LE GRAND COPHTE
» croyable*. » Il reçut évidemment aussi, quelques années plus tard, en 1785, la circulaire de Lavater, dans laquelle celui-ci communiquait à tous ses amis la miraculeuse guérison de sa femme * ; il dut en être d'autant plus frappé qu'on venait d'apprendre l'arrestation subite de Cagliostro'. Aussi le voyons -nous, quelques semaines après, préoccupé de lïdée de mettre la magie sur la scène, écrire à Kayser la lettre que vous avez lue plus haut à propos de Claudine de Villa- Bella, et d'après laquelle il veut faire de sire Alonzo un crédule et de Vasco un charlatan*. Quelques jours plus tard, il parle à M™« de Stein du Mémoire d'Oliva et en prend évidemment connaissance *. En Italie, il semble d'abord ne plus songer ni à la magie, ni à Gagliostro. Mais, en Sicile, il entend de nouveau parler du fameux imposteur et s'empresse de se faire introduire dans sa famille. De retour à Rome, ce sujet le préoccupe. Il se demande au com-
* Gœthe und Kayser, 4 juin 1782.
* Le 10 sept. 1785. Sierre : Schwàrmer, etc., p. 197.
' Arrêté le 22 août, à sept heures et demie du matin. Mémoire pour le comte de Gagliostro, 1786 (à Paris), p. 45. — Si Gœthe n'avait pas encore appris cette arrestation, il ne tarda certainement pas à en être informé.
* Gœthe und Kayser, 23 janv. 1786.
5 Mïï« de Latour, nièce de M«n« de Lamotte. (Mémoires du comte de Beugnot.j Je n'ai pu me procurer le Mémoire d'Oliva, Il serait certainement intéressant pour l'étude de la pièce de Gœthe. Le Mémoire pour le comte de Gagliostro contre le procureur général (1786) et le Gompte rendu de ce qui s'est passé du Parlement relativement à l'affaire du Gardinal de Rohan (1786) ne contiennent rien qui puisse faire croire que Gœthe les a connus.
mencement du mois d'août s'il ne passera pas, en allant à Weimar, par la Suisse, afin d'y étudier le magnétisme*. « Tout cela n'est ni tout à fait vain, ni » complètement tromperie. Seulement, les personnes » qui s'en occupent me sont suspectes*. » Il devait, du reste, se sentir d'autant plus porté à étudier la chose que Moritz lui avait sans aucun doute raconté ce fait, qui lui était arrivé peu avant son départ pour Rome : Un Italien, se faisant nommer le comte Lanfranchi, lui avait prédit qu'il ii^ait lui, Moritz, habiter un jour Berlin, mais qu'auparavant il voyagerait en Italie et que c'est là que commencerait son bonheur. La prophétie n'avait pas tardé à s'accomplir, en partie du moins, et la suite confirma jusqu'au bout les paroles du comte. Vous ne vous étonnerez donc pas de voir Goethe écrire, le 14 août, à Kayser : « Encore un » mot du nouvel opéra. Je n'ai rien moins en tête que » d'arranger la fameuse Affaire du Collier du cardi- » nnl de Rohan en opérorbouffe, ce pourquoi ellesem- » ble vraiment être arrivée^. II y a cinq personnes : » h' abbé représente le cardinal; ilf"™« de Courville,
^ On ne peut douter ici de Tallusion à Lavater, dont la foi en Cagliostro n'avait point été renversée par Taffaire du CoUier et qui recevait souvent chez lui le charlatan. Celui-ci résidait alors tantôt à Bâle, tantôt à Bienne. Sierke : Schwàrnier, etc. — DùNTZER (Anmerkungen , p. 837) fait une supposition un peu différente de la mienne. Je ne sais sur quoi elle se base, mais, en tout cas, elle ne contredit en rien ce qui précède.
« Août 4787.
' . . . zu welchem Zweck sie eigentlich geschehen zu sein scheint. ~ Ne dites donc pas qu'il y voyait « la tête de la Gorgone ! »
LE GRAND COPHTB 20S
M"»« la Motte * ; la nièce, Oliva; le chevalier , un jeune homme qui veut faire fortune ; et le comte di Ros-
tro impudente, le plus effronté des charlatans
Dès que vous m'aurez écrit que l'idée vous plaît, je
vous enverrai une esquisse du plan Quelques
pezzi de musique réussiront sûrement ; d'abord, la première scène (der Anfang) : la société est rassemblée autour d'un gentil souper, bien que le comte lui ait ordonné de se mortifier (kasteyen), parce qu'il veut lui faire voir les esprits. La joie de tous est troublée par l'arrivée du comte, qui les traite tyrauniquement, les humilie, les menace de partir et ne se laisse apaiser que par des prières à genoux. Ensuite, la scène où la nièce doit voir, comme innocente, les destins amoureux de l'abbé dans une boule en verre. Enfin, la dernière scène, qui représente le rendez-vous nocturne où tout le monde est arrêté... »
Le projet n'eut pas de suite. Gœthe le reprit à son retour en Allemagne avec le compositeur Reichardt, mais l'opérette ne fut pas même entièrement composée *. Il la transforma alors en drame, sans y changer grand'chose quant au fond. Ce drame ne réussit pas et il ne pouvait plus réussir'. Quand le fleuve gronde,
* La lettre porte : « M. de Courville die M. la Motte. »
* RiEMER : Mittheilungen II, p. 579.
' Charles -Auguste porte en 1800 un jugement excellent sur cette pièce et les raisons qui la firent tomber. (Briefwechsel mit Gœthe, I, p. 262.)
on n'entend pas le ruisseau. Les bouleversements d'un pays voisin avaient fait oublier la magie et le magnétisme. La satire de Gœthe ne pouvait plus faire rire. Involontairement, la Révolution française apparaissait derrière la pièce, et celle-ci n'était point le prologue d'un drame aussi immense. Gœthe put se tromper plus tard, voir dans sa pièce ce qu'il n'y avait pas mis; mais, pour nous, après l'étude que nous venons de faire sur sa formation, nous n'y chercherons pas autre chose qu'une critique d'un ridicule du temps. En composant son Grand-Cophte, Gœthe a fait ce qu'avait fait Schiller à la même époque, en écrivant son Visionr naire*. Etudiée à ce point de vue, la comédie de Gœthe prend un véritable intérêt historique et ne mérite pas le mépris dont l'a accablée Lewes. Pour la comprendi*e, oublions, si possible, le grand événement du XVIIP sièle. Mais cette étude ne rentre plus dans notre cadre.
Poésies artistiques. Si la poésie épique et dramatique, semblable à une moisson de froment, ne peut atteindre à la maturité qu'après de longs mois, il n'en est pas de même de la. poésie lyrique, qui jaillit brusquement de l'âme, tout achevée, comme un léger gazon sort de terre et réjouit la vue à peine semé. C'est donc dans ces poésies que nous pourrions le mieux trouver des traces immédiates de l'action vivifiante du Midi. Malheureusement Gœthe n'en composa qu'un très petit nombre pendant ce séjour en Italie. Et cela
* Der Geisterseher, Commencé dès 1786, achevé en 1788.
n'a pas lieu de nous étonner. Personne n'inspire la poésie au cœur de l'homme, et à celui de Goethe sur tout, autant que la femme. Or, à Rome, notre poète, sî nous en croyons sou récit, ne connut qu'un amour : la Milanaise, — car Angélica était pour lui plus une sœur aînée qu'une amante. — Mais les relations avec la jolie Italienne furent de courte durée, et il n'en sortit que deux poésies, charmantes, il est vrai, dépeignant admirablement l'état d'àme de l'artiste, mais trop peu nombreuses pour le plaisir du critique *.
Vous en avez déjà lu une à propos de Claudine de Villa-Bella et vous en avez remarqué les qualités plastiques. La seconde, V Amour paysagiste, n'est pas moins ravissante. C'est peut-être le chef-d'œuvre des poésies de Gœthe sur les beaux-arts *.
« De bonne heure, j'étais assis sur une pointe de » rocher et je regardais avec des yeux fixes à travers
* Nous ne pouvons compter comme poésie les sept vers que Gœthe envoya au duc à Toccasion de son jour de naissance. Hs partent du cœur, mais n*ont aucun élan lyrique. U ne semble pas que Mme de Stein ait reçu aucune poésie spécialement dédiée à eUe ou inspirée par elle. — Quant aux Elégies romaines, eUes n*ont été composées qu'au retour. (Conf. Conclusion, § II.)
* Amor als Landschaftsnialer
Sass ich fruh auf einer Felsenspitze, Sah mit starren Augen in den Nebel, Wie ein grau grundirtes Tuch gespannet, Deckt* er ailes in die Breit' und Hôhe.
Stellt' ein Knabe sich mir an die Seite, Sagte : Lieber Freund, wie magst du starrend Auf das leere Tuch gelassen schauen ?
Hast du denn zum Malen und zum Bilden Aile Lust auf ewig wohl verloren ?
» la brume qui s'étendait comme une toile préparée » et couvrait tout en hauteur et en largeur.
» Un enfant vint s'asseoir à mon côté et me dit : » Gomment peux-tu regarder d'un œil fixe et tran- » quille cette toile vide? As-tu donc perdu à jamais le » désir de peindre et de sculpter? »
Mais voilà que l'enfant se met à peindre lui-même, avec le bout de son doigt rosé, le plus gracieux paysage. Rien n'y manque. Le soleil dore les nuages de ses rayons et le ruisseau murmure entre ses bords élevés. La prairie se couvre de fleurs brillantes. Au loin les montagnes se perdent dans l'horizon bleuâtre. Et puis, de son doigt eflilé, il ajoute encore au coin de la forêt, à l'endroit le plus vivement éclairé du soleil, une ravissante jeune fiUe, aux cheveux bruns et aux joues fraîches et rosées « comme le petit doigt qui la dessine. » Tout à coup un léger zéphyr se lève et voici* :
» Il agite les sommets des arbres, ride l'onde de la » rivière et gonfle le voile de la parfaite jeune fille.
Da ich noch rede, sieh, da rûhret Sich ein Windchen und bewegt die Gipfel, Krâuselt aile Wellen auf dem Plus se, Fûllt den Schleier des voUkommnen Mâdchens, Und, was mich Erstaunten mehr erstaunte, Fângt das Mâdchen an, den Fuss zu ruhren, Geht zu kommen, nâhert sich dem Orte, Wo ich mit dem losen Lehrer sitze.
Da nun ailes, ailes sich bewegte.
Baume, Fiuss und Biumen und der Schleier Und der zarte Fuss der Allerschônsten, Glaubt ihr wohl, ich sei auf meinem Felsen Wie ein Felsen still und fest geblieben ?
Et, Ce qui m'étonna surtout, moi qui étais tout stupéfait, la jeune fiUe commeiice à se mouvoir, vient, et s'approche du lieu où je me suis assis avec mon maître malicieux.
» Quand tout se mit à s'agiter autour de moi, arbres, rivière et fleurs, et le voile, et le pied délicat de la toute belle, croyez- vous donc que je sois resté, moi, sur mon rocher, tout tranquille et ferme comme un roc?
Comparez cette idylle délicieuse aux poésies du même genre que le poète écrivait plusieurs années auparavant, le Voyageur, le Chant du soir de Vartiste, VEnvoi\ et vous trouverez une différence frappante, mais à laquelle vous vous attendez. En 1772 ou 1774, le poète dit ses aspirations, aujourd'hui il les montre; il indiquait ce qu'il aurait voulu peindre, aujourd'hui il peint.
Vous constaterez le même progrès en comparant le Pèlerinage terrestre de l'arUste^^ écrit en 1774, et 1'^pothéose de F artiste. Cette dernière poésie, composée certainement en grande partie en Italie, a été achevée peu après le retour à Weimar*. On nous accordera de l'admettre encore dans ce chapitre.
* Der Wanderer, composé en 1772. ~ Kûnstlers Abendlied entre 1773 et 1774. — Sendschreiben en 1774.
* Kûnstlers Erdewallen, dans Toriginal cette pièce porte la date du 17 juin 1774. Ems. (Briefe Gœthes an Sophie von La Roche, herausgeg. von Losper, Berlin, 1779).
5 Briefe an Karl-August, vol. 1, 19 sept. 1788.
En 1774 déjà, Gœthe avait songé à donner une suite au Pèlerinage terrestre de l'artiste et l'avait intitulée la Déification de rartiste\ Il n'en reste que vingt-cinq vers ; la poésie n'est, me serable-t-il, pas achevée. Pour la comprendre, analysons d'abord en quelques mots le Pèlerinage terrestre : Un artiste de génie peint un tableau représentant une Vénus et y met toute son âme. Mais il est chargé de famille et la nécessité le contraint à faire les portraits de bourgeois grossiers, qui n'entendent rien à la beauté de l'art et T empêchent de travailler à l'œuvre qui le passionne. La Déification de l'artiste nous montre un élève copiant le tableau de la Vénus Uranie, peint par le héros du Pèlerinage terrestre. 11 est rempli d'enthousiasme devant cette toile et envie son maître, qui lui dit avoir connu le grand artiste à l'époque où il traînait sur terre sa misérable existence. Le dialogue ne va pas plus loin. Il exprime les regrets de la part de l'élève de n^ pouvoir atteindre l'idéal ; ce sont des sentiments et non des faits ; des pensées, non une image. En 1788, Gœthe, retouchant le Pèlerinage terrestre, revint à son idée de le faire suivre d'une pièce qui en fit la contre-partie et composa le drame* de VApo-
* Des KUnstlers Vergôtterung. Cette poésie a été publiée pour la première fois en 1879 par M. Lœper dans : Briefe Gœthes an Sophie von La Roche. EUe est datée : Auf dem Wasser gegen Neuwied, 18 July 4774.
* Il donne également ce nom au Pèlerinage qui ne compte pas 100 vers. V Apothéose en a 250 environ. Tous deux sont des dialogues.
théose'de r artiste \ C'est un tableau parfait des relations que Goethe devait avoir avec ses amis, peintres ou sculpteurs. Un élève copie, ici encore, un tableau du peintre que nous a fait connaître le Pèlerinage ter-* restre. Ce n'est pas la célèbre Vénus Uranie. Malgré toute son application, il ne peut approcher de l'original autant qu'il le désirerait. Il est soutenu cependant par une ardente volonté et par les encouragements de ses maîtres * .
« Exerce-toi journellement — lui dit l'un d'eux — » et tu en verras les résultats ! De cette manière, on » arrive à chaque but ; Je difficile devient facile, et, » peu à peu, l'intelligence te viendra directement dans » la main. »
Un autre l'engage à exercer sa raison autant que l'œil et les doigts, et lui adresse quelques compliments ' :
* n n'en parle qu'une fois à Rome, le 4 mars 1788.
* Drum ûbe dich Tag fur Tag,
Und du wirst sehen, was das vermag I Dadurch wird jeder Zweck erreicht, Dadurch wird manches Schwere leicht, Und nach und nach kommt der Verstand Unmittelbar dir in die Hand.
5 Ich sehe, was du thust, was du gethan,
Bewundemd halb und halb voU Mitleid an.
Du scheinst zum Kiinstler mir geboren,
Hast weislich keine Zeit verloren :
Du fiihlst die tiefe Leidenschaft,
Mit frohem Aug' die herrlichen Gestalten
Der schônen Welt begierig fest zu halten ;
Du iibst die angebome Kraft,
Mit schneller Hand bequem dich auszudrûcken ;
Es gliickt dir schon und wird noch besser glùcken.
« Je vois ce que tu fais et ce que tu as fait, admirant à demi et à demi prenant pitié. Tu me parais né pour être artiste et tu n'as, avec sagesse, pas perdu ton temps ; tu éprouves cette profonde passion de retenir avidement et d'un œil joyeux les formes splendides de la belle nature : tu exerces la faculté native de t'exprimer facilement et d'une main rapide ; cela te réussit déjà et te réussira encore mieux. »
Par contre, un amateur, — et Goethe ne les aime pas, — se rit de ses efforts à copier une œuvre étrangère et le quitte en lui criant * :
« Vous n'êtes point sur le droit sentier. Nature, » monsieur, nature ! nature ! »
Cependant, on apporte dans la galerie où se trouvent nos artistes un tableau remarquable du peintre dont l'élève copie les œuvres. Ce tableau n'est autre que la Vénus Uranie. Tandis que chacun est rempli d'admiration devant cette toile, le plafond s'ouvre et la Muse, conduisant par la main le peintre malheureux sur terre, lui fait contempler son triomphe. L'artiste en jouit, mais il regrette d'avoir eu une vie pénible et de n'être compris qu'après sa mort, quand il n'en peut plus profiter. Il clôt le drame en demandant à la Muse d'accorder à l'élève une carrière plus facile* :
Sie sind nicht auf der rechten Spur, Natur, mein Herr 1 Natur 1 Natur !
Die Ehre, die mich nun im Himxnel selbst betrûbt, Lass ihn dereinst, wie mich, doch freudiger geniessen I