LE GRAND COPHTE
et Heyne, en 1792, jusqu'à Lewes, Vîehoff, M. Mézières et M. Bossert*, de nos jours. D'ailleurs, c'est en Italie que le plan en a été conçu.
Riemer rapporte, dans ses Communications, que Gœthe vit, dès l'abord, dans l'affaire du Collier, la « tête de la Gorgone. » Mais Riemer ne le dit que pour l'avoir entendu, bien des années plus tard, de Gœthe lui-même, et il est certain que le poète se l'imaginait alors*. Rien pourtant, ni dans ses conversations, ni dans ses lettres de l'époque, ne vient appuyer cette assertion. Poésie et vérité, les Annales, les Conversations avec Eckermann et la rédaction même du Voyage en Italie nous ont appris que, plus d'une fois, la mémoire, trompée par l'imagination, trahissait le poète et qu'il commettait involontairement de singuliers anachronismes dans la chronologie de ses œuvres et de ses idées '.
Transportons - nous en Allemagne à l'époque qui précéda immédiatement la Révolution française. La tendance au mysticisme est un des caractères distinctifs de cette société. Swedenborg, Mesmer, le Français Puységur, Gassner, thaumaturge et exorciste, en sont les prhicipaux apôtres, et Lavater, qui
* Riemer : Mittheilungen II, p. 578. •— Lewes : Gœthes Leben, L. V, chap. XI. -- ViEHOFF : idem, L. III, chap. VI. -- Mézières : W, Gœthe I, chap. IX. — Bossert : Gœthe et Schiller, chap. XIL
« Conf. : Annales, année 1789 (Werke XI, p. 228).
' Si nous ne le faisons pour les faits, nous le faisons tous pour les idées, et il n'y a pas un homme qui ne transporte à son enfance ou à sa jeunesse des opinions qu'il n'a conçues et pu concevoir que beaucoup plus tard.
guérit sa femme par le magnétisme, est un de leurs disciples. Personne n'échappe à cette influence. Elle s'étend des jésuites aux francs-maçons. Cagliostro se distingue au milieu de tous ces hommes par son activité "fiévreuse et son habile propagande maçonnique. C'est une plaie et il y a réaction. Quelques solides esprits soutiennent le drapeau de la raison. Moritz dirige un journal* dont le but est de combattre le fanatisme mystique, et il n'est pas seul. Gœthe est plus ou moins mêlé à tout ce mouvement. En 1780, Cagliostro est reconnu à Varsovie pour un charlatan, et le poète en entend certainement parler*. En 1781, il prévient Lavater de se défier de Cagliostro et de sa magie'. En 1782, il écrit à Kayser : « Dans l'ordre, * je suis maître, ce qui ne signifie pas grand'chose. » Un bon esprit m'a conduit extra judiciairement à » travers les autres salles et chambres;. et je sais l'in-
* Magasin zur Erfahrungsseelenkunde, [Anton Reiser, roman de Moritz, vol. V, p. 109.)
* II est curieux de rapprocher du Chrand-Cophte les scènes qui se passent alors dans une des villas qui entourentVarsovie. Cagliostro y change du vif-argent en or et promet de faire voir son seigneur et maître en magie : le Grand- Cophte. Effectivement, il le fait apparaître. On éteint les lumières. Cagliostro se déguise en Grand- Cophte et, la cérémonie achevée, apparaît, dépouillé de ses Insignes, sur le siège qu'occupait le a Grand-Maître, i» Seul, le comte, chez lequel il pratiquait, se défie de lui. Cagliostro Taccuse d'aveuglement et on le croit. — Voyez, sur ce sujet, Touvrage très bien fait et très intéressant de Sierke : Schwârnier und Schwind- 1er zu Ende des XVIII Jahrhunderts (Leipzig, 1874), et pour l'état des esprits en France : Mémoires du comte de Beugnot I.
' Briefe von Gœthe an Lavater, 18 mars et 22 juin 1781. — Conf. J.-C. Lavater von Bodemann (Gotha, 1856), p. 347.