LE RETOUR
Certes, il était dur de quitter cette vie légère et sans soucis, vie d'artiste, indépendante et ne connaissant d'autre règle que le culte du beau. Il était dur de quitter ce climat ensoleillé, pour aller reprendre l'existence monotone de Weimar, retrouver le jour gris du nord, un ciel sombre et lourd, un monde sans forme et sans couleur * .
Gœthe partit de Rome avec Kayser le 22 avril 1788. Il pleui'ait avec Ovide, et se redisait ces vers nîélancoliques du poète exilé :
« Lorsque lïmage désolée de cette nuit, qui fut pour » moi la dernière à Rome, se présente à mon esprit, » lorsque je me rappelle la nuit où je quittai tant d'ob-
* jets aimés, encore maintenant une larme coule de
* mes yeux*. »
Le voyage fut lent. Le poète semblait hésiter à s'éloigner d'un sol si hospitalier. A Florence, il s'arrêta près d'un mois, courut les musées et les monuments, rêva au Tasse dans le jardin Boboli et se réjouit à l'idée de voir à Parme les peintures du Corrège et à Milan la cène de Léonard de Vinci, son peintre de
avant! (und so, uber Gràber, vorwàrts!) — N'est-ce point là, dans la bouche d'un père, un pendant au « qu'il mourût ! » Un grand amour seul, me semble-t-il, est capable d'un tel cri. — Comp. Sainte-Beuve : Nouveaux Lundis, tome III.
< Elégie VII.
* Cum subit illius tristissima noctis imago,
Quae mihi supremum tempus in urbe fuit, Cum repeto noctem, qua tôt mihi cara reliqui, Labitur ex oculis nunc quoque gutta meis.
(Tristes, L. I, III : 1-4.)
prédilection avec Michel- Ange. Il traversa rapidement Côtne, Coire, Coiiêtance, et arriva à Weimar^ par un splendide clair de lune, le 22 juin, à dix hem*es du soir. Il avait été absent près de 22 mois.
§ II. La vie du poète au retour.
Goethe rentrait transformé. On le trouva froid. Il rétait peut-être, au moins pour quelques-uns. Son cœur ne battait plus dans cette atmosphère glacée, au milieu de cette société qui, pour aimable qu'elle fût, n'en était pas moins méticuleuse, curieuse, pédante et tracassière, comme on l'est dans toute petite ville et parmi les gens qui ont peu voyagé. Et puis, il s'était passé pendant son absence un fait qui devait lui être sensible, quelle que fût sa force d'âme. Vous avez déjà remarqué avec combien peu d'enthousiasme on avait accueilli les tragédies à'Iphigénie et d'Egmont. Le poète en avait ressenti quelque amertume. EUe dut encore augmenter en voyant toute la faveur du public et d'une partie de la cour se porter sur un jeune homme à peine connu à son départ. Les trois premières pièces de Schiller : les Brigands, Fiesque, Intrigue et Amour, avaient frappé par leur hardiesse juvénile et leur verve puissante, mais la critique s'était montrée fort sévère à leur égard. Don Carlos, au contraire, qui parut pendant que Gœthe était en Italie, obtint partout, ou peu s'en faut, un accueil favorable. Schiller devint le poète à la mode, le héros du