu *. »
Notre poète s'était, promis de ne se laisser détourner de son travail par aucune attraction féminine. Mais le regard fatigué par la continuelle contemplation des œuvres d'art, demande parfois à se reposer sur un être vivant ' ; et puis, le cœur est faible et a peine à se taire dans la féconde et voluptueuse Italie. Iphigénie et Nanmeaa Tavaient protégé jusqu'alors, maintenant l'une est oubliée,* l'autre est retournée à Weimar, et le poète s'éorie : « Romel tu es un
* monde, c'est vrai; et cependant sans l'amour le » monde ne serait pas le monde et Rome ne serait > pas non plus Rome'. » Aussi, pendant son séjour à Gastel-Gaudolfo et à Frascati, ces lieux enchanteurs où il avait compris la beauté du paysage romain, il ne put s'empêcher de jeter les yeux sur une aimable Romaine qui vivait, à Rome, non loin de sa propre demeure. On se lia d'amitié, et la jeune fille aurait pu faire oublier, elle-même, à l'auteur de Werther toutes
* Werke XV, p. 745 : Materialien zur Geschichte der Farhen~ lehre : Konfession dei Verfasters,
* Denn auch dieser Genuss verlangt Erholung und Musse ; Nach lebendigem Heiz sucht mein schmachtender Blick.
{Epigramnie 37.)
' Eine Welt zwar bist du, o Boni ; doch ohne die Liebe Wâre die Welt nicht die Welt, wâre denn Rom auch nicht Rom.
{Elégie I.)
ses sages résolutions, si elle ne lui avait présenté une de ses ^amies de Mitan. Goethe, toujours à la poursuite de Tidéal^ ne craint pas le changement, et la blonde Milanaise prit bientôt dans son cœur la place de la brimt Romaine. Les relations devinrent en peu de joure si intimes, que la jeune fille n*hésita pas à prendre de lui quelques leçons d'anglais. La chose aurait pu aHer asse» loin, si Gœthe, ayant appris qufe la belle était fiancée, ne se fût aussitôt retiré. Il ne la perdit cependant pas complètement de me et, quelques semaines plus tard, ayant 8u qu'elle était tombée gravement malade à la suite de l'abandon de son fiancé, il demanda de ses nouvelles à plusieurs reprises et avec une sincère sollicitude. Il l'entrevît encore }iendant le carnaval, dans la voiture d'Angélica, et lui fit, la veille de son départ de Rome, des adieux qui sembleraient prouver, s'ils furent aussi tendres qit'il nous le raconte, qu'on lui rendait son amour. Ce sont là les seules relations amoureuses que nous donnent les récits de Goethe. On raconta à Welmar qu'il avait ramené avec lui une jeune fille jusqu'en Suisse, mais cette anecdote est dénuée de tout fondement"*. G. de Hum-
< Lewes a réfuté, depuis nomlire d'années, cette erreur répétée encore dernièrement par un homme qui pourtant connaît bien Gœthe : M. Blaze de Bury. Quoiqu'en prétende celui-ci, dans son article de la Revue des Deux- Mondes, 15 avril 1870, il n'y a jamais eu de Milanaise du l*' séjour (ou au moins rien ne le prouve). La lettre de Schiller k Kœrner ne nohuiie pas Gœlhe, mais porte seulement Tlnitiale G. qui hidique le' comte Gessler, ami de Kœrner. Tout Talinéa, page 910 (Revue des Deux- Mondes, 1870), est donc complètement erroné. Voyez Lewes : Gœthes Leben : Italien^
boldt rapporte, il est vrai, avoir vu à Rome une an ciemie- amante de Gœthe, dont les grfteea ianées ne faisaient pas supposer une jeunesse remarquablement belle : il est fort probable aussi, que les Elégieg romoh nesy quoique composées à Weimar, ont quelque source intime dans la vie du poète en Italie * • Dans ses entretiens avec Ëckermann, celui-ci semble dire le contraire*. Ne cherchons donc point ce que le tact de Gœthe n-a pas voulu nous révéler; aussi bien ce fait n'est pas ici d'une importance capitale.
Au milieu de tous ces travaux et de ces distractions, Gœthe n'oublie pas les amis qu'il a laissés -k Weimar. II prend intérêt à tout ce qui se passe en Allemagne ; lit avec Itoritz le dernier ouvrage de Herder sur la pliilosophie de l'histoire, l'étudié et le commente; écrit au duc des lettres qui révèlent un sens politique remarquable, et envoie régulièrement son journal à M"^ de Stein et à Herder. Il s'occupe, avec le ministre Voigt, des finances, et se tourmente des difficultés que rencontre l'entreprise des mines d'Ilmenau. Enfin, il donne à Fritz de Stein et à son serviteur Seidel, qu'il affectisiine particulièrement, des directions sur la marche de leurs études. Ne vous étonnez pas de le voir, par contre, ayant conscience des progrès qu'il a réalisés, détourner la duchesse-mère Amé-
> Les lettres de Herder datées dltalie sur Gœthe et ses amis, et DûNTZER : Gonthe und KarUAugust, p. 901, ne laissent pas de doute à cet égard.
' Gespràche mit Ëckermann, vol. II, 8 avril 1829.
lie de venir le rejoindre à Rome. Quelle que soii, en effet, son affeetion pour elle, il tient bien qu'elle heurtera fréquenunemt ses goûts les plus ehers, rentravera dans son développement et que leurs rapports réciproques ne sauraient y gagner * • Il profite aussi de son éloignement forcé des affaires pour régler sa position future à Weimar. De Naples déjà, il avait écrit au duc qu'il était heureux de le sentir diriger lui-même le paya, et il avait ajouté : « Rendez-moi à » moi-même, à ma patrie et à vous-même, afin^que je » recommence une nouvelle vie et une nouvelle vie » avec vous'. » Il insiste de nouveau à Rome^sur ce sujet, qui lui tenait fort à cœur, se fait prolonger «on congé et demande à Charles-Auguste de lui permettre de rentrer à Weimar, non plus comiàe ministre, mais en simple particulier. • Je puis bien le dire, dans cette » solitude de dix-huit mois, je me suis retrouvé moi-
» même; mais comment? Gomme artiste! Rece-
» vez-moi comme héte^ permettez-moi de r^nplir la » mesure de mon existence et de jouir de la vie à » vos côtés ; ainsi il vous sera facile de diriger mon » activité (Kraft) çà et là, d'après votre volonté, » comme une source nouvaltement jaillissante, gon- » liée et pure'. » Les lettres de Weimar ne lui man-
* La. duchesse Amélie renvoya son voyage à l'année suivante et se trouva à Home avec Herder, qui avait accompagné Dalberg.
« Briefwechsel mit Karl-August, Naples, 27 mai 1787.
5 Ibidem, 17 mars 1788.
quaieiit pas non plus et elles étaient pour lui « comme » la tramoBtane qui éelaircit le ciel ^ » A la fin du séjour cependant, la correspondance diminue quelque peu, surtout avec M™* de Stein *. Le poète cherchait, de ce côté également, à changer la nature de ses rappoiis et à desserrer peu à peu ses liens.
C'était là, vous Tavouerez, une existence singoliè* rement remplie. L'archéologie, les sciences, les arts et les plaisirs semblent chacun s'emparer de toute sa personne et occuper toutes ses foeultés. A Weimar déjà, nous avions remarqué chez Gœthe une force de travail considérable, nous l'avions vu se prodiguer de tous côtés et suffire à tout. Pendant la première partie de son séjour en Italie, cette activité avait été bornée pai* Textréme agitation du voyi^ar et par la surabondance même du travail imposé. A Naples et en Sicile, son esprit s'est rassis et la vie a été plus contemplative qu'active. De retour à Rome, Gœthe s'est retrouvé lui-même, doué de plus de force et d'énergie que jamais. Le sentiment de bonlienr et de tranquillité, acquis en Sicile, ne le quitte phis. Dès les premiers jours, il écrit qu'il se réjouit de la vie : « 11 n'y a » (fn'une Rome au monde, je suis ici comme le pois- » son dans l'eau et je reste à la surface comme une » balle de plomb flotte sur le mercure, tandis qu'elle » enfonce dans toute autre liquide. Rien ne trouble
* Briefwechsel mit Karl'August, i6 févr. 1788.
* Aussi, on raccuse parfois de froideur. Voyez Briefe von Gœihe an Fritz von Stein, lettre de M»* Gœthe du 22 févr. 1788.
» l'atmosphère de mes idées, si ce n'est le sentiment > que je ne puis partager mon bonheur avec mes » amis \ » li se sent jeune de nouveau en travaillant à sa tragédie d^EgmofU et voudrait communiquer cette jeunesse à tous les siens.* Son esprit est plus actif, plus léger. En quelques mois Gœthe est devenu un autre homme. Dans Tabondance de tout ce qui lui est cher et précieux, l'art devient pour lui une seconde nature et chaque jour il en jouit plus purement. Il amasse et coordenne toutes ses impressions, afin de rapporter le meilleur à Weimar, et ce qu'il y rapportera, en tout cas, c'est « un cœur joyeux, plus capable » de jouir du bonheur que l'amour et l'amitié lui » destinent*. » Soyez certains, du reste, que ses facultés poétiques s'étendent autant que son cœur et son intelligence. Le dessin et l'étude des beaux-arts sont pour sa poésie un secours puissant et non un obstacle, « car il faut peu écrire et beaucoup dessiner^. » Ce que Gœthe veut, avant tout, c'est arriver au fond des choses, comprendre, et pour comprendre, il pratique. Le dessin développe l'attention et la guide * ; il enseigne à voir, et ce n'est qu'après avoir manié le crayon que Gœthe s'écrie : « Maintenant je vois ; » maintenant seulement je jouis de ce que l'antiquité » nous a laissé de plus achevé: les statues ^. » Il se
< Fin juin 1787.
« 22 sept. 1787.
3 21 déc. 1787.
* Voyez : Unterhaltungen mit Kanzler Mûller, 30 nov. 1816.
K 10 janv. 1788.
flatte certainement, pendant quelques semaines, d'arriver assez loin dans la pratique de Tart et éprouve quelque dépit à remarquer que ses progrès sont moins sensibles qu'il ne le comptait d'abord, mais qu'importe! son temps n'a pas été perdu. « Je suis appliqué, » heureux, et j'attends ainsi l'avenir. Chaque jour je » vois mieux que je suis né, au fond, pour la poésie
» (Dichtkumt) De mon long séjour à Rome, je
> retirerai l'avantage de renoncer à l'art plastique... » C'est bien, j'ai atteint mon désir de ne plus tâtonner dans une chose vers laquelle je me seutais pas- » sionnément porté \ » C'est là, d'ailleurs, le moindre avantage. Quelques jours plus tard, en face des statues admirables que possédait l'Académie française, il résume en un mot le résultat de ces deux années : < J'a- » v{4s cherché à m' expliquer en quelque mesure la » proportion, l'anatomie, la régularité du mouvement, » mais ici je ne compris que trop, qu'en fin de compte » c'est Idi forme qui renferme tout : la convenance, le » rapport, le caractère et la beauté des membres*. » Jamais reproche n'a donc été moins fondé que celui qu'on a adressé si souvent à Gœthe de n'avoir rien fait pour son art — j'entends la poésie — pendant ce second séjour à Rome. Eh quoi ! parce qu'il n'a écrit ni tragédie ni épopée, n'a-t-il rien fait? Le développement antérieur, d'où sort l'œuvre, Ji'a-t-il pas au fond une importance aussi grande que l'œuvre elle-
* 22 févr. 1788.
« Avril 1788.
même? Pour l'orange, il faut une fleur d'oranger, ei cette fleur est digne d'être étudiée ; elle est quelque chose par elle-même. Ce que Goethe a fait pour son art de poète, vous venez de le voir, et c'est énorme. Qu'il ait renoncé à la pratique de l'art, après s'être demandé s'il ne resterait pas définitivement à Rome * , est un résultat purement négatif, qui perd encore de son importance quand on songe combien peu ce goût avait entravé le poète à Francfort et à Weimar *. Non ! ce que Goethe a acquis pendant ce séjour est un avantage tout positif : il a appris à dessiner et à peindre, non avec le pinceau, mais, grâce au pinceau, avec la plume. Croyez-vous donc que l'esprit ne se ressente pas de cette tension continuelle à reproduire matériellement la nature telle qu'elle est, dans tous ses •détails, avec ses finesses et ses grandeurs? Tant que vous* ne la copiez pas , vous restez daiis les idées vagues et générales. Votre sentiment seul vous guide. Votre impression est profonde, agréable, certes, mais vous ne vous en rendez pas même compte à vousmême, parce que vous n'avez vu que l'ensemble, que vous n'avez rien analysé, et que la raison veut l'analyse. Voilà pourquoi toute description est un exercice fort utile à l'intelligence, car toute description apprend à voir; mais jamais elle ne le fera aussi complètement, aussi minutieusement que le fait le des-
* Unterhaltungen mit dem Kanzler MûUer, 25 avril 1819.
* HiRZËL {Gœthes Italienische Reise, Bàle, 1871) attache à ce fait une beaucoup trop grande importance.
sin, parce qu'en décrivant nous choisissons ce qui nous intéresse, qu'en dessinant nous sommes forcés de tout reproduire ; que l'esprit ne guide plus l'œU, mais que l'œil contraint l'esprit; que votre âme, avec se» penchants, ses faiblesses, n'est plus seule à jouir, mais que votre corps lui-même jouit; que l'action de l'être matériel, nature, palais ou statue s'exerce sur vob^ être matériel, aussi bien que sur votre être spirituel, qu'elle s'exerce sur vous tout entier. La subjectivité diminue, l'objectivité augmente. Toutes deux subsistent, mais dans des proportions diverses, et rien ne développe la capacité objecUve, et, par conséquent, n'apprend à voir, comme le dessin * . Certes, le poète qui, pendant des mois, s'exerce à reproduire sur son papier les environs de Rome, le corps d'une belle fenmie ou une statue antique, qui modèle des têtes et un pied, n'a pas perdu son temps. Il a appris à voir et à faire voir; sa poésie prend corps et devient peinture. Voilà le résultat de ce second séjour. Résultat déterminé, positif, suite naturelle et complément nécessaire du premier séjour et du voyage en Sicile, admirable préparation à ces chefs-d'œuvre de la poésie plastique : les Élégies ramaines.
^ Comparez les dessins de deux peintres, représentant le même paysage. Chacun aura son caractère à soi^ mais il vous faudra chercher ce cars^ctère individuel ; la similitude des dessins vous frappera tout d'abord. Comparez, au contraire, les descriptions d*un même endroit chez deux écrivains, vous aurez souvent peine à en reconnaître les rapports. La subjectivité a dominé et l'un a vu autrement que l'autre. Description et peinture forcent à sortir de soi-même, mais celle-ci bien plus complètement que celle-là. Le peintre montre ce qu'il a vu, le poète ce quHl a senti.
§ II. Les œuvres.
Le cultivateur qui veut tirer d'un terrain le plus grand parti possible, n'épargne point sa peine : il enlève d'abord les ronces et les arbustes qui tirent à eux, sans profit, une partie des sucs nourriciers du sol, puis il laboure celui-ci, le retourne, l'engraisse avec soin, et alors seulement il peut faire ses semailles. Gœthe en agit de même avec son intelligence : la première année, il a arraché les herbes inutiles et labouré; il a semé, la seconde. Les fruits, nous ne les trouverons pas en Italie, c'est à Weimar qu'il vous faut les chercher. Ce n'est pas à dire qu'il ait, pendant ce second séjour, négligé ses œifvres littéraires ; au contraire, il y a beaucoup travaillé; mais sa principale préoccupation a été moins de créer que d'achever les travaux commencés. Il modifie le plan primitif de quelques-uns, en remanie complètement d'autres, et toutes ces modifications trahissent d'une manière frappante l'influence du milieu. Il ne sera donc pas sans intérêt de les étudier rapidement.
Egmont. Le premier travail dont Gœthe s'occupa pendant ce second séjour fut sa tragédie à" Egmont. Elle était déjà certainement fort avancée. D'après ses Mémoires, il y aurait songé tout de suite après Gœtz; mais les Mémoires ne sont pas, pour la chronologie de ses œuvres, une source parfaitement sûre, et il semble plus juste d'en faire remonter la première
conception en 1775, à la fin du séjour de Francfort *. Il y travailla avec ardeur en 1778, et la fit voir, avec sa comédie des Oiseaux, à M"« de Gœchhausen en juillet 1779 *. En 1782, il l'envoya à M^ Voigt, en reconnaissant, il est vrai, que ce n'était là qu'un essai '. Depuis lors, il n'y toucha plus jusqu'à l'époque qui nous occupe , pendant laquelle il y travailla avec une grande activité. Le 5 juillet, il écrit que le premier acte est fini et qu'il y a des scènes auxquelles il n'est pas obligé de retoucher. A la fin du mois, le quatrième acte est achevé : «3e me sens tout jeune » en écrivant cette tragédie ; puisse-t-elle faire égale- » ment une impression de fraîcheur à celui qui la » lira*.* Le 11, elle est prête à partir. Il ne l'envoie cependant que le 6 septembre et attend, avec impatience le jugement de ses amis. Celui-ci fut peu favorable. Nous avons remarqué déjà, à propos de VIphir génie, qu'on était à Weimar d'une grande exigence vis-à-vis du poète et que la critique portait sur les moindres détails. On ne saurait donc conclure de cette sévérité à de grands changements entre la rédaction d'Italie et celle qui était généralement connue à la cour. Il ressort cependant des réponses que Gœ-
* DûNTZER : Gœthes Egmont, — Eckermann : Gespràche I, 10 janv. 1825. ~ Voyez aussi la lettre citée page 183.
* Briefe an J,-H. Merck, 26 juil. 1779 : « Gœthe hatte mir seinen Egmont und die Vôgel zum Vorlesen da gelassen, aber woUt's nicht thun. »
' RiEMER : Mittheilungen II, p. 143.
* 30 juil. 1787.
the fait aux reproches de ses amis, que deux points surtout avaient été modifiés : « Qu'on songe, écrit-il à » Herder, ce que c'est que 'reprendre un ouvrage écrit » douze ans auparavant et le compléter sans le ré-
* crire...;. Je ne comprends pas tout à fait ce que tu » dis de Glaire et j'attends ta prochaine lettre. Je vois
* bien qu'il te semble manquer une nuance entre la
* maîtresse et la déesse * . • * Et il répond à M"® de Stein, qui l'avait blâmé sur la manière laconique dont Egmont confie Glaire à Ferdinand : « Je courus im- » médiatement, par un matin splendide, avec vos let- » très dans le jardin Borghèse. Pendant deux heures » je pensai à la mailîhe de la pièce, aux caractères, » aux rapports des personnages entre eux, et je ne
* pus rien trouver à raccourcir J'allai dimanche
» chez Angélica et lui exposai le cas. Elle a étudié ce » drame et en possède une copie. Tu aurais dû assis- » ter à la manière, remplie d'une féminine douceur, » dont elle expliquait tout. Le résultat a été que ce » que vous désireriez encore entendre de la bouche » du héros est contenu implicitement dans l'appari- » tion (finale). Angélica a ajouté que, comme la vision » ne représente que ce qui se passe dans l'esprit du » héros endormi, celui-ci n'aurait pu exprimer au » moyen d'aucune parole l'amour et l'estime qu'il » avait pour Glaire plus fortement que par ce songe, » qui élève Taimable créature non jusqu'à lui, mais
* 3 nov. 1787.
184 CHAPITRE lY
» au-dessus de lui *. * On peut conclure, ce me semble, de ces passages, que toute la pièce avail été quelque peu développée, mais surtout que le carac* tère de Tamante d'Egmont avait été modifié par la façon brève dont celui-ci Tabandonne à Ferdinand, et par la vision finale, où eUe apparaît en déesse de la liberté» Le fait que plusieurs scènes semblent découler d'une inspiration différente est trop affaire de sentiment chez le critique pour qu'on en puisse tirer les moindres conséquences. La langue ne saurait non plus nous servir de critère. Le mètre ïambique est très fréquent et certaines scènes, surtout vers la fin, contiennent même des séries de pentamètres régulièrement formés *. Mais nous ne devons pas oublier que c'est pendant la même période, de 1779 à 1781, que Gœthe travaille à son Iphigéme en Tauride et que celle-ci nous présente également ce phénomène d'une prose fortement rhythmée. Il ne sera donc pas possible, aussi longtemps que la correspondance intégrale de Gœthe, conservée d'une manière jalouse en sa maison à Weimar, n'aura pas été livrée au public, de connaître exactement les modifications apportées à cette tragédie pendant le séjour à Rome. Encore cette correspondance ne sera peut-être pas d'un grand se-
* Bericht, déc. 1787.
< Ainsi le dernier discours de Brackenburg (acte V) se compose, avec quelques légères modifications, d'une vingtaine de pentamètres ïambiques. Schiller fit même cette transformation. Voyez DûNTZER : GœtheB Egmont et Schillers Werke : Ueber Eçmont, Trauerspiel von Gœthe,
cours. En tout état de cause, le seul changement qui puisse maintenant nous présenter quelque intérêt, c'est la mise en scène qui clôt Ttcte Y et qui se si^nche plus de l'opéra que de la tragédie. Bien que Kayser ne fût pas encore arrivé et que Goethe ne s'occupât guère de musique, je ne crois pas qu'il soit trop exagéré de voir ici une influence de la disposition d'esprit du poète au retour de la Sicile et de ses occupations à Rome * . Cette jeune fille qui descend sur un nuage, revêtue de voiles légers, baignée d'une vive lumière et semblable à une divinité, cette apparition accompagnée d'une douce harmonie, qui s'adresse à la vue et aux sens du spectateur plutôt qu'à son intelligence, ce tableau remplaçant les paroles, tout cela me paraît découler admirablement de la vie que nous venons d'étudier. Ajoutez encore cette recherche évidente de laisser une impression finale douce, agréable et harmonieuse. Rien de plus naturel dans Ylpkigénie en Tauride. Le mot de la fin cadre avec F esprit de toute la pièce. Mais ici, dans une tragédie où l'amante se tue et qui se termine par la main du bourreau, il faut être rempli de l'amour de la beauté pure, tranquille et paisible, rempli de l'amour de la vie, pour réussir à éviter une fin tragique et angoissante '. Remarquez aussi ce détail, car il est impor-
* M, Méziéres, dans son ouvrage sur Goethe, a déjà fait remarquer cette influence. W. Méziéres : W. GœUie I, chap. Vil.
* Cela frappait si bien Schiller qu^il voulait absolument faire apparaître, dans cette dernière scène, Âlba jouissant de la con-
tant : cette vision finale dérouta toutes les relations du poète à Weimar, et Schiller même, qui n'était pas encecie Tarai de Gœthe, s'écria, dans la sévère critique qu'il fit de cette pièce : ♦ Comment, au milieu de la si-
* tuation la plus vraie et la plus touchante, nous som-
* mes rejetés tout à coup par un Salto mortale dans
* le monde de l'opéra pour voir un songe *. » Schiller souligne le mot voir et il a raison : c'était ce qu'avait voulu Gœthe.
Les opérettes. M. Mézières et un grand nombre de critiques allemands, trompés par les Mémoires du poète, ont fait remonter la gracieuse opérette de Erwin et Elmire à l'époque de l'amour de Gœthe pour Lili. Les relations avec la charmante Francfortoise peuvent ne pas avoir été sans quelque influence sur la pièce, mais celle-ci était eh tout cas fort avancée lorsque Gœthe fit, au commencement de l'année 1775, connaissance de la fille du banquier Schœnemann. La source en est la ballade du Vicaire de Wakefield de Goldsmith. Nous avons vu que Gœthe apprît à connaître cet auteur à Strasbourg et quïl le lut avec le plus grand plaisir. Rien ne prouve qu'au moment même il ait songé à en tirer quoi que ce fût ; mais, deux ans plus tard, en mars 1773, il écrit à M"« Fahlmer pour lui demander le roman de Gold-
damnation d'Egmont , afin d*y introduire un élément tragique : ËCKERMANN : Gespràche l, 18 janvier 1825.
* ScHiLLERS Werke : Ueber Egmont, Trauerspiel von Gœthe : « um einen Traum — zu sehen. »
smith \ Dix mois après, il annonce, dans une lettre à Kestner *, qu'il travaille à une opérette qui n'exigera pas une grande mise en scène. Il n'est guère douteux qu'il n'entende par là Ertcm et Elmire. Quoiqu'il en soit, il en écrivit quelques parties dès le commencement de Tannée 1774, car il en lut des fragments à Lavater et à Basedow le 20 juillet ', dans une course qu'il fit avec eux sur le Rhin. Le 6 février 1775, il l'envoya à Dusseldorf et la fit imprimer en mars dans VIris *. Une lettre à Kayser du 15 août 1776 semble prouver qu'alors déjà ce compositeur s'occupait à en mettre certaines parties en musique. Pendant quelques années Gœthe ne s'en préoccupa guère.
Nous avons vu, au commencjement de cette étude, que la musique n'était pas négligée à Weimar. Le
poète, si peu musicien qu'il s'estimât, n'était pas sans connaissances musicales et savait fort bien indiquer au compositeur comment il entendait que les différents passages fussent exprimés. Son principal souci, et peut-être subissait-il Tinfluence de Rousseau, qu'il connaissait fort bien, était d'introduire en Allemagne l'opéra gracieux et facile des Italiens. Il
* Briefe von Gœthe an J, Fcûilmer, mars 1773. — Der junge Gœthe I.
* Gœthe und Wertfier, p. 185.
5 Briefe von Gœthe tm Helvetische Freunde.
* Gœthe se trompe donc évidemment quand il rapporte le Lied : « Ihr verbliUiet, susse Rosen » à sa rupture avec Lili, qui n*eut lieu que quelques mois plus tard. ~ Voyez : Dichtung und Wahr^ heit XIX.
fait venir les Litigtmti de Giambattista Lorenzi ; il étudie avec intérêt // re Teodoro, l'œuvre la plus récente de Paisiello et en écrit à Kayser *. Il va même, dans son désir de se rapprocher des Italiens, jusqu'à médire de sa « barbare > langue maternelle * et du * ciel d'airain * de la Saxe. Il désirerait vivement pouvoir écrire en italien le texte de ses opérettes, et peut-être faut-il ajouter ce détaU, quelque peu important quïl paraisse, aux causes nombreuses qui le chassèrent de Weimar. — C'est dans ces dispositions, et sous l'influence directe de l'opéra bouffe italien, qu'il annonce à Kayser, en janvier 1786, qu'il remaniera son opérette de Erwin en remplaçant Bernardo et la mère d'Elmire par un couple amoureux, ajoutant ainsi une seconde intrigue à la première. Ce n'est qu'en Italie cependant qu'il s'en occupa sérieusement. Le 12 septembre 1787, il annonce déjà de Rome , qu'il en a transformé la moitié : « J'ai » cherché à donner à cette petite pièce plus d'intérêt
* et de vie, et en ai complètement retranché l'insipide
* dialogue, qui n'était qu'un travail d'écolier ou plu-
* tôt qu'un barbouillage. Les gentilles ariettes autour
* desqueUes tourne toute la pièce restent naturelle-
* ment. * Il ne l'achève pourtant, avec le concours de Kayser, que le 10 janvier, et souhaite, en l'envoyant à Weimar, qu'on y trouve quelque plaisir.
* Gœthe und Kayser, p. 23, 25 avril 1785.
• Briefe an Frau von Stein, 26 janv. 1786.
Ce n'est certainement pas là une œuvre bien importante, elle mérite néanmoins qu'on s'y arrête, et la comparaison entre la rédaction de 1775 * et celle de 1787 est aussi instructive qu'intéressante pour l'histoire du développement de Gœthe. La pièce écrite à Francfort se compose de quatre personnages : la mère d'Elmire, le maître de français : Bemardo, et les deux amoureux Erwin et Elmire. Le rôle de la mère est nul ; elle n'est là que pour sanctionner les actes de Bernardo. C'est celui-ci qui conduit toute l'intrigue, il encouri^e Tamour des deux jeunes gens et les réconcilie après leur querelle. L'action est des plus simples. Par sa tyrannie, Elmire a découragé Erwin, qui se réfugie loin d'elle dans une hutte abandonnée. Elmire se désole, mais Bernardo, qui connaît la retraite de l'amant, y conduit la jeune fille. Erwin, déguisé en ermite, écoute la confession amoureuse de son amante, se découvre et l'embrasse. — Malgré le mépris de Gœthe pour sa première composition, je ne serais pas étonné que plus d'un lecteur ne la trouvât plus intéressante que la seconde. Au fond, la donnée \
reste la même, mais, comme nous venons de le voir, Bernardo est remplacé par un second couple amoureux : Rosa et Valerio. L'action se complique. La prose est transformée en vers. La différence, qui pourrait d'abord paraître peu considérable. Test infiniment plus, par exemple, qu'entre les deux TjpAi-
* Werke, voL VI. Seconde rédaction, vol. III. (Ed. Cotta.)
géfnie. Non seulement la forme a changé et ce qui était dit en 1776 avec simplicité, l'est maintenant avec une gracieuse recherche ; non seulement il y a entre les deux groupes un balancement harmonieux, dû à l'influence de l'opérette italienne et en- particulier à celle de Métastase \ mais le fond même est modifié. Ce n'est plus une personne extérieure, pour ainsi dire, une sorte de chargé d'affaires du poète, qui conduit toute la pièce et amène la réconciliation, non, c'est le cœur seul ici qui est le mobile^ le ressort de toute l'opérette. Les quatre personnages, soumis à la même passion jalouse, s'enchevêtrent les uns dans les autres. Ce que- fait l'un des couples pour réconcilier l'autre couple, le désunit lui-même, et c'est de cette désunion que sort la réconciliation finale. L'amour n'est plus dirigé par un tiers qui n'en souffre pas, mais il remplit toute la pièce et ramène la paix comme D a amené la querelle. Si la marche de l'opérette est devenue plus compliquée par l'augmentation des personnages, — car au fond il n'y en / avait d'abord que trois, — elle est devenue plus sim-
ple par le mobile, qui est unique. Ce sont les caractères des personnages eux-mêmes qui conduisent au dénouement, et non l'amabilité d'un conciliateur: une seule idée : l'amour, et non une intervention qui lui est étrangère : Bernardo. Nous n'insisterions pas si fort sur ce fait, qui pourrait n'avoir sa cause que
* Gœthe iind Kayser, passim.
dans la modification fortuite du plan primitif, si nous ne le retrouvions dans une pièce retouchée également à cette époque.
Gœthe commença sa Claudine de Villa Bella ^ peu après avoir achevé Erwvn et Elndre, au printemps de l'année 1775 et au moment de son plus vif amour pour Lili. Le 4 juin déjà il envoyait sa comédie à Knebel* pour qu'il la lût au duc, dont il venait de faire la connaissance. Il y a peu de pièces de Gœthe sur lesquelles la critique se soit moins arrêtée que sur celle-ci. Je crois qu'on a eu tort. Non que l'œuvre ait en elle-même une grande valeur littéraire, mais parce qu'elle est née de la même inspiration que Gœtz et les produits de la période à' Assaut. Elle marque, par conséquent, chez notre poète, cette tendance au romantisme, qui devait peu à peu disparaître à Weimar. En voici le plan * : Un jeune homme de bonne famille prend la fuite après avoir mené joyeuse vie et devient chef de brigands sous le nom de Grugantino. Son frère, don Pedro de Castelvecchio, est à sa recherche, mais il s'oublie auprès des charmes de Claudine, dans le manoir du père de celle-ci : don Gonzalo, sire de Villa Bella. Cependant, Crugantino arrive
< Voyez, outre les ouvrages généraux sur Gœthe : Wilmanns : Ueher Gœthes Claudine von Villa Bella (Ini Neuen iîeic/i, 1878, 1, p. 480-500).
* Gœthes Briefe an Knebel, p. 7. — Voyez aussi : Der junge Gœthe, vol. III.
3 Werke, vol. VI.
lui aussi, avec son compagnon Vasco, dans le voisinage du castel, aperçoit Claudine et s'en éprend. Les deux frères rivaux se rencontrent un soir dans les jardins de don Âlonzo, et Crugantino blesse Pedro sans gravité. Cette blessure amène le dénouement. Don Sébastian, un ami de la maison, qui s'était joint au léger Pedro dans ses recherches, reconnaît dans Crugantino, prisonnier, le frère perdu. On se réconcilie, et la pièce se termine par les fiançailles de don Pedro et de Claudine. Ajoutez encore à ces personnages deux nièces qui font ressortir les mérites de l'héroïne. Le plan de la. pièce est hardi, l'action en est vive et le poète a étudié Crugantino avec un soin tout particulier. C'est celui-ci au fond qui est le personnage principaP. — Dans la même lettre, où Gœthe indiquait à Kayser les changements à apporter à Erwin et Elmre, il annonce aussi des modifications à cette opérette : « Il ne resterait de Claudine que ce > qui, dans la fable, est gentil et intéressant. Je don- » nerais au père une croyance plm bornée à rexis- » tence des esprits et des faiseurs d'or, comme elle » règne de notre temps. Je ferais de Vasco un char"
* latan et un trompeur habile et mystique. Rugantino
* garderait le même caractère, ainsi que Claudine et » Pedro. Les nièces seraient mieux caractérisées, » graduellement subordonnées, et plus mêlées à Tintri- » gue. Je relèverais les bandits, qu'on a rendus si
* Conf. : Gœdeke : Einleitungen dans le vol. UI des Gœthes Werke.
» repoussants par l'imitation * ; au moyen d'une nou- * velle tournure, ils formeraient le chœur des hom- » mes; j'ajouterais également un chœur féminin, etc. » Gœthe ne suivit pas, en Italie, ce second projet. Nous en verrons la cause tout à l'heure à propos de la comédie du Grand Cophte. Don Alonzo reste un gentilhomme courageux et un peu simple. Vasco devient chef des bandits les plus mauvais, ce qui relève le caractère de Rugantino *, en diminuant son importance comme capitaine de vagabonds. Don Sébastian est supprimé. Pedro prend sur lui toute la tache difficile de retrouver son frère, et n'est plus Tamoureux lâche et oublieux de ses devoirs. Claudine ne change presque pas, mais le poète lui donne une compagne, Lucinde, qui prend la place des deux nièces et attire sur elle les regards du chef des brigands. Ainsi les deux frères ne sont plus rivaux et l'opérette gagne, comme dans Erv:in et Elmire, un second groupe d'amants, qui répond au premier et augmente l'harmonie de l'ensemble. Pedro, blessé par son frère dans une rencontre fortuite* près du château de Villa-Bella, est emporté par les bandits, au milieu desquels Rugan-
< Schiller avait écrit ses Brigands en 1781. On sait combien peu Gœthe appréciait cette œuvre de son rival, plus tard son intime ami (Werke XI, p. 245). Quelles que soient les différences qui les séparent, une comparaison entre Tœuvre de Gœthe et celle de Schiller serait d'un véritable intérêt. On y reconnaîtrait admirablement, en germe, les divergences qui caractérisèrent dans la suite les deux poètes.
* Et non plus Crugantino. La pièce se passe en Sicile et non plus en Espagne.
194 CHxVPITRE IV
tino ne tarde pas à le reconnaître. Ici aussi, comme pour la première opérette, en supprimant don Sébastian, Gœthe a supprimé l'intermédiaire. Car c'est don Sébastian qui, dans la rédaction de 1775, dirige seul la recherche du frère perdu, autour de laquelle tourne toute la pièce. Maintenant, les deux frères se cherchent l'un l'autre; ils sont réunis par l'amour de Rugantino pour Lucinde et non plus par un tiers officieux. Chaque personnage travaille à amener la solution et, devenant actifs, les caractères sont ennoblis. La jalousie disparait du drame. La conclusion rend chacun heureux et est ainsi plus facile et plus agréable.
Ces deux opérettes sont légères et gracieuses. Les détails charmants y abondent et les ballades, qui s'y trouvent, sont parmi les meilleures du poète * . En Italie il ajouta plusieurs passages, dans lesquels il n'est point difficile de reconnaître l'influence de sa vie à Rome. Dans Claudine par exemple il fait certainement allusion à sa position vis-à-vis du duc, par ces vers, qu'il met dans la bouche de Pedro parlant à Alonzo * :
^ Le Veilchen et le joli Lied : Ihr verblûhet, susse Rosen dans Erwin ; dans Claudine : Der untreue Knabe, et la poésie : Frech und froh.
« Acte I :
Vermehre nicht durch deinen Wunsch die Trauer,
Die ich in meinem Busen schon empflnde.
Mein Urlaub geht zu Ende. Fehlt' ich jetzt,
So fehlt' ich sehr und kônnte leicht des Kônigs
Und meiner Obem Gunst verscherzen. Ja,
Du weisst es wohl, ich habe mich verstohlen
Und unter fremden Namen hergeschlichen....
« N'augmente pas par ton vœu la tristesse que j'é- » prouve déjà dans ma poitrine. Mon congé tire à sa
* fin. Si je manquais maintenant, je manquerais beau- » coup et pourrais facilement perdre la faveur de
* mon roi et de mes supérieurs; oui, tu le sais bien, » je me suis esquivé et glissé ici sous un nom étran-
* ger. »
C'est encore dans Claudine qn'i] intercale une poésie ravissante, composée au mois d'octobre, comme le prouve une lettre à M"*<* de Stein*, et inspirée, sans doute, par ses relations avec la Milanaise* :
« Gupidon, gars malicieux et fantasque! Tu m'as j» demandé logis pour quelques heures. Combien de
* jours et de nuits es-tu resté ? Et maintenant tu es
* devenu seigneur et maître en la maison. »
* DûNTZER dans Gœthes lyr. Ged. place à tort cette poésie en janvier 4788. La lettre de M«e de Stein est du 8 déc. et les lettre» mettaient seize jours de Rome à Weimar. M™» de Stein ne peut songer à la strophe « Liebe schwàrmt, etc. » qu'elle ne reçut qu'à la fin de déc. Duntzer semble le reconnaître lui-même dans ses Anmerhungen zur Ital. Reise, p. 890 et 921,
' Cupido, loser, eigensinniger Knabe I Du batst mich um Quartier auf einige Stunden. W^ie viele Tag' und Nâchte bist du geblieben ! Und bist nun herrisch und Meister im Hause geworden.
Von meinem breiten Lager bin ich vertrieben ;
Nun sitz* ich an der Erde, Nâchte gequàlet.
Dein Muthwill' schùret Flamm' auf Flamme des Herdes,
Verbrennet den Vorrath des Winters und senget mich Armen
Du hast mir mein Geràth verstellt und verschoben, Ich such* und bin wie blind und irre geworden ; Du làrmst so ungeschickt ; ich fûrchte, das Seelchen Entflieht, um dir zu entfliehn, und ràumet die Hutte.
« Je suis chassé de ma large couche, je reste assis » à terre, tourmenté pendant les nuits. Ton caprice » excite flamme sur flamme sur le foyer, brûle ma » provision d'hiver et me consume, moi malheureux. »
« Tu as mis le désordre dans mon ameublement et » tu Tas renversé. Je cherche, et suis devenu aveu- » gle et j'ai perdu le chemin. Tu es si maladroitement » bruyant, que je crains que mon âme ne s'enfuie * pour t' échapper et ne quitte la cabane. »
N'est-ce pas un petit tableau vivant? Eckermann ne pouvait jamais lire cette poésie sans songer au peintre hollandais Ostade, et Goethe disait qu'on ne pourrait certainement pas la peindre, mais qa'elle rendait exactement l'impression d'une peinture * . Dans la rédaction de son voyage en Italie *, faite plusieurs années après son retour, il voulut y voir une allégorie représentant les différents esprits qui le poussaient alors de tous côtés, ^e le croyons pas trop ; le vieillard aime les symboles, et Gœthe, à un certam âge, en trouve partout dans ses œuvres.
Il serait exagéré de rechercher dans ces compositions légères de fortes preuves de l'influence de l'Italie ; la comparaison que nous avons faite entre les deux rédactions n'en a pas moins une véritable importance au point de vue du développement général de l'esprit de Gœthe pendant les dix années de son séjour à Weimar. Même dans les œuvres les
* Gegpràche mit Eckermann, vol. II, 6 avril 1829. ' Italienische Reise : Bericht de janvier 1788.
moins importantes il applique maintenant ce principe, qu'il avait proclamé si haut dans VIphigénie, que c'est du caractère des personnages et de la passion qui les domine que doit, dans tout drame, découler l'action et sortir le dénouement. En 1787, revoyant les œuvres de sa jeunesse, il les refait et y introduit cette vérité, prouvant admirablement ainsi la minutieuse conséquence de son caractère. Ajoutez encore, pour ces deux opérettes, à ce changement capital de fond, celui de la forme ; partout la prose. est remplacée par l'élégant pentamètre ïambique, qu'il avait inauguré dans VIphigénie. Là aussi la nouvelle forme a contribué pour sa part à ennoblir les caractères. Quand le style est châtié, les sentiments le sont aussi; et si l'originalité, la verve primitives y perdent quelque chose, c'est au profit de l'élégance et de la régularité. De deux fusains, il a fait deux fines aquarelles, et elles mériteraient plus d'attention qu'on ne leur en accorde généralement . M. Mézières dit fort bien de Erwin et Elmire : « Rien de plus frais, de plus léger, de plus » aérien que ces deux actes, qui font penser aux co- » médies pastorales de Shakespeare, aux masques » de Ben Jonson*.» Et M. 0. Gruppe, parlant de Claudine, déclare qu'elle n'est point indigne de Goethe, et qu'à plusieurs points de vue elle peut servir de modèle*. Ne l'oublions pas non plus, la grâce a sa
* A. MÉZIÈRES : W, Gœthe I, chap. V.
* O.-F. Gruppe : Leben und Werke detitscher Dichter, vol. IV, p. 188.
valeur morale. Si elle n'élève pas Tàme à une grande hauteur, elle suffit souvent pour lui donner le sentiment de l'harmonie et de la paix. Ce sentiment est quelquefois plus nécessaire que l'excitation de l'enthousiasme. La gracieuse et aimable opérette, dont la critique fait en général si peu de cas, peut avoir, dans certaines circonstances, une plus grande utilité que le drame, qui ne laisse souvent qu'une impression pénible et décourageante. Et tout ce qui est capable de ramener le calme dans l'esprit ne saurait être sans valeur.
Gœthe acheva encore en Italie, comme le prouve une lettre à Charles-Auguste du 28 mars 1788, Lila et Jery et Bàtely*. Nous n'avons ces deux pièces que sous une seule forme. L'étude des changements que peut y avoir apportés le séjour en Italie ne reposant sur aucune base certaine, nous ne la tenterons pas. Elles sont du reste restées en prose et il est probable que Gœthe n'y fit pas grandes modifications.
C'est pendant ce séjour aussi, ou peut-être même en Sicile, que Gœthe conçut le plan d'une opérette dont il forma un drame plus tard : le Grand Cophie. Nous n'avons pas à étudier les œuvres postérieures à l'Italie, mais on nous permettra d'exposer la naissance et la formation de ce drame, qui ont été méconnues par presque tous les critiques, depuis Jacobi
* C'est de cette opérette, une des plus gracieuses de Gœthe, qu'a été tiré le libretto du Chalet, avec des modifications importantes, il est vrai.