‹ Goethe et BeethovenChapitre 5 sur 7 · Gcethe, von Herman Grimm: Berlin · texte numérisé non relu

Gcethe, von Herman Grimm: Berlin

LA GENÈSE d'uN CUEF-d'œUVRE 51

tion d'un éminent critique à propos de ces éternels remaniements, de ces transpositions d'un art dans l'autre, — opéras et tableaux, — et de ces traductions, — supplice de Tantale, — toujours reprises, toujours revues et corrigées par leurs auteurs dans le sentiment de leur impuissance à rendre les beautés du texte.

Nous savons tous de quelle manière travaillait Goethe : « Poésie est délivrance, » disait-il, tout son secret est dans cette expression. Gœthe ne prétend instruire ni moraliser personne, son œuvre n'est jamais qu'un enfantement : il accouche de l'idée qu'il a conçue et qui probablement l'étoufif erait s'il ne s'en délivrait. Il va de lui-même à ses personnages, et réciproquement ses personnages nous ramènent à lui. Gœthe a beaucoup écrit sur son propre compte, il s'est en quelque sorte inventorié jusque dans les menus détails de son existence dont certains éléments se retrouvent chez ses divers héros. Seulementla plupart ne nous présentent d'ordinaire qu'un seul côté de l'être si ondoyant et si compliqué du poète, celui que Gœthe se proposait d'étudier pour le moment : en quoi presque toutes ses figures d'hommes sont fragmentaires. Vous n'en voyez jamais qu'un aspect, il leur

52 GŒTIIE ET BSlilTIIOVEN

manque le contour. Prenons Werther et Tasse, pour ne citer ici que deux exemples. Qu'étaientils? comment vivaient-ils avant la catastrophe à laquelle le roman et la tragédie nous font assister ? Pour les amener à l'incroyable état nerveux où nous les surprenons, à cette crise décisive, il a fallu bien des circonstances extraordinairement irritantes et douloureuses, et c'est ce qu'on ne nous dit pas, et voulussions-nous les regarder comme des incarnations de Gœthe, nous n*en serions guère plus avancés, car Gœthe, en son particulier, était un homme, un homme d'énergie et de résolution, capable, entendons-nous de tenir tête à toutes les situations, d'affronter tous les assauts de la destinée, un homme de solide et vaillante constitution, ayant bon œil, bon pied, bon appétit et le reste. Et sî \V'erther comme Tasse ne nous montrent que des natures mal équilibrées c'est que ces personnages, tout en étant faits à la ressemblance de Gœthe ; ne nous livrent de lui qu'un seul 'côté ; Werther et Tasse n'ont de Gœthe qu'une moitié, celle que la lune éclaire d'un pâle rayon ; quant à l'autre, la moitié saine et agissante, ne la cherchez point en eux, Faust la leur a prise. Tasse, Werther, Egmont ne sont que simples

LA GENÈSE d'uN CIIEF-d'œUVRE 53

silhouettes, Faust seul est l'image vraie, il a sur toutes les créations du maître je ne sais quel indéniable droit d'aînesse. Gœthe, à force de le sentir là toujours présent, finira par avoir peur de lui. Des années entières s'écouleront pendant lesquelles le nécromant tiendra sa progéniture à l'écart ; puis il y reviendra, mais non sans trouble et combattu, tiraillé, en même temps par ses tendresses de père et par le saint effroi du surnaturel, devant ce rejeton étrange qui, sans cesse grandissant, serait déjà de taille à faire la leçon aux universités réunies d'Athènes, de Padoue et de Strasbourg :

Le bon sens du maraud quelquefois m'épouvante.

C'est une chose en effet très curieuse que cette espèce de déférence dont use Gœthe à l'égard de Faust. Quelque difficulté qu'il eût à se détacher de ses autres créations, encore finissaitil après des hésitations, des retouches sans nombre par les émanciper tôt ou tard ; vis-à-vis de Faust, rien de pareil. Impossible à lui de s'en séparer ; il s'effraie et recule à la seule idée de lui signer son exeat : toujours nouveaux délais, nouveaux prétextes; un moment, à l'époque du

voyage en Italie et d'une première publication d'œuvres complètes, on dirait qu'il va se faire violence ; il rajuste son manuscrit, met tout en ordre et presque aussitôt se ravise. D'année en année, sa crainte augmente. L'édition de 1790, toute fragmentaire, devait pourtant marquer, ne fût-ce qu'à titre de ballon d'essai. Vainement Schiller, à cette occasion, redouble d'instances, vainement il joint la remontrance aux prières ; Goethe, après s'être laissé toucher, reprend ses doutes; l'édition de 1808, qui fut pour le public du temps une révélation, ne contenait elle-même aux yeux de Gœthe que des fragments.

Ainsi , peu à peu, s'implanta chez lui cette idée d'un travail à la Pénélope dont l'achèvement serait différé jusqu'à la mort. Car il est à supposer que, si Gœthe eût vécu d'avantage, l'œuvre posthume que nous possédons aurait encore subi bien des modifications. Quoi qu'il en soit, le poème nous apparaît aujourd'hui en toute harmonie et grandeur, et tel que nous le voyons se pondérer, se compléter avec sa première et sa seconde partie, son prologue et son épilogue, tel Timagination de Gœthe le conçut dès la première heure.

Une lettre à Guillaume de Humboldt nous

L\ GENÈSE d'un CIIEF-D ŒUVRE 55

fournit là-dessus des explications d'autant plus intéressantes qu'elle fut écrite par Goethe cinq jours avant sa mort (17 mars 1832) et peut ainsi passer pour une sorte de testament philosophique et littéraire. Rien de plus simple à la fois et de plus élevé que cette confession suprême où vous respirez par moment ce solennel religieux dont le langage de Goethe aime à s'envelopper. Vous croyez entendre la voix non d'un mourant, mais d'an être ayant déjà quitté ce monde et ne reprenant la parole que pour rendre un dernier compte de ses visées terrestres. Ajoutons que Guillaume de Humbbldt était ici bien l'homme qu'il fallait. Les confidences ou les confessions de ce genre empruntent d'ordinaire beaucoup de leur gravité au caractère du personnage à qui elles sont faites. Qu'étaitce en quatre mots que Guillaume de Humboldt? Le prince de la critique allemande au temps de Schiller et de Gœthe, un philologue, un savant, un poète, un de ces esprits possédant des clartés de tout et qui, sans créer euxmêmes, ont mission de pousser et de maintenir dans la bonne voie les esprits créateurs et le public. Siles jugements fantasques de Schlegel, le beau phraseur de cette période, n'ont pas

56 GCETllE ET BEETHOVEN

prévalu et, si d'autre part Schiller et Gœthe sont allés jusqu'au bout de leur style, c'est à Guillaume de Humboldt qu'on le doit. Cela dit, voyons cette lettre du 17 mars 1832.

Gkethe s'examinant, s'analysant, étudie son propre développement d'après la méthode «PAristote : « Les anciens, écrit-il, prétendaient que les animaux sont instruits par leurs organes ; j'estime, moi, que le précepte s'applique également aux hommes, lesquels ont en outre cette supériorité de pouvoir à leur tour instruire leurs organes. Toute faculté d'agir et, par conséquent, tout talent implique une force instinctive agissant dans l'inconscience et dans Fignorance des règles dont le principe est pourtant en elle. Plus tôt un homme s'instruit, plus tôt il apprend qu'il y a un métier, un art qui va lui fournir les moyens d'atteindre au développement régulier de ses facultés naturelles et plus cet homme est heureux. Ce qui lui vient du dehors, ce qu'il acquiert, ne saurait jamais nuire en quoi que ce soit à son individualité originelle. Le génie par excellence est celui qui s'assimile tout; qui sait tout s'approprier sans préjudice pour son caractère inné. Ici se présentent les divers rapports entre la conscience et l'incan-

LA GENÈSE d'uN CHEF-d'œUVRE 57

science. Les organes de Thomme, par un travail .d'exercice, d'apprentissage, de réflexion persistante et continue^ par les résultats obtenus, — heureux ou malheureux, — les mouvements jétroactifs d'appel et de résistance, nos organes amalgament, comibinent inconsciemment ce qui est instinct et ce qui est acquis, et de cet amalgame, de cette combinaison, de cette chimie, à la fois inconsciente et consciente, il résulte finalement un ensemble harmonique dont le monde s'émerveille. Voici tantôt plus de soixante ans que la conception de Fau^t m*est venue en pleine jeunesse, parfaitement nette, distincte, toutes les scènes se déroulant devant mes yeux dans leur ordre de succession ; le plan depuis ce jour ne m'a plus quitté et, vivant avec cette idée, j e la reprenais en détail et j'en composais tour à tour les morceaux qui dans le moment m'intéressaient davantage, de telle sorte que quand cet intérêt m'a fait défaut, il en est résulté des lacunes comme dans la seconde ^partie. La difficulté était là d'obtenir par force de volonté ce .qui ne s'obtient à vrai dire que par acte spontané de la nature. Mais ce serait bien tel dommage, si toute une longue existence d'activité et de réflexion ne devait point aider au succès

d'une pareille opération. Pour moi, je n'éprouve aucune crainte à ce sujet, et c'est avec une entière confiance que j'aborde la postérité, comptant bien que ceux qui me liront alors ne sauront pas faire de distinction entre l'ancien et le nouveau, entre ce qui fut l'inspiration, l'élément des premiers jours et ce qui fut le produit du travail et de la volonté. »

Au résumé, ce testament contient deux points: le premier, absolument incontestable, à savoir : que Faust est, dans l'œuvre de Goethe comme dans sa vie, le fait capital ; le second : que ce poème, objet et terme d'une des plus grandes vocations intellectuelles qu'il y ait eu, doit être envisagé in globo, l'auteur condamnant d'avance toute espèce de critique par fractionnement et classification chronologique. Ce document nous renseigne aussi sur l'état civil du héros. « Voici plus de soixante ans » écrivait Gœthe en 1832 ; faites le compte et vous remontez à 1772, date irrévocablement fixée et qui correspond à la dernière période de sa vie d'étudiant. Gœthe avait donc vingt-trois ans et venait de recevoir le doctorat, lorsque cette conception de Faust lui apparut à- Strasbourg et qu'il mesura du premier coup d'œil toute l'architecture du poème.

LA GENÈSE DUS CHEF-d'(EUVRE 59

Laissons à d'autres le soin de compulser, de comparer les vieux papiers; de rechercher en quoi l'édition de 1790 diffère du manuscrit de 1772 ; négligeons ces lacunes dont parle la lettre à Guillaume de Humboldt et voyons tout de suite où le Goethe de 1772 en était au moment de cette conception, quels étaient son état psychologique, ses horizons, et de quels éléments se composait ce que nous appellerions son matériel intellectuel.

Ses cheveux eu Datte tressés, Elle descend, les yeux baissés,

Du saint portique ; Simplicité, grâce, candeur; Adorable dans sa raideur

Un peu gothique !

Marguerite passe, accostons-la.

Pendantla dernière période du séjour à Strasbourg, Goethe avait eu un grave reproche à se faire : cette humble et douce enfant égarée par lui et délaissée. Entre Théroïne du drame et la fille du pasteur de Sessenheim les rapports

VOUS sautent aux yeux. La séduction, pour n'avoir point causé de scandale, n'en fut pas moins consommée moralement, et Gœthe, en abandonnant Frédérique, ne pouvait ignorer qu'il en faisait une veuve. Il savait à n'en point douter et ce qu'il emportait d'elle et ce qu'il lui laissait. Après s'être implanté au cœur de la pauvre fille, après Tavoir émue d'un sentiment qu'elle avait le droit de croire éternel, il quittait simplement la place : adieu, ma mie, en voilà assez de cette idylle I Arrange-toi maintenant comme tu pourras!... Cniauté féroce qui par le temps et la réflexion ne devait point tarder à devenir symbole ! Aux beures de poésie, allaient en efifet ,se dégager les extrêmes conséquences, et l'anecdote librement donner tout ce que dans la réalité courante elle eût été capable de produire. Faust aussi commence par conter fleurette à Marguerite, puis la plante là, et cette petite affaire de galanterie coûte à Marguerite la vie de sa mère, de son frère, de son enfant et sa propre vie à elle en dernier lieu ; on le voit : simple badinage, histoire de s'amuser et de rire un peu! Dans cette navrante églogue de Sesenheim, l'infanticide était contenu, et Gœthe n'a qu'à lâcher la bride à son imagination pour

LA GliNÈSE d'un CHEF-D*ŒUVRE 61

brûler le chemin qui va le conduire de Frédérique à Marguerite. Quitter Frédérique, il n'avait pas même besoin de pousser les choses jusque-là, un pressentiment l'eût averti de ce qui adviendrait, eût évoqué devant ses yeux la douce amie de Theure présente transformée en cette Gretchen, physiquement tournée à la ressemblance de Frédérique. Mêmes airs de visage, même complexion morale, même naturel confiant, avec des réveils de mutinerie charmante. La Marguerite des fragments publiés en 1790 est déjà pour Vidée et le contour une figure aussi parfaite que celle de l'édition de 1808, et notez que cette Marguerite des fragments est celle du premier manuscrit. Quant à la Marguerite bienheureuse (una pœnitentium) transportée après sa mort au sein des nuages, et rencontrant Faust parmi les phalanges célestes, c'est là une invention attribuée au travail des dernières années, et cependant, étant donné le caractère de Gœthe si bizarre et par moment si énigmatique, rien n'empêcherait que cette scène fût issue elle aussi du premier mouvement. Gœthe eut toujours un fond de mysticisme, et cette disposition d'esprit, déjà très accentuée dans sa jeunesse, prit avec l'âge couleur de superstition.

02 CŒTHE ET BEETHOVEN

Quoi qu'il en soit, les scènes de Tédîtion de 1808, où la figure de Marguerite se dessine dans toute sa grâce, composent ce que Gœthe a jamais écrit de plus achevé ; il y a là une émotion, un souffle de vie, qui vous pénètrent. Le sentiment, les beaux vers pleins de lumière, pleins de flamme, y surabondent, et l'effet est toujours immédiat.

Nous avons remarqué plus haut que Gœthe avait créé Marguerite à l'image de Frédérique; ne pourrait-il pas se faire aussi qu'il eût mis dans cette adorable Frédérique des Mémoires quelque chose de sa Marguerite ? Arrêtons-nous un moment pour bien fixer les points. Lorsque Gœthe écrivit son volumjB de Poésie et Vérité, où l'idylle de Sesenheim est racontée, Marguerite était depuis longtemps venue au monde, elle existait à Tétat de type pour le poète qui, les illusions du récit aidant, pouvait, en nous racontant Frédérique, se souvenir alors de Marguerite, tout comme, en évoquant jadis Marguerite, il s'était souvenu de Frédérique. La Frédérique des Mémoires n'est point tant qu'on se l'imagine un portrait peint d'après nature et j'y verrais plutôt aujourd'hui un être de fantaisie évoqué par les souvenirs du passé et que

LA GENÈSE d'uN CHRF-d'œUVRE 63

Goethe s'est complu à revêtir de divers traits particuliers à son amie. Donner aux inventions de notre esprit les apparences de la réalité, n'est-ce point là le but suprême, et l'artiste n'at-il pas rempli toute sa vocation lorsqu'il est parvenu à persuader au public que c'est des mains mêmes de la nature que l'œuvre est sortie et qu'il n'a fait lui, poète, peintre ou statuaire, que fidèlement copier le type? En ce qui regarde Frédérique Brion, l'impression que nous donne Gœthe est vivante ; nous reconnaissons à son visage, à sa tournure, à son sourire, la fille du pasteur de Sesenheim. C'est elle, encore un peu et nous serions tentés de la déclarer plus aimable et plus accomplie qu'on ne nous la décrit, nous en voulons presque au poète de ne pas nous en dire davantage et c'est là dans les œuvres d'art, une nouvelle et décisive marque de perfection. Chacun, en voyant le modèle, se figure être mieux informé sur son compte que l'auteur lui-même, les créations du génie humain en arrivent avec le temps à ce point d'indépendance vis-à-vis de leo^ propre créateur, que le premier passant venu semble leur toucher de plus près. Tel commentateur iJ'Hamlet s'imagine connaître le prince de Da-

nemark au moins aussi bien que Shakespeare, tel autre, Dumas le vieux, par exemple, croit le connaître mieux et lui fait la leçon en l'exhortant par la voix du spectre à prendre le gouvernement. N'avez-vou3 jamais entendu de fort honnêtes gens récriminer contre Shakespeare à l'occasion du trépas de Roméo, de Juliette et de Desdemona en s'écriant : « 11 n'avait pas le droit de les tuer ! » Inutile d'ajouter qu'un pareil cri serait pour Shakespeare le plus beau triomphe, s'il pouvait le percevoir, car il en conclurait que pour provoquer tant de pitié, il faut décidément que les conceptions de son cerveau soient des êtres bien vivants. Et ce reproche d'avoir abandonné Frédérique, Gœthe, qui peut-être comme homme ne l'avait point tant mérité, s'est arrangé dans ses Mémoires de manière à le justifier complètement comme auteur, ayant par là obtenu Tefifet qu'il voulait produire. De tout ceci ui seul fait est à retenir : savoir que ce personi)age de Marguerite, créé de premier jet, est restt identiquement le même à travers les diverses î)hases du poème. On n'en peut dire autant de^' autres, à commencer par Méphistophélès.

L'opinion* veut que Merck ait posé pour ce ca-

LA GENÈSE D*UN CHEF-d'œUVRE Gj

ràctère : « Il était long et maigre d'encolure, le nez pointu, perçant, ses yeux d'un bleu clair, plutôt gris, donnaient à son regard inquiet et toujours furetant quelque chose du tigre. Lavater, dans sa Physiognomoniquey nous a conservé son profil. Son caractère n'était que désaccord; bon et brave garçon par nature, il avait pris le monde en amertume, et se laissait gouverner par son penchant humoristique au point de vouloir à toute force passer pour un farceur et pour un garnement. Sensé, tranquille, ouvert à certains moments, il allait à tel autre, comme l'escargot, vous tirer ses cornes, chagriner, ofiTusquer les gens et jusqu'à leur nuire. Mais, comme on aime à jouer avec le danger dont on croit n'avoir rien à redouter, je n'en étais que davantage porté à me rapprocher de lui, à jouir de ses bonnes qualités, pénétré à fond de ce pressentiment que jamais ses mauvais instincts ne se rertourneraierit contre moi. » Gœthe se plaît ainsi à reconnaître l'influence qu'il laissa prendre & Merck, un homme auquel il refusait « tout élément positif ». Détail qu'il ne nous faudra point perdre de vue si nous voulons savoir au juste pour combien ce Merck est entré dans la confection de Méphistophélès. Les lignes que je

viens de citer sont extraites de ce livre intitulé Poésie et Vérité, livre admirable dont en France nous ignorons la valeur. Il y a là, une somme énorme de littérature, et pour peu que vous ayez le goût des beautés de la prose latine^ vous céderiez à l'attrait de cette langue qui par instants semble être du Tacite. Nul peut-être plus que Gœthe n'eût été propre à écrire Thistoire ; il possédait la méthode et le style : deux qualités maîtresses ; il savait coordonner les faits et les reproduire comme il les voyait. L'idée un jour le préoccupa de composer dans ce genre une étude sur Bernard de Saxe-Weimar, cher à son cœur à double titre> et comme héros delà guerre de Trente ans, et comme grand ancêtre du prince qu'il aimait et qu'il servait. De ce travail, rien n'est resté que les préliminaires. Les matériaux rassemblés par Gœthe sont aux archives de Weimar, et ce beau livre de Poésie et Vérité porte témoignage delà langue qu'il comptait mettre en pratique à ce sujet. Maintenant, à la lecture des diverses traductions ayant cours chez nous, qui, je le demande, se douterait de tout cela ? Ce livre, tel qu'on nous le donne ou plutôt tel qu'on nous le vend, ne représente à nos yeux que des mémoires plus ou moins ordi-

LA GENÈSE d'uN CIIEF-d'œUVRE 67

naires ; quant à Tart merveilleux qui s'y manifeste à chaque page, pas un traître mot ne le dénonce ; et voilà sur quels documents le public en général forme son opinion. C'est qu'on ne s'y prend point de la sorte pour faire passer de la langue allemande dans la nôtre l'œuvre en. cyclopédique d'un Gœthe ; s'il est des traductions qui se peuvent brasser à coups de dictionnaire, il faut ici le sens et la main d'un artiste. Autant d'ouvrages, autant de tâches préposées à des activités, à des curiosités diverses, à des talents spécialement autorisés. Toute traduction de ce genre qui n'est pas une œuvre d'art est forcément une œuvre industrielle.

Nombre d'années devaient s'écouler avant que Gœthe ouvrit ses conversations avec Eckermann. Le souvenir de Merck était alors déjà sorti de la mémoire des hommes, et le vieux docteur sentait venir Fâge des patriarches.

Qu'est-ce qu'un bourgeois, un PhUister comme Eckermann, pouvait comprendre d'un caractère tel que Merck? Pour retourner à ce propos de sa jeunesse, il fallait donc que Gœthe l'eût à nouveau ruminé et qu'il y eût là quelque énigme dont il cherchait l'explication : « Merck, disait-il, en 1830 à ce secrétaire bénévole de

68 GŒIIIE ET BEETHOVEN

ses commandements^ s'il revenait au monde à cette heure, ne saurait plus être Thomme que nous avons connu. » Ce problème le préoccupait, qu'un individu tel que Merck, mêlé au mouvement des hommes et des choses, capable d'exercer personnellement une action puissante sur les autres et sur lui-même, Gœthe, eût eu fin de compte vécu pour rieu. Merck manquait absolument d'élévation, et nous savons quel sens Gœthe prêtait à ce mot : c Tout ce qui n'est point vers est prose » dit Molière, tout ce qui n'est point élevé est bas, Faust a comme Goethe l'âme élevée, Merck a de la bassesse.

Et l'esprit de bassesse, de négation, c'est le diable, c'est Méphistophélès. Tout acte positif, créateur, lui sera refusé ;"la force d'initiative sous quelque aspect qu'on se la représente lui fera défaut. Il n'existe et ne peut exister qu'à l'état de contradiction ; pour qu'il entre en phosphorescence, il lui faut l'antagonisme. Gœthe a pris soin de nous indiquer dans son journal que le seul homme au courant de sa vie quotidienne est Merck, et ce confident indispensable, il ne le recherche ni ne l'estime. Faust, lui non plus, ne saurait se passer de Méphistophélès; que deviendraient-ils l'un et l'autre sans leur

LA GRNÈSE d'cJN CHEF-d'œUVRE 69

miroir dont la transparence implacable réfléchit les choses comme elles sont? Comment sortiraient-il d'embarras, ces docteurs sublimes, s'ils n*avaieat là sous la main, pour le feuilleter à toute heure, le livre aux renseignements, le vocabulaire universel où pas une idée n'est formulée, mais où sont catalogués tous les mots? Ici pourtant se dresse une objection : la conception de Faust remonte à Tépoque du séjour à Strasbourg, tandis que les rapports avec Merck ne datent que d'une période beaucoup plus tardive ; force est donc d'aller aussi nous renseigner ailleurs.

Q-œthe était venu à Strasbourg la tête pleine d'illusions et de présomption, en fils de famille souverainement sûr de son affaire et qui n'a besoin de personne pour trouver sa voie. Jurisprudence, théologie, physique, il allait tout savoir; c'était le docteur Faust en herbe, ses antécédents l'avaient accoutumé aux égards, à la déférence, et voilà qu'en débarquant il se heurte contre Herder. Celui-ci, du premier

70 GŒTHE ET BKETHOVFN

coup, le déconcerte. Il se sent en présence d'une force parfaitement maîtresse et consciente, d'une autorité qui ne fléchira point, d'une intelligence à laquelle il n'apporte rien. Herder bien au contraire, commence par dérouler aux yeux de Goethe des horizons qu'à lui seul le disciple n'eût point découverts, et tout cela, simplement, froidement, avec une nuance d'ironie pour répondre aux démonstrations gratulatoires d'un jeune monsieur qui jusqu'alors n'avait encore admis la supériorité de quiconque. Herder répandait ses idées à pleines mains, mais personne en les ramassant n'échappait aux amères boutades dont ce dispensateur de richesses accompagnait ses présents. Méphistophélès également connaît le fond des choses, révèle à Faust les secrets de l'être, le promène d'une sphère à l'autre, étale devant lui les jouissances et les trésors de cette pauvre humanité qu'il bafoue et dont il n'additionne les grandeurs et les misères qu'à cette fin de prouver que le bien et le mal sont identiques et qu'au total l'énorme somme donne zéro. Il va sans dire que la théorie de Herder, naturellement, essentiellement élevée dans son positivisme, n'allait point jusque-là ; mais rien

LA GENESE d'uN CHEF-d'œUVRE 71

n'empêchait Gœthe de tirer à part lui les conséquences, et de ressentir quelque angoisse à voir ce diable d'homme remuer ainsi les idées comme des pièces d'or dont il avait les poches pleines, les faire tinter et reluire au soleil pour les rejeter finalement comme de vils charbons. Séduire, captiver les âmes, puis, quand elles se sont loyalement données, mettre à néant leur confiance, influence démoniaque que la critique impartiale, impitoyable de Herder exerçait sur Gœthe ! Comment s'affranchir d un compère dont le regard vous scrute, vous traverse et qui, sans la moindre idée d'en tirer profit pour lui-même, lit dans votre conscience le bien et le mal. Faust subit l'ascendant de Méphisto, se soumet à première vue et signe le pacte avec son sang. Plus encore qu'à l'attrait des jouissances promises il cède à l'empire d'un esprit supérieur. Il se voit perdu s'il ne se livre. Méphistophélès, de son côté, n'a qu'un but, affirmer cette domination ; dans tout ce qui se rattache au train de la vie, il se subordonne ; Faust sera le maître, Méphisto le ser. viteur; Faust aura les jouissances, Méphisto les lui procurera ; tout ce que le démon se réserve, c'est de constater irrévocablement qu'en

72 GŒTHK ET BEETHOVEN

dernière analyse pas une de ces jouissances ne vaut le prix dont on l'achète.

Encore une fois, Herder n'allait point jusqu'à ces conclusions; mais, par sa critique, il y poussait Goethe, et de même que Gretchen nous montre implacablement ce qui aurait pu advenir de Frédérique, Méphistophélès nous indique où l'enseignement de Herder aurait pu mener Gœthe. Nous savons maintenant de qui notre poète tenait ce don fatal de faire intervenir la critique au plus intime d'une jouissance et de s'interrompre au sein de la passion pour réfléchir au désenchantement final. Herder ayant préparé les éléments du caractère, il restait à guetter au passage l'original dont on emprunterait le masque ; c'était chez Gœthe le procédé ordinaire quand il avait une conception dans sa tête d'attendre qu'une rencontre lui en offrit le vivant modèle. Merck paraît, et de ce jour, l'incarnation a lieu : Méphistophélès a trouvé sa langue, son geste et sa tournure. Un mot pourtant. Merck est un cynique, rien de plus ; il nie et né sort point de là, impuissant à produire chose qui vaille ; Méphistophélès, au contraire, et quoi que Gœthe luimême nous en dise, possède une sorte d'élé-

LA GENKSE d'uN CHEF-d'œUVRE 73

ment créateur ; serrez de près son style, méditez ses sentences, il y a dans cette négation bien du positif. Tel n'était point, nous le savons, le plan de Gœthe, mais la figure s'est agrandie au-delà des proportions voulues. Il n'est chose pratique en ce monde sur laquelle ce diable ne soit prêt à faire la leçon aux plus grands docteurs : il connaît les littératures, il a parcouru toutes les théories et les appliquerait au besoin. Retournez la scène de l'écolier, placez-le devant un conseil de membres de l'Institut qui l'interrogent sur les sciences exactes et les autres, il ne se contentera pas de se moquer d'eux, il leur répondra bel et bien de manière à les convaincre qu'il en sait plus long qu'eux tous à lui tout seul. Cette grande envergure du personnage, Merck ne l'eut jamais ; dans la formation successive de Méphistophélès, il n'entrerait donc tout au plus que pour moitié ; il a fourni le profil, Herder et son influence sont pour le reste. Ajoutons que toutes les acquisitions que Gœthe faisait en son particulier, à mesure qu'il avançait dans la vie, étaient portées au profit de Méphisto, son inséparable compagnon, Valter ego dans les questions de critique et de controverse. Il le promenait avec

lui par le monde, l'avait pour confident et pour juge de ses observations, de ses expériences, et grâce à cette faculté, à ce don caractéristiques chez Gœthe d'acquérir toujours, maître Méphisto voyait se parachever son éducation et grandir son personnage. Que dis-je? D se pliait même aux belles manières; à force de fréquenter les honnêtes gens, il en prenait le ton et rélégance, le Méphistophélès de 1772, ce cuistre en rupture de banc avait pris avec le temps je ne sais quel faux air de fonctionnaire ou d'académicien désenchanté dont la bile se donne cours : il a clarté sur tout sujet, et s'il faut parler politique, Gœthe au besoin va l'adopter pour son truchement. On comprend que ce côté du rôle ne pouvait être que le produit d'une formation postérieure, et que l'auteur en 1772 jie se doutait encore de rien de tout cela.

J'arrive à la figure principale : deux hommes vivaient en Goethe, l'un qui agissait, l'autre qui regardait agir et jugeait l'acte. Dès l'enfance, il s'étudie, s'analyse comme un objet indépendant de lui-même, et le jour devait venir, à Strasbourg, où cet auto-criticisme amènerait le conflit. Il avait fini ses études, passé ses examens, et déjà, sa première jeunesse à peine

LA GENLSE d'uN CHEP-d'œuVRE 75

révolue, il sentait à la fois, et le vide de ses connaissances, et le néant de ses examinateurs. A l'existence qui s'ouvrait devant lui Tavait-on seulement préparé ? Il lui fallait comme Faust, retourner sur ses | as, recommencer à s'instruire en ayant désormais dans Tâme cette certitude que tout ce qu'il savait et pourrait savoir n'était qu'un ramas de formules vaines. Partout contradiction et désaccord; d'un côté, ses rapports de famille, sa position à ménager dans le monde de la bourgeoisie, ses principes d'éducation, ses vues de carrière et les intérêts pratiques, de l'autre, un profond sentiment d'abandon, l'isolement au sein des relations les plus diverses, Timpossibilité de se fixer dans un attachement et, mêlée à ce fiévreux désir de connaître, à cette indomptable curiosité, la conscience d'une frivolité coupable, d'un superficiel je ne sais quoi, au demeurant fort déshonnête. Plus tard ce phénomène du double moi le troubla : il en avait avec les années pris son parti, mais on peut dire qu'aux jours de jeunesse et d'orages, la découverte eut ses surprises et même ses épouvantements. Contradiction et désaccord, c'étaient là prédispositions de nature. De même que le bien, le mal aussi régnait en lui et,

les deux forces coexistant, il arrivait souvent que le mal prenait le dessus. La question terririble, suprême, se posait alors : le mal est-il quelque chose de positif ou n'y faut-il voir qu'un fantôme qui, s'eflfaçant, disparaît au dernier règlement des comptes ? Goethe le croyait ainsi mais on n'est jamais sûr de rien et, dans sa recherche de la vérité, il recourait à Spinoza. Nous savons que Gœthe ne se livra jamais sans réserve : âme qui vive ne le conquît ; au plus fort de la passion, il garde son sang-froid et se recueille. Pas un être qui définitivement le captive, pas un ouvrage dont il regrette de ne pas être l'auteur ; il a des insolations, rien ne lui dure. Herder, Lavater, Jacobi, enthousiasmes dun moment d'apprentissage, crises bientôt surmontées. Les influences qui le gouvernent sont dans le passé. Homère, Shakespeare, Raphaël, Spinoza, voilà ses vraies attaches. Ces quatre hommes représentent pour lui les éléments générateurs de toute la culture moderne ; les principes de l'atmosphère intellectuelle où nous respirons, où nous pensons, où nous travaillons tous tant que nous sommes.

Homère et Shakespeare sont les premiers en date, Spinoza ne vint que plus tard, et d'ailleurs

LA GENÈSE d'uN CHEF-d'œUVRE 77

leur influence n'a pas besoin d'être expliquée, et nui parmi nous ne le conteste ; pour Spinoza plus en dehors de notre horizon, le cas est différent et nécessite quelque digression.

Porro unum est necessarium ': la question religieuse est en somme une grosse affaire. Croyant ou non croyant, chacun la résout à sa manière, mais tout le monde y pense et les plus spectiques eux-mêmes sans en avoir l'air. C'est déjà lier commerce avec la foi que de nier. Sans toucher aux sujets irritants, sans parler ni de l'article 7, ni des jésuites, ni des rapports de l'église avec l'état, ni de la critique des évangiles, on serait pourtant bien aise de savoir un peu à quoi s'en tenir sur ce qui se passe au-delà des choses de ce monde. Il y à là un point d'interrogation inéluctable ; vous avez beau vous détourner de la voie publique, prendre par la traverse, au bout des plus secrets sentiers, le poteau se dresse, et bon gré mal gré on y regarde pour s'orienter. Ceux qui sont morts reviennent-ils? Où et comment ? Et cette nouvelle existence doit-elle être suivie de plusieurs autres, et du passé en avons-nous conscience?

Éternel monologue d'Hamlet toujours repris et que cette aimable M"'* de Chevreuse variait

78 GŒTHE ET BEETHOVtN

si galamment quand elle écrivait à M^^® de Lenclos : c Si on pouvait croire qu'en mourant on va causer avec tous ses amis en l'autre monde, il serait doux de le penser. » Répondre : non, est très facile, mais ce non, sur quoi Tappuyer? Des raisons, nous en cherchons tous^ chacun de nous s'informe où il le peut ; Gœthe s'adressait à Spinoza. Le mysticisme historique de Herder, pas plus que le prosélytisme évangélique de Lavater, ne répondait à ses besoins pratiques. L'exemple de sa vie entière nous ensei-r gne combien peu il tenait compte des catéchismes ; deux convictions seulement l'animaient : il est un dieu, un dieu personnel ayant sa volonté, son plan dans l'histoire de l'humanité, et l'homme individuellement ne périt pas. Ces deux articles de foi sont admis par lui en principe, et pour ainsi dire emmurés au plus profond de son être. Des preuves, il n'a que faire d'en demander ni d'en fournir, mais, en dehors de cela, rien ne l'émeut. Il écarte les détails, et toute théorie du surnaturel à laquelle ces deux idées ne suffisent point le laisse indifférent. En matière de théorie, ce qui le touche, c'est l'organisation morale du genre humain. Mais là, par exemple, il veut des arguments et vous en

LA GENÈSE d'uN CHEF-d'qîUVRE 79

donne. Cette immense communauté que, grands et petits, nous formons tous, nous savons, nous sentons qu'elle n'est pas un simple effet du hasard et ne fonctionne point comme une mécanique, mais qu'une force active, intelligente vit en elle, la gouverne et la dirige vers un but. Ce but nous l'appelons le bien, le bon, le beau, et nous résumons dans le nom de Dieu cette idée suprême d'intelligence, d'impulsion, d'activités universelles. L'histoire vue de haut déroule sous nos yeux l'effort des peuples pour accomplir cette loi et réaliser le grand dessein. Mais cette loi qui nous dit qu'elle existe ? Ce grand dessein comment le reconnaître ? Poser de telles questions est plus facile que de les résoudre ; toujours faut-il déclarer que ceux-là ne sont point des hommes qui peuvent y rester étrangers toute leur vie : Gœthe plus que personne devait les agiter. Quelle philosophie n'a-t-il pas compulsée au cours de sa vaste carrière ? Il avait erré longtemps de système en système et de philosophe en philosophe, quand le maître enfin se rencontra.

80 GŒTUE ET BEETHOVEN

Qu'était-ce maintenant que cet homme et que son livre, dont Gœthe a pu dire : « Ij'Éthique m'a captivé, absorbé ; ce que j'y ai lu, je l'ignore, mais je sais que le livre renferme des secrets qu'il m'a été bien profitable de connaître, » Il s'appelait Baruch, ou, de son nom traduit en latin, Benedictus Spinoza. Amsterdam, en 1632, J' avait vu naître. Sa famille, ses origines étaient juives et portugaises. Chassée de Portugal par les inhumains traitements dont on poursuivait alors les juifs, toute une population d'expatriés avait un jour abordé la côte hollandaise, et cette colonie, se constituant, se multipliant au sein de la vie nationale des Provinces-Unies, y devint à la longue une sorte d'état dans l'état. Parcourez l'œuvre de Rembrandt, étudiez ses peintures et ses estampes, là se rassemble, grouille et trafique ce monde singulièrement rébarbatif et pittoresque. Vous les voyez dans leurs costumes caractéristiques représenter des personnages de T Ancien-Testament : les hommes en bonnets de fourrure, en lourds caftans.

LA GENESE d'uN CHEF-d'œUVRE 81

les femmes empaquetées, enturbamiées de riches étoffes, de tissus massifs et chatoyants, affublées d'ornements bizarres. Ces patriarches, ces prophètes, ces af ôtres sont des juifs de la colonie portugaise, tous, plus ou moins, rabbins et membres de cette synagogue, d'où Tirrégulier Spinoza, pour ses principes hétérodoxes, s'est fait bannir.

Il s'était mis à l'école chez un médecin qui lui enseigna le latin et le grec, et dont la fille, pendant ce temps, le charmait et l'ensorcelait; dire qu'il y aura toujours des jeunes cœurs pour s'exposer au danger de ces leçons et de ces lectures en commun ! Encore la légende d'Héloïse et Abeilard, seulement la séduction ni le crime n'intervinrent cette fois. On s'aima, on se le dit, on se quitta ; des regards, des vœux échangés, puis des larmes : une simple élégie, mais douloureuse, et dont le souvenir fut cause que Spinoza ne songea plus jamais au mariage. Il était malheureux autant qu'on peut l'être, toutes les haines de la corporation s'acharnaient contre lui ; une tentative de meurtre eut même lieu à Amsterdam, il y échappa ; néanmoins ne pas mourir sous le couteau d'un assassin ne suf. fisait point : il fallait manger, avoir un gîte.

82 CŒTIIK ET BEETHOVEN

Descartes, son maître, lui conseilla de prendre un métier pour vaquer librement à ses études ; il tailla des verres de lunettes, comme plus tard Rousseau copiade la musique. Cependant, àforce de remuer la juiverie d'Amsterdam obtenait son bannissement. Il vécut alors à Leyde, à La Haye, très retiré, passant des semaines entières à la maison ; un de ses amis, — il en comptait beaucoup et des plus dévoués, — lui voulut prêter une forte somme, Spinoza s'y refusa. « Vous avez un frère, lui dit-il, à qui cet argent doit aller de préférence. » Un autre offrit une pension de 500 écus, il se contenta d'en accepter 300 ; juste le nécessaire pour subsister, ayant fait abandon à sa sœur de ses droits sur l'héritage paternel. Heidelberg le voulait avoir pour professeur de philosophie, on l'assurait d'avance de toute liberté dans son enseignement ; il aima mieux s'en tenir à son existence indépendante de La Haye et continua d'y résider jusqu'à sa mort. Il avait environ quarantecinq ans, quand, à bout de force, miné par le travail et la phthisie, il rendit l'âme. L'œuvre capitale de Spinoza, YÉthique, est posthume, ^.'exposé de la doctrine de Descartes, qu'il publia de son vivant^ a moins d'importance. Cette

LA GENÈSK d'uN CHEF-d'œUVRE 83

vie, que nous venons de résumer d'un trait, si remplie qu'elle fût de tribulations et de misè^ res, réservait néanmoins à Spinoza maint avan- • tage pour ses travaux. Condamné à l'isolement par les circonstances, sans liens de famille, sans attaches du côté de sa nation, il disposait en toute liberté de son génie. Aucune considération ne l'arrêtait ; il avait rompu avec la synagogue, et savait que nulle persécution ne l'atteindrait sur cette noble terre de Hollande, où Ton pouvait alors tout penser, tout dire et tout imprimer. N'oublions pas que dans sa défecîtion il avait conservé certains dons inaliénables qui particularisent la race juive, cette faculté de saisir dès l'abord le positif, d'examiner, de vérifier, de soupeser et de ne se point payer d'apparences.

Cet homme, ainsi préparé, tourne vers l'observation l'intense effort de son travail, froidement, d'un esprit exempt de préjugés et de passions il contemple en silence le milieu social qui l'enserre, voit son prochain, l'étudié ; et le livre où ces résultats seront consignés, l'auteur l'écrit en se proposant de ne le laisser publier qu'après sa mort. Les hommes devant être considérés comme faisant partie d'un grand tout,

84 G<ETHB ET BEETHOVEN

Spinoza nous donnera la théorie de leurs rapports entre eux : Ethica ordine malhematico demomtrata, autrement dit : la somme infinie de nos sentiments et des motifs qui les engendrent, réduite à l'état d'un certain nombre de simples formules. Aucune trace de personnalité, point d'arguments ni d'anecdotes, rien en dehors de la démonstration mathématique, rien qui vous prêche : Croyez ceci, faites-le, c'est le bien ; évitez cela, c'est le mal. Et la langue dans laquelle c'est écrit n'est même pas une langue ; l'auteur, pour plus d'exactitude, emploie lé latin à l'usage des savants de l'époque et s'en sert comme d'une mécanique, n'adoptant que les mots et les tournures qui lui offrent le plus de garantie pour la parfaite inteUigence du sens : l'impassible rigidité du terme dans la morte rigidité de la syntaxe ! Rejetés d'avance en principe tout ressouvenir de lectures, toute phrase dont la construction et l'expression pourraient avoir un agrément quelconque ; et comme si ce n'était point assez pour ce livre de ne voir le jour qu'après la mort de l'auteur, il faudra de plus qu'il soit anonyme. « Le nom de l'auteur imprimé sur le titre d'un volume influence toujours plus ou moins le lecteur. »

LA GENESE d'uN CHEF-d'ŒUVRE 85

Ainsi prononce Spinoza; or, cela même ne saurait être : « Tout le monde doit ignorer que ce livre est de moi, qu'on le tienn3 plutôt pour rémanation spontanée du genre humain. »

Étant acquis ce fait que les glaciers se déplacent, comment se meuvent-ils? De même pour l'humanité : le torrent s'épanche et s'écoule, où va le flot? Spinoza n'en veut qu'à ce problème et le résout par l'observation continue, approfondie des symptômes qu'il relève autour de lui et classe méthodiquement ; il ne se fie qu'à ce qu'il voit, qu'à ce qu'il entend, l'histoire lui sert de peu, et son expérience poursuivie avec un absolu détachement d'idées personnelles et de préjugés nationaux, l'amène à cette conclusion qu'il n'y a de vrai, de positif que le bien, et que le mal ne saurait avoir de réalité, puisqu'il n'est que la négation du bien, et qu'une négation n'existe pas.

Ce livre, dont l'action générale n'est point à discuter, devait, à un moment donné, exercer une influence toute particulière sur l'esprit de Goethe, qui trouva dans cette solution la plus topique des réponses à ses troubles secrets en quête d'apaisement. N'est-ce pas le problème de sa propre existence que le poète de Faust

86 GŒTUE ET BEETHOVEN

cherche à résoudre avec l'aide du démon ? Ces deux âmes dont parle Faust, Gœthe les sent en lui, et cette double existence, objet d'une investigation perpétuelle, fait en même temps son épouvante, il se regarde au microscope, s'analyse et s*anatomise ; bizarre composé des éléments les plus disparates, l'aveugle et le voyant marchent en lui côte à côte; ce qu'il écrit, roule à torrent sur le papier à son insu ; » il lui faut se relire pour s'en rendre compte, et ce n'est aussi qu'en retournant la tête qu'il a conscience des actes qu'il accomplit. Du reste, cette manière d'être appartiendrait peut-être autant à l'espèce qu'à l'individu. L'inspiration est un état plus ou moins pathologique, la rêverie est un somnambulisme ; un inspiré, un rêveur ne se connaîtpas, il vit lepersonnage de son roman ou de son drame, il secoue les préjugés, franchit les obstacles et n'obéit qu'à la passion, tout entier à ses jouissances, à ses vertiges : désordre et génie! Mais le propre de Gœthe est -d'avoir en soi une puissance d'objectivité, un sens critique qui sait réagir au moment voulu. Il a son démon socratique qui le chevauche, et après l'avoir lancé à fond de train, le rassemble et le ramène. Savoir jouir et savoir àtempsrenon-

LA GliINÈSE d'un CHEF-d'œUVRE 87

cer, brûler la vie à grandes guides et se gouverner de façon que les résultats soient toujours sauvegardés et que Texpérience tourne à profit, ne renoncer ni au plaisir, ni au devoir, être à soi-même son critique, son médecin, son conseiller intime et son maître des cérémonies, tout cela froidement, sans hypocrisie et sans complaisance ; voilà l'homme. Deux êtres sont en lui : il est Tun ou l'autre, jamais les deux en même temps ; jamais les cercles des deux systèmes ne roulent ensemble, le poète compose, le critique approuve ou rejette, Tenthousiasme et rindiflférence se font vis-à-vis ; il se donne et se prodigue avec la confiance aveugle et Tétourderie d'un enfant pour se ressaisir aussitôt et ne nous plus montrer que le philosophe revenu de toutes les expériences de l'existence. Et la métamorphose ne cesse pas : toujours de nouvelles rencontres et de nouvelles affections suivies d'inexorables ruptures quand l'heure de la critique sonnera. Quelle que soit Texpérience, le désappointement est au bout; Gœthe le surmonte, mais il ne vous le pardonne pas.

A cette double nature de Gœthe la philosophie de Spinoza devait convenir. D'ordinaire, quand nous adoptons un philosophe, nous ne

88 GŒTIIE ET BEETHOVEN

nous contentons pas de lui demander de nous expliquer ce qui concerne Tentendement et la raison pure, nous voulons encore qu'il ait à nou& servir tout un système du surnaturel, et que ce qu'il ne peut prouver il nous le fasse au moins accroire. Gœthe n'avait point de ces exigences compliquées et ne tenait nullement à recevoir d'une main étrangère les choses qui sont placées au-delà de notre portée. C'était une affinité de plus avec Spinoza, qui, lorsqu'il nous parle de Dieu, n'en raconte que ce que la raison humaine en peut savoir et laisse à la théologie le soin d'expliquer le reste. Le Dieu de Gœthe était aussi celui qu'on ressent et qui ne se prouve pas, et de même que pour Spinoza, la philosophie et la théologie étaient pour lui deux éléments non moins dissemblables que la terre et la mer : tandis que sur l'un vous marchez droit et de pied ferme, vous ne voyagez sur l'autre qu'en étant le jouet des flots et des vents. Les gens pour qui le philosophe commence là où justement il n'a plus rien à dire vous parleront, comme Chateaubriand, de l'athéisme de Spinoza. A ce compte, Gœthe aussi était un athée, en ce sens que sa croyance en Dieu et en l'immortalité n'avaient ni ne vou-

LA GENÈSE D'un ciief-d'œuvre 89

laient avoir rien de commun avec sa philosophie, étant chose absolument personnelle et qu'il ne discutait point (1). Païen peut-être, athée jamais, ni incroyant ! Son paganisme lui vient de Raphaël et de tout un ensemble d'idées sur l'antiquité et la renaissance, comme son athéisme lui vient de Spinoza.

1. Beethoven avait également cette religion. A lui comme à Goethe, Vinexprimahle, Tincréé se révélait sans qu'il fût besoin d'aucun médium. Il croyait en Dieu, Taimait, l'adorait de toute la ferveur de sa grande âme solitaire, mais il entendait n'avoir avec son créateur que des rapports directs : le recueillement, l'élévation pure et simple ! Beethoven portait peut-être plus loin que Gœthe l'horreur du formalisme; il était incapable d'exécuter de sa main d'artiste, — même en n'y croyant pas, — une scène quelconque de mythologie chrétienne comme le prologue du premierFaust ou l'apothéose finale du second. La seule production vraiment médiocre de Beethoven est son oratorio du Mont des Oliviers; sa messe est une oraison mentale à grand orchestre. Beethoven n'arrive à la conception de Dieu que par l'humanité, il lui faut comme ce Titan frapper du pied le sol terrestre pour pouvoir s'élancer vers le ciel. Que nous récitent, que nous chantent les Sonates, les symphonies? La lutte de l'âme avec les passions; que glorifient-elles ? Le triomphe de l'esprit sur la matière et rien autre chose. Quant au reste, à ce qui se passe en dehors de Thomme, il ne le connaît pas : nescio vos.

J'ai prononcé le mot d'affinité ; les rapports en effet s'établirent peu à peu. Un charme étrange, indéfini, émanait du livre ; à ces lectures d'abord vagues et sans objet déterminé, Gœthe instinctivement revenait toujours. Qu'y cherchait-il ? lui-même n'eût point su le dire. C'est rhistoire d'Alighieri dans son commerce avec Virgile ; l'histoire de toutes nos rencontres avec un grand esprit fait pour nous dominer. Vous l'abordez par simple désir de connaître, et chemin faisant vous êtes captivé. Sur combien de nous Goethe, à son tour, ne devait-il pas agir de la sorte ? Tel livre ouvert sans préméditation ne se borne pas à vous intéresser, il vous attache ; vous y trouvez réponse aux questions qui vous préoccupent, et vous voilà bientôt, l'auteur et vous, deux inséparables. Ainsi Gœthe découvrait dans Spinoza toute une théorie applicable à sa propre personne et d'où sortirait le dénoûment de Faust. Le problème de Faust en effet n'est pas autre que celui dont Gœthe cherchait la solution pour lui-même. Gœthe nous confesse des écarts d'imagination pendant lesquels il avait pu se sentir capable de commettre tous les crimes et « d'avoir tous les vices, excepté l'envie. » Faust est l'incarnation de ces trou-

LA GE.NÈSE d'un CHEF-d'œUVRE 91

bles de son âme et aussi de rapaisement qui, grâce à l'entremise de Spinoza et de sa doctrine, y devait mettre fin. Si Faust au dénoûment se réconcilie, c'est pour que la parole de Spinoza s'accomplisse et parce que le grand Hébreu a dit que le mal, n'étant que la négation du bien, se détache de nous comme une dépouille à l'heure de la mort et reste sur cette terre de misère, laissant rame remonter pure au sein de son créateur.

Mais cette figure de Faust, résultat suprême d'une vie livrée à toutes les tourmentes expérimentales, il fallait la trouver, l'inventer. Gœthe en était là de ses agitations, et déjà l'idée du suicide le travaillait, lorsqu'il lui advint, à Strasbourg, de s'arrêter devant un théâtre de marionnettes où l'on représentait la vieille histoire populaire du docteur Faust. Ce fut le trait de lumière; la grossière ébauche allait servir de matériel aux visions du poète. Ces rêves, ces pensées, qui bourdonnaient confusément dans la nuit de son être, avaient découvert dé-

92 CCETHE ET BRETHOVKN

sormais une issue vers la clarté du jour. Son passé, son présent et son avenir prennent à ses yeux la forme et la couleur d'une légende, et de ce spectacle enfantin se dégagent les scènes et les tableaux d'un grand drame, plein de vie et de symbolisme. Il voit les idées qui l'obsédaient le plus revêtir un corps et cesser d'être lui-même pour devenir je ne sais quelles anciennes figures de connaissance endormies dans une montagne enchantée et qu'an tremblement de terre éveillerait à Texistence. Double satisfaction? double triomphe! Il se débarrasse des propres misères de son âme, passe à d'autres ce lourd fardeau des choses répréhensibles, des mauvais instincts qu'il ne pouvait ni dominer, ni secouer , et couronne son drame par un dénoûment conforme à sa croyance inébranlable, à son évangile de profession : l'homme se rachetant par l'action, tableau final et moralité suprême de la comédie ; ce qui prouve bien que cette œuvre, d'une exécution si lente, si laborieuse, si profondément creusée et fouillée dans tous les sens, le Faust de Gœthe, fut conçue tout d'une pièce : la deuxième partie en même temps que la première. La scène des anges honnissant MéphistOî étouffant sous une pluie de rose ce pauvre dia-

LA GENÈSE d'uN CHEF-d'œUVRE 93

ble, impuissant à maintenir sa proie entre ses griffes, est contenue dans la scène du pacte ; les paroles que prononce le Seigneur dans le prologue donnent à pressentir la rédemption, i Inutile d'ajouter que, si la formation du personnage de M éphistophélès préoccupa Goethe sa vie durant, la figure de Faust s'imposait encore à bien meilleur titre aux longs égards du maître. Rien, en somme, ne s'explique mieux que cet imperturbable attachement de Gœthe ; lui et Faust ne pouvaient ni ne voulaient se quitter, et c'était dans l'ordre que la publication fût toujours différée, l'œuvre ne devant être achevée qu'à la mort du poète. C'est un tort, quand oii parle de Gœthe, de mettre Faust sur la même ligne que ses autres livres. Faust n'est ni un poème, ni un roman, ni un drame, c'est une autobiographie en action, et, qu'on me passe le terme, une sorte de caphamaûm que l'auteur s'est élu pour domicile ; il hante d'autres lieux^ fréquente d autres compagnies, mais son vrai gîte est celui-là, il y revient toujours, il y vit au milieu de ses affections, de ses trésors de toute espèce. Faust est le principe élémentaire, il n'est idée, ni création de Gœthe qui n'en porte l'estampille: Werther, c'est Werther, plus Faust;

94 CŒTIIE ET BEETHOVEN

Egmont de même, et ainsi de suite ; tout cela sans préoccupation d'artiste, sans rien de voulu^ et par Tunique fait de cette existence en partie double dont nous relevons ici le tableau ; et tandis que Faust traversera toutes les œuvres du poète, les imprégnant, pour ainsi dire, de son invisible présence, Faust, à son tour, vivra sous les auspices de Goethe, son frère jumeau, partout présent, partout visible.

A ce drame de la vie humaine et du symbole, il fallait un paysage; Gœthe, pour le découvrir, n'eut pas besoin de faire beaucoup voyager son imagination : promener ses regards alentour, suffisait ; il n'avait qu'à consulter ses souvenirs et se fier à ses plus proches impressions. Le pays de Faust et de Marguerite,n'était-ce pas l'atmosphère même qu'il respirait? A cet égard, le décor ne devait subir par la suite aucune modification, et le pittoresque reste aujourd'hui ce qu'il fut dès 1772. Francfort avec ses remparts, ses rues et ses ruelles tortueuses, ses coins et recoins que les métiers remplissaient de leurs bruita et de leurs odeurs, fournissait le local. Au temps de Gœthe, la vieille cité impériale subsistait encore dans tout l'enchevêtrement, le fouillis, l'original et 1q patriarcal de sa perspec-

LA GENÈSE d'uN CIIEF-D ŒUVRE 95

tive ; où s'étendent aujourd'hui des maisons superbes, où se pavanent ces magasins de luxe, ces hôtels privés et ces caravansérails de pacotille, se dressaient alors vers le ciel des habitations bizarrement alignées, des ruches construites en planches que trois ou quatre générations animaient à la fois : Taïeul, ses fils et ses petits-enfants, travaillant, grouillant côte à côte et se tenant chaud ; d'étroites demeures fourmillant de monde, et des églises ; en haut, pardessus les toits et les cheminées, la clarté, la chaleur du soleil ; en bas, l'ombre et l'humidité en plein midi. Aussi, comme elles s'élançaient en flèches, ces maisons, comme elles pointaient par milliers ! L'espace lui manquant près du sol, cette architecture du moyen-âge, enferméei comprimée dans un corset de murailles crénelées, imitait les arbres des forêts grimpant toujours sous peine d'étouffer : excelsicr! on ne respirait, on ne vivait qu'à ce prix. Personne mieux que Delacroix n'a rendu cet élancement d'une ville entière, attribué par les mystiques à des aspirations célestes, et qui n'était qu'un mouvement de conservation physique; on montait pour ne pas suffoquer. Chaque estampe de son illustration de Faust nous offre sur ce point

9Û GŒTHR ET BEETHOVEN

un modèle de caractéristique ; tout y est poussé à Taigu, au suraigu, jusqu'aux figures, dont il semble que les conditions du milieu ambiant ait réglé la conformation quelque peu entortillée et grimaçante.

On reproche à cette Marguerite d'être laide ; c'est possible qu'elle ne réponde point à l'idéal de la renaissance italienne, mais quelle intensité de vie! Ces airs de visage, ce costume, ces gestes; interrogez Albert Durer, bien plus compétent ici que Raphaël et Léonard, il vous dira que c'est le pittoresque local pris sur le fait, et Gœthe aussi vous le dira (1). Sous cette che-

1. Peut-être ne nous saura-t-on point mauvais gré de citer à ce propos quelques lignes d'un de ces nonabreux volumes qui se publient journellement en Allemagne et que nous avons dû naturellement consulter pour mettre cette étude au courant de la science, car il y a, c'est incontestable, toute une science qu'il n'est désormais point permis d'ignorer en parlant de Gœthe. On lit dans les Souvenirs de Frédéric Forster qu'un soir qu'il visitait, à Weimar, le vieux poète^ il le trouva feuilletant les illustrations lithographiques d'Eugène Delacroix : — « Vou- . Icz-vous maintenant, lui dit Gœthe, après un moment de causerie sur le sujet, que nous comparions l'interprétalion d'un Français avec celle d'un Allemand et, qui plus est, d'un Allemand de vieiUe roche? » Là-dessus, ilseiat

LA cenksed'un chi:f-d'œuvre 97

vauchée fantastique de Faust et de Méphistophélès, sous cette course aux gibets, mettez la musique de Berlioz, vous aurez le dernier mot du romantisme. Est-il assez insolemment planté sur sa monture, ce diable ergoteur et sophisti-

apporter le recueil des dessins de Cornélius ; nous plaçâmes en regard les unes des autres les diverses scènes représentées par les deux artistes, et Gœthe les ayant bien et dûment examinées : — a Je n'ai point ici de jugement à porter, reprit-il, car peut-être ne pourrais-je me défendre d^un mouvement de partialité pour l'homme éminent et correct qui m'a dédié son œuvre. Une simple remarque cependant ; ne semble-t-il pas que, dans quelques-unes de ces estampes, le Français se déguise en Allemand, tandis qu'à son tour TAUemand affecte le style et les manières d'un Français ? Voyons la première page où tous les deux ont pris la lÂche d'illustrer la scène dans laquelle Faust offre son bras à Marguerite sortant de l'église. Le Faust de Cornélius me représente beaucoup moins un Allemand, docteur en philosaphie, qu'un Parisien du boulevard, tandis qu'au contraire je jurerais avoir rencontré le Faust de l'artiste français devant le MUnster de Strasbourg, au temps où Strasbourg appartenait à r AUemagne. » Voilà de la critique judicieuse et qui rachèterait bien des péchés de goût que le Gœthe des derniers jours, un peu rabâcheur, un peu philister, se mettait sur la conscience comme quand il bénissait la prose de M. de Salvandy dans Alonzo, ou qu'il proclamait chef-d'œuvre le poème de Bouilly servant de texte aux Detix Journées.

98 GŒTllE ET BEETHOVEN

queur ? Faust éperdu galope au secours de sa victime, et lui, pendant ce temps, disserte ; il épilogue, échange des sarcasmes avec les spectres, les pendus et les sorcières qui bordent la route.

Témérité bizarre des jugements humains 1 N'ai-je pas entendu de révérends critiques, des critiques d'art^ s'il vous plaît, raconter aux gens bénévoles que Delacroix ne savait pas dessiner, et leur en donner pour preuve cette estampe : « Voyez ce Méphisto, s'écriaient-ils, quelle dégaine I il n'est pas même en selle, et, posé de la sorte, un cavalier ne tiendrait pas une minute. » Bien pensé, profonds aristarques ! Seulement, que voulez-vous! le diable est le diable, et cette qualité le dispense de pratiquer Téquitation selon les règles de Pluvinel et du comte d'Aure. Deux voyageurs galopent par la campagne ; l'un est un être humain, l'autre un démon ; il fallait d'un coup de crayon marquer la différence, et ce que vous appelez une faute pourrait bien être un trait de génie. — Continuons d'esquisser le paysage : Quelques-unes de ces maisons avaient par derrière des petits jardins enclos de murs ; sur lés places étaient des puits et des fontaines, où venait jaser le

LA GENESE D UN CHliF-D ŒUVRE 99

menu peuple des servantes, et par les lourdes portes fortifiées, la multitude, aux jours de soleil et de fête, se répandait à travers champs. Ce tableau, Gœthe l'avait partout sous les yeux ; il le retrouvait à Francfort, à Strasbourg, à Leipzig, à Weimar même, où, devant la maison qu'il habitait, sur une place étroite et biscornue, dont l'aspect n'a du reste point changé, se voyait le puits obligé avec son rassemblement nocturne de caillettes et de commères.

Tel était le cadre indiqué dès l'origine ; à ce pittoresque populaire de la première heure vint plus tard se joindre tout un nouvel ensemble décoratif : les scènes à la cour de l'empereur dans la seconde partie, l'intermède classique et l'épilogue dans le ciel, qu'on serait d'abord tenté de prendre pour de simples appendices et qui se relient à la vie organique de l'œuvre, en ce sens qu'elles procuraient à Gœthe l'occasion d'exposer, de dramatiser ses idées sur l'art classique et sur la manière dont les maîtres de la renaissance ont compris l'antique et le symbolisme chrétien. Envisagé à ce point de vue tout moderne du spectacle, ce poème de Fau^t offrirait encore bien de Tinté-

rëty et la chose est si vraie que c*est à qui désormais fouillera, pillera l'inépuisable répertoire de mise en scène. Peintres et musiciens, tous en veulent. Privilège acquis aux seuls chefs-d'œuvre de nous montrer des aspects sans cesse variés, ils vivent comme la na.ture, se renouvelant toujours, et le champ qui poussait du blé donnera demain des brassées de fleurs... Le croirait-on ? ce Faust, aujourd'hui si répandu sur toutes les scènes et sous toutes les formes, ne parut pour la première fois au théâtre qu'en 1828, et fallait-il encore que ce fut en honneur du quatre-vingtième anniversaire du poète ! Autrement, on n'aurait point osé s'y risquer : le public n'avait jusqu'alors vu que l'idée, et si la pièce s'était jouée, ce n'avait guère été que dans les imaginations.

Goethe cependant prévoyait d'autres destinées : « Vous verrez, disait-il, qu'un Français se rencontrera pour dégager de là toute une grande pièce à spectacle. » Il ne se trompait pas et la chose existe ; cette œuvre qui devait, aux yeux de Gœthe, être à la fois un drame, un opéra, un ballet « une pièce à spectacle », dort à Berlin, enfouie quelque part dans un coffre dont la famille Meyerbeer tient la clé, et, comme ces

LA GENLSE d'uN CHEF-D*ŒUVBE 101

princesses des comtes de fées, attend le moment où ceux qui la tiennent séquestrée lui permettront enfin de voir le jour.

Rousseau, que Goethe admirait profondément, comme du reste il admirait tous nos grands écrivains du xviii« siècle, lui avait inculqué la religion du paysage, à ce point que jusqu'à ses derniers jours il vécut sous la dépendance des saisons, consultant Tétat du ciel pour sa propre gouverne, tâtant le vent, interrogeant les nuages, le vol des oiseaux. Ce flair de la nature, si accentué dans Werther et dans les Affinités électives^ lui venait de Rousseau, qui, le premier, avait eu l'idée de mettre rhomme en constante et directe communication avec les éléments et de faire sentir aux acteurs de son drame qu'il fait jour quand le soleil luit et nuit quand il se cache, et qu'il existe des saisons dont l'influence s'exerce en même temps sur les champs, les forêts, les eaux et sur le cœur de l'homme, choses généralement trop ignorées des écrivains de l'âge précédent.

102 GŒTHE ET BKETHOVFN

Les romans de Rousseau sont pleins de ces descriptions où la nature s'anime, parle et se colore au gré du poète ; Werther contient dans cet ordre de style des beautés incomparables, et s'il vous plaît d'être informé à fond, si vous êtes curieux de savoir tout ce que Goethe a retiré de cette longue pratique des écrits du philosophe de Genève, prenez le monologue de Faust dans la chambre de Marguerite, quand, seul et pour la première fois respirant l'atmosphère de la femme aimée, il soulève les rideaux du lit, passe en revue les meubles et goûte une félicité divine à s'imprégner, à se saturer des émanations virginales partout répandues ; puis, quand vous aurez lu, récité ces admirables vers, tournez-vous du côté de Rousseau, regardez Saint-Preux franchir le seuil de la chambre de Julie et recueillez, comparez vos impressions ; c'est la même scène : « Me voici dans le sanctuaire de tout ce que mon cœur adore. Que ce mystérieux séjour est charmant! Julie, il est plein de toi et la flamme de mes désirs s'y répand sur tous tes vestiges. Oui, tous mes sens sont enivrés à la fois ; je ne sais quel parfum, presque insensible, plus doux que la rose et plus léger que Tiris, s'exhale ici de

LA GENÈSE d'UN CHIiF-d'œUVRE 103

toutes parts ; j'y crois entendre le son flatteur de ta voix ; toutes les parties de ton habillejnent éparses présentent à mon ardente imagination celles de toi-même qu'elles récèlent ; cet heureux fichu contre lequel, une fois au moins, je n'aurai point à murmurer ; ce déshabillé élégant et simple, qui marque si bien le goût de celle qui le porte; ces mules si mignonnes, qu'un pied souple remplit sans peine, empreintes délicieuses, que je vous baise mille fois... Julie! ma charmante Julie, je te vois, je te sens partout, je te respire avec l'air que

tu as respiré (1). »

A cette préoccupation des influences telluriques se joignait chez Gœthe un esprit de superstition qui se trahissait par toute sorte de manies, et dont une anecdote, transmise à nous jadis par le vieux chancelier de MûUer, porte un bien singulier témoignage. On connaît la fameuse entrevue d'Erfurth et par quelle parole mémorable elle débuta; l'empereur ne s'en était point tenu là, et gracieusement, il avait offert à Gœthe et son portrait en miniature et le brevet de la Légion d'honneur. Ce portrait,

i. Rousseau, la Nouvelle Héloïsey t. II, p. 24.

104 GŒTUE ET BEETHOVEN

suspendu près du miroir de sa chambre à coucher, était à la longue devenu pour Goethe un objet de dévotion particulière. Arrive la catastrophe de Waterloo ; Gœthe eu reçoit la première nouvelle et spontanément refuse d'y croire. La rumeur gagne de proche en proche, il s'entête à nier, malmenant les visiteurs qui n'ont point honte de colporter un pareil bruit. Cependant, le soir venu, il monte se coucher, et eherchant la miniature de Napoléon, il s'aperçoit qu'elle est tombée par terre, et, tandis que son secrétaire se baisse pour ramasser le cadre : « Que veut dire ceci ? murmure-t-il, un pareil accident! mais alors il faut que la nouvelle de ce matin soit vraie I »

Comme phénomène historique, l'empereur Introduisait sur Goethe une si prodigieuse impression que tous les efforts tentés contre lui devaient fatalement échouer. De son premier coup d'oeil, Napoléon avait pénétré au fond de l'homme, et Goethe, si imperturbable qu'il fût, s'en était senti tressaillir. A cet admirateur de la force jamaif plus imposant spectacle n'était apparu. Ce chef d'une armée invincible au milieu de ses maréchaux, tous éclatants de vaillance et d'entrain^ exempts de préjugés.

LA. GENKSE d'UiN CHEF-d'œUVRE tOo

resplendissants de santé, d'ambition, habitués à n'avoir affaire qu'au succès, et avec cela familiers, bons princes, nullement étrangers aux questions d'art et de science, comme en présence d'un tel soleil et de ses satellites pâlissait Frédéric le Grand, qui n'avait lui qu'à marcher à la tête d'une nation trai table et souple, alors que ce Napoléon, était en avant d'un peuple ivre de liberté qui se ruait à cheval sur l'Europe, disciplinant ses propres troupes par la victoire I On a souvent à ce propos accusé Goethe d'avoir manqué de patriotiste. Il faudrait s'entendre : Gœthe, après avoir sa vie entière cru à la politique du passé, voyait s'écrouler comme par miracle toutes les dynasties. Un conquérant s'était levé, un Attila, mais moins barbare, à ce qu'on pouvait supposer, puisqu'il goûtait Werther et s'en était fait une sorte de v€ide mecum dans ses campagnes ; à l'approche de cet Alexandre dont rien n'empêchait Gœthe de se croire un peu l'Aristote, empereurs et rois rentraient sous terre. Que conclure ? Accepter le fait historique et l'étudier anatomiquement. Mieux eût valu sans doute réagir, mais Gœthe avait soixante-quatre ans ; à cet âge on ne -se refait pas, comme dit le bon sens vulgaire :

« Chanter Thymne de guerre au bivouac, tandis qu'aux avant-postes ennemis les chevaux hennissent, à la bonne heure 1 mais c'était l'affaire de Théodore Kœrner et non la mienne ; nature jeune et militaire, les refrains guerriers lui vont bien ; chez moi ce n'eût jamais été qu'un masque, et je ne hais rien tant que les grimaces ! » Du reste ce scepticisme politique était alors partagé par toute une classe d'esprits supérieurs mis hors des gonds par les convulsions du sol européen, et que leurs traditions de famille, comme leurs principes d'éducation, rattachaient au passé. « L'exaltation de notre pays me semble une chose risible ; nous partons en guerre comme un peuple de dons Quichottes ; Vimpulsion qui devrait nous venir cTen haut nous vient d'en bas. De quelle manière tous ces éléments hétérogènes réussiront à se combiner dans les circonstances désastreuses où nous sommes, j'avoue que je ne le comprends pas, j'y assiste comme à un miracle, avec une froideur et un détachement qu'il convient de taire. » Ainsi s exprime un gentilhomme du temps, le comte de Gésier, dans une lettre à la patriote Caroline de Wolzogen.

Gœthe ne pouvait penser différemment; ce

LA GENÈ5E d'uN CHEF-d'œOVRE 107

que Schiller aurait pensé, s'il eût vécu, ce qu'il eût fait, c'est autre chose. Schiller avait au cœur toutes les flammes de la révolution. Il est vrai de dire que lorsque la convention nationale décernait à Schiller son diplôme de citoyen français, la révolution était pure encore de tout attentat contre la liberté des autres peuples. Bonaparte, ce fléau de Dieu dans l'avenir, n'apparaissait alors au monde que sous les traits d'un héros d'épopée. Pour Schiller, ce furent des années de joie et d'espérance; l'auteur de la Pucelle d'Orléans avait des sympathies toutes françaises. Il comptait que l'expérience tentée par nous réussirait à souhait pour le bonheur de son pays, et c'était avec des transports d'enthousiasmes qu'il voyait, en France comme en Italie s'écrouler l'édifice vermoulu des ancienes institutions. Schiller, s'il avait eu l'occasion de prendre une part active aux événements, eût été ce que nous appellerions aujourd'hui un radical ; il avait dans le sang le dogme de la souveraineté du peuple* Étudiez son théâtre, et les exemples ne vous manqueront pas. La légitimité de la reine Elisabeth n'ôte rien aux droits non moins légitimes à l'insurrection de sa Marie Stuart; Jeanne

d'Arc, c'est le peuple invincible dans sa force» tant que les passions égoïstes n'interviennent pas ; Wallenstein est le génie d'une armée dont Tefifort valeureux avorte par l'incapacité d]un misérable empereur et les compétitions détestables de chefs n'obéissant qu'à des vues personnelles. Les héros de Schiller sont toujours de grandes natures en lutte avec les circonstances politiques qui les enlacent, les étouffent comme des serpents ; Goethe ignore cet élan de révolte contre la donnée de l'histoire. Vous vous souvenez d'une scène d'Egmont où Claire, éperdue, court la ville implorant les bourgeois, qui la regardent fixement, froidement : c'est la manière dont Gœthe envisage le peuple dans l'histoire. Comme particulier et même dans la pratique de sa vie publique, comme ministre de son grand-duc, vous le trouverez toujours humain et faisant le bien, mais le peuple pris en masse ne Tintéresse pas, il ne connaît que les individus. Les idées de réorganisation universelle émises par la révolution française, et telles que tout le monde les comprend aujourd'hui, n'avaient aucun sens pour Gœthe, à ses yeux, la politique comme nous l'entendons n'existait pas. En Italie, où rien ne lui échappe des mœurs

LA GENÈSR d'uN CHEF-d'œUVRE 109

locales, il néglige les' vues d'ensemble sur la situation du pays, passe les gouvernements sous silence. Il prend la politique comme elle est et ne s'en inquiète ni plus ni moins que du climat En présence du gouvernement de l'église, ridée ne lui vient pas que ces misérables populations puissent jamais se relever de leur abaissement. Raphaël et Michel-Ange, les galeries du Vatican et les souvenirs de l'histoire, les ruines du Palatin festonnées de lauriers roses et les montagnes de la Sabine avec leur perspective inaltérable, voilà ce qui le possède, le passionne, et tel il fut à Rome en 1786, tel nous le retrouvons devant les événements de 1813 : artiste d'abord, philosophe toujours, et lie s'intéressant à la politique que par le côté spéculatif, esthétique.

Cette doctrine de la souveraineté nationale, que Rousseau lui avait enseignée, tout au plus la croyait-il praticable pour des Français, mais pour des Allemands, il fallait voir et surtout attendre ; Gœthe ne se fiait qu'à son expérience personnelle, il faisait tout avec méthode. Quand il voulut savoir ce que c'était que le courage militaire, il fit campagne pour son propre compte et nous le voyons à Valmy étudier, au

milieu de la cannonade, les divers symptômes d'une fièvre contagieuse qu'il n'a décrite qu'après se l'être bien dûment inoculée. Mais ce personnage d'ancien régime se distinguait des autres gens de cour, de congrès et de protocole en ce sens que, s'il n'avait rien oublié, il pouvait tout prétendre. Nil humant a me altenum puto. C'était un homme. Les réactionnaires de cette espèce ne sont jamais à redouter pour le progrès humain, et je souhaiterais de grand cœur que notre siècle en fût pavé : la république et la société ne s'en porteraient que mieux. Gœthe se disait que l'époque à laquelle on allait assister, après tant d'éruptions et de tremblements volcaniques, ne pouvait être qu'une époque d'épuisement, de recueillement et de préparation. Ses entretiens pendant les dix dernières années de sa vie, nous le montrent en pleine et active communication avec les idées ; que la politique n'exerçât guère alors sur lui qu'une influence très secondaire, que notre révolution de juillet ne l'émût point à l'égal d'une querelle de savants (1), il n'y a là qu'un phénomène fort

1. On sait la manière dont il accueillit un Français au lendemain de la révolution de juillet. — « Quel état de

LA GENÈSE d'uN CHEF-d'œUVRE HI

explicable et par la constitution physiologique et par l'âge de Tindividu. Goethe n'assistait plus à ce qui se passait qu'en simple spectateur; mais tout en sentant bien que l'évolution ne se faisait pas pour lui, il s irritait contre l'antagonisme des gouvernements. Cette rage idiote de conservation où s'abandonnait l'Europe mo-r narchique l'indignait sourdement. Protester à voix haute son grand âge et sa position, ses attaches officielles de tous les temps, l'en empêchaient. Un moyen terme s'offrait heureusement ; n'avait-il point là son Faust, le vieux grimoire à tout usage, le livre magique et sempiternel propre à recevoir toutes les confidences le testimonium artis et viiœ, où vinrent se classer à leur date les scènes politiques de la seconde partie? La réaction qui suivit en Allemagne les guerres pour l'indépendance l'avait péniblement affecté, lui et son prince. « L'indignité de l'heure présente » le consternait et, dans l'ab-

choses, monsieur! quel événement! » Et comme le visiteur s'épanchait en condoléances sur le sort de la famille royale : — « Il s'agit bien de Charles X et de la dauphine ! » répliqua Gœthe, qui s'était mépris et croyait qu'on voulait lui parler des discordes scientifiques de Cuvier et de Geoffroy-Sàint-Hilaire.

112 CŒTIIE ET BEETHOVEN

sence de liberté de la presse, son diable familier lai servit d*organe. Méphistophélès, en qualité d'aide de camp, accompagne Faust chez l'empefeur ; Goethe saisira cette occasion pour émettre ses vues et sa critique, tout en se maintenant dans la généralité, il s*arrangera de manière que chaque trait porte, et son vers machiavélique, irréprochable aux yeux de la censure, n'en atteindra pas moins l'état de choses. Ironie assurément fort bénigne et qui ressemble à ce genre d'opposition que j'ai vu de mes yeux Alexandre de Humboldt mener sous cape à la cour de Frédéric-Guillaume IV. En matière de libéralisme, comme en toutes les choses de ce monde, il y a manière de s'y prendre avec goût. Chacun fait ce qu'il peut, et l'histoire ensuite prononce.

Goethe qualifie « d'incommensurable » cette tâche qu'il s'était imposée de laisser son travail dormir par intervalles pour ne le reprendre que lorsqu'il se sentait lui-même en des conditions spéciales de maturité. Et qu'on

LA GENESE d'uN CHEF-D ŒUVRE 113

ne s'y trompe pas, c'est à ce procédé systématique d'élaboration, à cet cxperimenlum in ingenio proprio et animay que l'œuvre doit d'être ce qu'elle est : un mouvement de culture historique bâti pour des siècles. La première par. tie de Faust telle que nous la possédons aujourd'hui parut pour la première fois en 1808, immédiatement avant les Affinités électives et la Théorie des couleurs; Rîemer et Eckermann font remonter les origines du drame à 1769, époque d'incubation et de production, où Goethe se livrait à toute sorte d'études théosophiques sans lesquelles uq tel ouvrage n'aurait pu être écrit. Ses lettres du moment ne parlent que de pierre philosophale, de mandragores et de sorcellerie. Ce qu'on sait, c'est que, dès l'automne de 1774, il en lisait déjà diverses scènes à ses amis. < J'ai passé la journée tout entière avec Goethe^ son Docteur Faust est presque achevé et me semble être ce qu'il a produit de plus grand et de plus original » (Lettre de Boïe, 15 . octobre 1774). Vers le même temps, le célèbre médecin hanovrien Zimmermann écrivait à un libraire de Leipzig : « Pour peu que vous soyez sorcier, usez de votre sorcellerie pour soutirer à Gœthe son Docteur Faust^ l'Allemagne n'a

f 1 4 GŒTHE ET BEETHOVEN '

encore rien vu de pareil, et je vous conseille de rîmprlmer. » Plus tard, lorsqu'on 1786; Goethe fit le voyage d'Italie, il emporta son manuscrit de Faust^ dix ans s'étaient écoulés sans que les fragments se fussent beaucoup complétés, et il n'y avait guère apparence que le ciel de Kome amenât à bon terme cet embryon littéraire qui produisait sur son auteur « l'effet d'un vieux code. » Une nouvelle scène pourtant y prit naissance, la scène chez la sorcière, et l'opération eut lieu dans les jardins de la villa Borghèse. Rentré à Weimar, 7orquato Tasso^ Jphigénie^ allaient occuper le poète. C'était plus qu'une distraction, c'était uïi tout autre art, et dont quelques scènes de Faust, venues sous la conjonction de ces deux astres,' portent l'empreinte : le monologue dans la forêt, par exemple, si haut mlonté en pathog classique et qui sent d'une lieue la tirade. C'est même un curieux et délicat plaisir â se donner» quand on le peut, que d'étudier Faust à ce point de vue des divers styles. Œuvre congénère de toutes les autres, Faust devait renfermer des échantillons de tous les styles du muitre, et de même que l'idéalisme classique à déteint sur le monologue de ia forêt, de même cette admira-

LA GEiNÈSE d'un CHEF-d'œUVRE 115

ble scène de la prison emprunte son laconisme populaire à la technique des Ballades, i^ Faust est entièrement fragmenté, c'est-à-dire que le voilà complet à sa manière », écrivait Gœthe en 1787 ; Tédition de 1780 n'était donc que le fragment d'un fragment et contenait à peine la moitié de ce que nous appelons aujourd'hui le premier Faust, l'épisode seule de Marguerite s'y dessinait dans son ensemble ; encore y man-»

quait-il, avec la scène de la prison, la scène au puits, et celle de la prière à la Mater dolos ro^a.

Mince était le volume, l'effet produit fut en proportion; il s'en fallut et de beaucoup que rimmense succès de Goetz de Berlichingen et de Werther etii sa réplique. Les circonstances d'ail-r leurs .s'y opposaient : on était en 1790, et ce qui se passait en France absorbait partout l'attention. L'ouvrage néanmoins marqua sa place.

Les sommités du jolir s'y intéressèrent : « C'est le torse d'Hercule! » s'éçfia Schiller à première vue (1); mais le chef-d'ç&uvre ne se dégagea

1. Mot superbe et d'un noble cœur ! Lessing en revanche spéculait sur la déroute. Il avait également en poche ^on Docteur Fatist, dont il relardait la publication, seréservant en bon confrère de n'entrer au jeu .qu'après Gœ*

116 OŒVIIË ET BEETHOVEN

vraiment que de rédition de 1808. Entre temps la forme s'était élargie, et de plus le siècle avait marché. Le moyen-âge reprenait faveur, la mode se tournait à ces études historiques et mythologiques qui servent de base au poème et, — brochant sur le tout, — la rencontre avec Napoléon, la consécration donnée à Gœthe par lé héros, que de motifs pour une apothéose ! La cristallisation s'était faite ; Faust comme Wet^ ther eut sa légende, il était lancé. « Il n'est bruit à cette heure que d'une publication, quelque chose de colossal que les drapeaux déployés de la guerre nous avaient jusqu'alors empêché d'admirer : du Shakespeare posthume, je veux parler du Faust de Gœthe, dont la descente aux enfers est un paradis pour le lecteur. » A ce lyrisme alambiqué vous devinez Jean- Paul, et tous les cercles littéraires, esthétiques, philosophiques, politiques, militaires d'emboîter le pas ; classiques et romantiques, les vieux comme les jeunes, n'ont qu'une voix. « Que vous semble, écrit Wieland non sans quelque ironie et persiflage à son ami Bottiger (juin

the, pour le mieux battre. « Mon Fatcst est happé par le diable; mais je prétends, moi, happer à Oœthe le sien. »

LA GENÈSE d'uN CHRF-d'œIUVRE 117

1808), que vous semble de cette nuit de Walpûrgîs du roi de nos génies? Après nous avoir montré qu'il savait être Michel-Ange et Raphaël, Corrège, Titien, Rembrandt et Durer, voici qu'il nous joue et qu'il se joue à lui-même le tour de nous montrer qu'il n'a qu'à vouloir pour être aussi un second Breughel d'Enfer l J'avoue que j'attends avec une indescriptible ardeur la deuxième partie de cette tragédie unique en son genre ; dont on peut dire à bien plus juste titre que de Wilhelm Meister qu'elle exprime et résume les tendances non pas seulement du dernier siècle, mais detousles siècles, depuis Eschyle et Aristophane. »

Rahel et sa coterie de Berlin évangélisaient au nom du Docteur Faust; Stein, lui-même, le grand Prussien^ cédait au charme séducteur, et naïvement, comme un vrai politique égaré en pays littéraire, demandait en 1808 à son libraire de lui envoyer tout de suite la seconde partie. Le cycle allait s'ouvrir de la canonisation définitive par les commentaires et l'illustration. Rien ne démontre le chef-d'œuvre dans sa domination souveraine comme cette salutation angélique des autres arts venant à lui en procession, qui avec ses pinceaux, qui avec son

118 GŒTIIR ET BEliTHOVKN

orchestre, qui avec sa plume? Les peintres d'abord : Cornélius, Schnorr, Eugène Delacroix, Retzsch, Ary Schefifer, Kaulbach, Leys; puis les musiciens : Schumann, Spohr, Berlioz, Liszt, Rubinstein, Gounod, Arrigo Boïto (1), sans nommer Beethoven, qui s'en inspirera un peu partout, mais vaguement et en dehors de tout programme, quoi que prétende Richard Wagner, qui veut absolument voir Faust dans la neuvième symphonie. J'ai parlé des commentateurs. Oublierai-je les poètes Byron et son Manfred, Shelley et toute cette pléiade de lyriques russes et polonais dont le scepticisme emprunte à Faust ses accents d'amertume et de révolte? Lenau, Heine, se mêlent au concert,

1. Mefistofele, grand opéra en cinq actes, représenté à Milan en 1876, et à Rome l'hiver dernier avec succès. Pour la première fois, l'œuvre du poète est abordée dans son ensemble, et l'innovation a pleinement réussi. L'auteur s'essaie à combiner les éléments dramatiques des <leux parties. C'est incomplet sans doute et souvent on croit assistera des effets de lanterne magique, mais c'est très curieux, très amusant; le prologue qui se passe dans le ciel ou plutôt dans les limbes renferme un chœur d'une grâce adorable ; les âmes des nouveau-nés s'en vont par le vide errantes et chantantes. Vous rUriez en musique du Fra Ângelico.

LA GENÈSE d'uN CHEF-d'œUVHE 119

apportant l'un sa note élégiaquë, Tautre son ironie, et de cette humoristique Méphistophéla de l'auteur des Reisebilder une série de variantes sortira. Il n'est pas pire parodie que celle qui se prend au sérieux ; nous aurons ainsi des Faust sans Méphistophélès et des Faust qui épousent Marguerite comme la Dame blanche épouse l'officier. Le drame de Goethe serait en ce sens le plus prolifique des chefs-d'œuvres ; ni Hamletj ni Don Juan n'ont fait souche à ce point. Chaque année voit naître des dérivés nouveaux, mais Saturne dévore ses enfants et continue à régner seul.

De Tesprit, de l'imagination et de la verve, tout le monde en a plus ou moins; ceux qui ont inventé les fictions telles quelles dont je parle en avaient, ceux qui viendront après en auront aussi, cela ne les avancera pas davantage. C'est que les œuvres faites pour s'emparer du genre humain ne pèsent pas seulement par le talent qu'on y met, elles comptent surtout par les questions qu'on y agite. Il fut pour l'humanité une période d'aurore où tout dans l'homme marchait d'accord, où les instincts physiques ne faisaient qu'un avec les aspirations de l'intelligence, période qui se répète chaque jour

120 GŒTHK ET BEETHOVEN*

dans chaque individu. L'enfant ne connaît ni morale, ni philosophie, ni physique, ni poésie ; il vit et se laisse vivre ; mais qu'il grandisse, et plus tard entre Tinstinct de nature et l'esprit de culture inévitablement naîtra le conflit. Concilier, équilibrer ces éléments, qui se repoussent, rassembler sous une loi sociale d'humanité la totalité de notre être agissant et pensant, que dirait un auteur dramatique si vous lui proposiez un pareil sujet? Il vous conseillerait d'aller trouver Hegel, Alexandre de Humboldt, tel grand philosophe ou tel savant illustrissime, lesquels écriraient là-dessus des pages et des volumes que personne ne lirait. Il est vrai qu'à votre premier argument vous pourriez joindre l'anecdote d'une jeune fille mise à mal par un nécromant qui, pour accomplir son bel exploit, a besoin que le diable l'y aide. Nouvelle déconvenue, car il va de soi que l'auteur dramatique, pour peu qu'il fût littéraire^ trouverait le programme fort au-dessous de son génie et digne tout au plus d'occuper la muse d'un brocanteur du boulevard. C'est ici que Gœthe intervient. Amalgamer, fusionner les deux puissances, être Alexandre de Humboldt et Shakespeare, décou- . per en tableaux inoubliables l'action la plus

LA GENÈSE d'uN CIIEF-d'œUVRE 121

émouvante et la plus terrible, mêler le symbole au réel, festonner, enguirlander de romantisme ce que la nature a de plus brutal et poursuivre en même temps sa thèse, une thèse, nous venons de le voir, qui n'a rien de la circonstance, qui n'est particulièrement ni allemande, ni anglaise, ni française, ni russe, ni turque, ni chinoise, ni persane (1). mais qui relève de tous les pays et de tous les temps ; satisfaire tous les publics, celui qui s'amuse et celui qui pense, et par-delà tous les publics saisir l'humanité, la remuer, l'émouvoir, l'enseigner et la renseigner, l'occuper toujours, être un spectacle pour les yeux, un poème pour l'imagination et pour la méditation une bible : voilà Faitst ! Permis à chacun d'interpréter à sa manière l'œuvre d'un poète ; l'important est de savoir si les idées que nous y voyons sont en effet bien celles du poète. Faust, comme toutes les épopées, contient nombre d'allégories, mais les personnages sont des êtres humains, des individus agissant et pensant humainement, même alors que le

1. Jusque dans le Schah-Nameh de Firdousi, vous retrouvez ridée. Qu'on se rappelle le tyran Sohak et ses rapports avec Êblis, le génie du mal, c'est l'histoire du pacte de Faust avec Méphistophélès.

122 CŒTHB ET BEETHOVEN

sarnaturel les enveloppe, ce qui fait si remuant, si passionnant et si réel ce drame de la vie intellectuelle. Un philosophe du temps de la réformation on, si vous aimez mieux, du xvni*" siècle, un grand penseur, pris de dégoût pour la science impuissante à le satisfaire, se livre au tumulte de l'existence ; il n'en a pas fallu davantage à GkBthe comme argument. Retournons la thèse; supposons un homme désabusé de l'action, à bout d'empirisme et se convertissant à la science, à la pensée, il y aurait là également tout un problème à résoudre, non moins intéressant pour l'humanité. Qui le fera? Eh ! mon Dieu, le premier venu, pourvu qu'il ait du génie comme Gœthe et quatre-vingts ans à vivre en y pensant toujours.

Vous cherchiez un esthéticien et vous vous trouvez en présence d'un poète de génie ; comment cette bonne fortune m'advint, ce sera, si vous voulez, le sujet de cette étude. J'ai connu presque tous les poètes de mon temps, je tiens même à grand honneur d'avoir été l'ami de quelques-uns des plus illustres, et parmi ceux-ci, comme parmi les minores, il ne m'était encore point arrivé d'en rencontrer un seul pour qui la musique fût autre chose qu'un tiroir à lieux-communs plus ou moins variés.

On la cite, on l'invoque à tort et à travers ; « ses accents, ses accords, ses rythmes, ses mélodies, ses modulations » servent à l'ornement du morceau de peinture ; à ces termes du vocabulaire banal, presque toujours détournés de leur sens technique, se joignent complaisammenl des noms de maîtres : Palestrina, Mozart, Pergolèse, Cimarosa, — ce dernier surtout qui,

124 CŒTHE ET BRETHOVKN

francisé, rime avec rose, — et c'est & peu près tout. Nos poètes ne sont pleins que de ces fades ritournelles dont s'importune l'oreille d'un dilettante de deuxième année et dont le goût d'un vrai connaisseur s'horripile. On trouve tous lesjoui's des musiciens qui sont des poètes mais un poète sachant la musique et capable de l'associer au propre génie de son art, était-ce donc qu'un pareil phénomène ne se rencontrerait jamais? Vainement, nous l'avions cherché eu France d'abord, puis en Italie, en Allemagne ; il existait pourtant, mais en Autriche, au pays de Haydn, de Mozart, de Schubert, et c'est là que nous avons à la fin déniché l'oiseau rare.

Je parle d'un poète ayant appris la musique, la goûtant et la pratiquant, non point seulement en état d'écrire une tragédie, mais au besoin, d'en composer aussi la symphonie. Le Viennois Grillparzer fut cet homme. On a de lui des quatuors et divers morceaux de chani qu'il s'improvisait à son piano, le soir, au gré de ses dispositions morales, tantôt une ode d'Horace, Inleger vïtcSy tantôt un lied de Heine, le tout sans grande originalité et n'offrant d'ailleurs d'intérêt que celui qui s'attache à la personne de l'auteur, mais excellent comme

LE POÈTE GRILLPARZER ET BEETHOVEN 12î>

témoignage d'éducation. C'est assez de ce style sincère et correct, de cette écriture vous rappelant la main d'Haydn pour sanctionner Tautorité du poète ou de Testhéticien, chaque fois qu'il lui conviendra d'invoquer la musique dans ses vers, ou d'en discourir dans sa prose. Grillparzer n'a point fait de livre d'esthétique musicale, mais on peut dire que la musique est la mère de ses vers et de sa littérature : il a semé un peu partout à la manière de Jean-Paul des idées concordantes, qui, tout éparses qu'elles soient, donnent à réfléchir et, ramassées en gerbe, formeraient un corps d'ouvrage.

Mais avant d'aller plus loin, arrêtons un instant pour répondre au lecteur qui nous demande ce que c'était en somme que ce Grillparzer, qu'on ne connaît chez nous ni par traduction ni par commentaire. Byron disait de lui qu'il avait un nom bien difficile à prononcer mais auquel la postérité s'habituerait. Grillparzer fut un Autrichien de génie, qui, au lieu d'écrire son théâtre et ses livres en tchèque ou

126 OŒTIIE ET BEETHOVEN ' "

slovaque, les a faits en allemand, ce qui est cause que l'Allemagne ne Ta jamais adopté.

Entre TÂllemagne et l'Autriche les antago^ nismes ne se comptent pas, et tous les Bismarck du monde et tous les Kalnoky y perdront leur diplomatie. Antagonismes de nationalité, de .religion, d'intérêts politiques et de cultures; dirai-je aussi antagonisme de littérature ? Je n'oserais, attendu que jamais, au bord du Rhin, du Mein ou de la Sprée, on n'admettra qu'il existe une littérature au bord du Danube.

A ce tort d'être né en Autriche Grillparzer en joignait un autre ; il s'y localisa et mit sa gloire à s'identifier avec les traditions historiques, les grands hommes et la nature pittoresque d'un pays dont il resta toujours l'enfant exalté, attendri, attristé, douloureux et casanier. L'Europe n'aurait pu le connaître que par l'intermédiaire de l'Allemagne, et l'Allemagne lui tournait le dos pour bien des raisons^ dont la moindre était cette répugnance qu'inspirait alors aux esprits libéraux toute provenance d'un empire soumis à l'obscurantisme d'un M^tternich. Ce qu'il aurait fallu à OriUparzer, c'eût été un éditeur capable de dépayser sa renommée de la centraliser à Stuttgart ou à

Francfort et, comme nous dirions aujourd'hui de « Lancer » son homme. Mais, que voulez-' vous ? La destinée a ses hasards ; souvent même quand on Taccuse elle est plus innocente qu'on ne croit. Tel qu'on lui reprochera, d'avoir négligé s'est volontairement écarté d'elle. Pourquoi, dans ce triste désert de la vie, dontrart pour quelques-uns est l'oasis, ne se rencontrerait-il pas aussi bien des originaux passionnés de silence et de solitude? « Faire et laisser dire » nous conseille un proverbe ; il y a mieux: Faire et laisser taire! L'auteur de FAieule^ de Sappho, de la Trilogie des Argonautes' a accompli ce programme, et la faute n'en doit* être qu'aux circonstances s'il ne nous vient pas de l'inscrire immédiatement au-dessous de Schiller et de Qœthe. Du reste, il savait sa valeur, n'étant point de ceux qui empochent les ihipertineiices. Vous connaissez l'histoire de cet évêque qui se promenait dans un étroit sentier avec un séminariste par derrière et voulant, se passer la fantaisie d'interloquer le bon jeune homme, lui demanda comment il dirait en latin: « Je suis un âne. > Si bien que le; bon jeune homme lui répondit: -<45mwm s^çwor.iJriUparzer appartenait à la famille de ces InBorcents

128 G(£THB ET BEETHOVEN

prompts à la riposte, et mal en prit à Goethe d'essayer de jouer vis-à-vis de lui le personnage de révêque. Il avait vingt-cinq ans, lorsqu'au lendemain de ses deux grands succès de VAieule et de SapphOy il fit le voyage de Weimar ; une grosse déception l'attendait là. Il était jeune, chaleureux, spontané : Goethe était vieux,

Lamartine vieilli, qui me traite en enfant...

À la place du poète de son admiration, il rencontra le quiétiste en parfaite contradiction avec son passé, Thomme. circonspect» ponctuel et solennel qui ne pardonnait plus qu'à lord Byron ses coups d'audace. « Il me reçut comme un père, mais comme un père qui serait empereur. Tant de condescendance, de dignité, de majesté se mêlait à la bonne grâce de son ae^ cueil que, lui ayant été présenté le soir chez le grand-duc, je résolus de partir le lendemain matin sans aller frapper à sa porte. » Il réfléchit pourtant et dit très sagement que toutes ces manières n'empêchaient point Taugoste vieillard d'avoir été dans sa jeunesse l'auteur de Werther et de Faitst. Peut-être aussi faudrait-

il croire q^ue Gœthe s'était aperçu du mauvais effet de son attitude. Quoi qu'il en soit, le lendemain en s'éveillant, Grillparzer recevait, pour le jour même, une invitation à dîner chez l'archi-maître. Il s'y rendit et cette fois la glacé fut rompue : « Gœthe vint au-devant de moi les mains ouvertes, aussi chaleureux qu'il m'avait lac veille paru froid. Soyons sincère et ne rougissons pas d'un bon mouvement ; à l'annonce du dîner et quand il s'offrit à me conduire vers la salle à manger, je sentis mes yeux se mouiller à l'idée que je me faisais et que je me fais encore de ce grand homme, de ce personnage presque mythique dont le bras s'appuyait sur le mien. Gœthe affecta de ne s'apercevoir de rien, il voulut me placer à côté de lui et causa

d'un si bel entrain pendant tout le dîner que les convives n'en revenaient pas. »

Dès son retour à Vienne, le poète se reprit à Tœuvre, il donna : la Vie est un songe^ drame romantique très haut en couleur, que suivit presque aussitôt : Héro et Léandre. C'était la note classique qui se réveillait avec bien du charme, quoique un peu monotone. Une tragédie classique n'étant jamais qu'un cinquième acte divisé en cinq parties, je me suis demanda

souvent pourquoi Fauteur ne se bornait pas à nous servir purement et simplement le cinquième acte. Cette fable d'Héro et Léandre, par exemple, savez- vous rien de plus adorable ?

C'est le Roméo et Juliette de l'antiquité. Le malheur veut que l'élément poétique y prime trop le drame. Grillparzer, qui sentait le danger, a cru le conjurer en intitulant sa pièce : les Orages de F amour et de la mer. Ce n'était qu'une erreur de plus, tout symbolisme ayant au théâtre cette propriété de tuer l'action. Héro rencontre Léandre dans le bois sacré, quelques paroles échangées et les deux jeunes cœurs ont cessé de s'appartenir. Vous pensez tout de suite au coup de foudre pendant le bal chez Capulet* Oui, sans doute, mais la nouvelle italienne prête au développement : que de choses-là pour un Shakespeare 1 La couleur, le décor, le costume, tandis qu'avec Tantique, c'est le nu, le nu physique et psychique. Vous aurez beau tourner et retourner le sujet, impossible d'y rien trouver que des groupes. On ne fait pas du théâtre avec de la statuaire. Schiller le savait mieux que personne et néanmoins l'obsession fut telle qu'il ne s'en délivra qu'en accouchant de sa ballade restée célèbre. Je mets en fait qu'il n'est point

LE POÈTE CRILLPARZER ET BEETHOVEiN 131

de poète, point d'artiste qui n'ait, à certain jour, subi le magnétisme d'un de ces sujets-sphinx d'autant plus fascinateurs que vous sentez qu'ils sont impossibles. Meyerbeer aussi avait fait ce beau rêve d un « Héro et Léandre » en voyant la Grisi et Mario poser devant ses yeux, et son rêve dura si longtemps que, lorsqu'il se réveilla pour chanter, le groupe idéal avait passé fleur. — La tragédie à! Héro et Léandre^ qui fut à Vienne un immense succès, ne saurait avoir pour nous qu'une importance épisodique, et si nous voulons nous rendre compte des visées du poète, mieux nous vaudra d'interroger le premier de ses grands ouvrages classiques.

Qui dit supériorité, dit exil ; toute supériorité a dans son ombre la mélancolie et, par suite, le désespoir et le suicide. Telle est l'idée morale de Sappho. Le génie apporte en naissant une malédiction qui le poursuivra jusque dans ses triomphes pour l'atteindre et le frapper à mort, le jour qu'il essaiera de se mêler aux hommes et de vivre de la vie commune.

Malheur à lui s'il sort de son isolement, et malheur à l'insensé qui s'attache à ses pas ! Il paiera de son repos l'illusion d'un moment.

Sappho n'a connu que Tadmiration des hom*

132 CŒTHE ET BEETHOVEN

mes ; lasse de bruit et d^applaudissements, elle aspire désormais à l'amour, oubliant ses travaux, ses luttes et que, jeune encore, elle a déjà son printemps derrière elle. Aimer, être aimée I une femme si grande qu'elle soit, n'échappe pas à cette loi ; il faut que son cœur se dépense et qu'elle aime, n'importe comment, sans se rendre compte elle-même si c'est comme une sœur, comme une amante, comme une mère ou comme toutes les trois ensemble.

Attendons-nous à voir l'amour de Sappho répondre à cette origine, et gare à l'infortuné qui le subira dans ses alternatives orageuses ! « Qui n'a pas connu l'amour de cette femme ne connaît pas le malheur », a dit quelqu'un d'une Sappho moderne. La poétesse antique personnifiera cet idéal de mobilité, d'agitation et d'impitoyable persécution dans la tendresse.

Vieillissant et doutant d'elle-même, comme elle a toutes les subtilités de la passion, toutes les délicatesses, elle en aura aussi les maladresses. Intempérante et brusque en ses variations, féline et superbe à tour de rôle, rendant et retenant, passant de l'humilité d'une servante à l'orgueil d'une reine, et toujours vaincue, et le cœur vide avec la tête qui s'exalte, et des

: rêves inassouvis I Chaîne horrible, où sont -attachés là deux êtres également dignes de • pitié! Elle est certainement à plaindre, Elle, . mais Lui, comment ne pas déplorer ce que son -aventure a de tragique? Pauvre Phaon! enthou- -siaste victime! De dix ans plus jeune il s'est - élancé vers Théroïne, croyant Taimer quand ce sublime amour n'était qu'un simple transport d'admiration, et peut-être, ô vanité ! qu'un fougueux désir de se mêler à ses triomphes et de vendanger dans sa gloire. Hélas! pour l'un comme pour l'autre, l'expérience aura mal tourné : Sappho, depuis longtemps, sondait l'abîme et, de son côté, Timberbe Phaon, en voyant Melitta, vient de perdre sa dernière illusion, Melitta, son égale en jeunesse, en beauté comme en tout. Par elle, Phaon va rentrer dans l'ordre naturel de l'existence ; c'en est fait du bonheur de Sappho et de leur union.

Comme psychologie et comme drame, l'étude est superbe, le style nombreux, harmonieux, facile à la manière de Racine dans Phèdre et dans Iphigénie, les trois unités classiques strictement observées ; bref, un riche fruit servi sur un plat d'or.

Dès l'exposition s'annonce le conflit : Elle,

134 CŒTHI5 ET BliETHOVEN

enflammée de son amour, en proie à Vénus, qui la dévore ; lui, tout à Tivresse d'une admiration qui Tempêche de voir que, dans cette liaison où il s'engage, les rôles seront intervertis et que, de cette femme, qu'il s'habitue à regarder d'en bas, une sorte de protection flétrissante ne tardera pas à descendre sur lui. Nature spontanée, ardente, mais ne dépassant point l'ordinaire, il ignore d'où lui vient son trouble, et ne le saura que par sa rencontre avec Melitta. Alors la clarté se fait dans son âme et commence la tragédie entre la maltresse implacable et l'esclave révolté, jusqu*à ce que, vaincue à bout de colères et de jalousie, Sappho se relève à la fin dans un suprême effort de volonté, de résignation et d'apaisement. Elle sait désormais et renonce. La prédestination d'en haut exclut l'amour : l'héroïne s'est reconquise et rachète son erreur par la mort. Cette conception du sujet, à mesure qu'on y réfléchit, vous remet en mémoire le Torqxiato Tasso de Gœthe ; la lutte inégale et désastreuse du poète avec la vie. Il est vrai que l'analogie serait ici plutôt dans la situation que dans les caractères. Tasse meurt victime de l'inconsistance de son tempérament et d'une

foule de désordres particuliers, qui ne sauraient pourtant être considérés comme la résultante inévitable d'une vocation, tandis que Tinfortune de Sappho lui vient seulement d'avoir cru que celle que les immortels ont choisie pouvait aimer comme le reste des humains* C'est sa propre grandeur et non sa faute qu'elle expie, symbole elle-même de Tirresponsabilité du poète et de l'artiste en tant qu'individu.

A ce 'cycle d'études antiques se rattache la trilogie des Argonautes^ qui contient Médée^ œuvre puissante et de grand style. L'action y sort logiquement des caractères, et, comme dans Shakespeare, ce sont les personnages qui font leur destinée. Autre point de ressemblance, l'élément barbare, partout absent de notre théâtre classique, est reconstitué de main de maître. Le roi de Colchide, Ariétès, est un chef de clan, sans foi ni loi, grossier, cupide et carnassier que le non moins avide et non moins égoïste Jason domptera par cela seul qu'il représente une civilisation plus avancée. Lé charme fugitif que Médée, exerce sur lui, la folle passion dont il l'embrase, simples moyens pour ce brillant seigneur d'arriver à ses fins et de s'assurer sa conquête de la Toison d'or.

Nous voyons naître lamour dans le cœur de Médée, nous assistons aux luttes de la femme et de la magicienne contre une force irésistible, contre un mal où tous ses philtres ne peuvent rien, et c'est un traii d'observation bien à rhonneur du poète de choisir plus tard, pour détacher Jason de sa maltresse, Finstant même d'une de ses incantations opérée contre son propre gré sur l'ordre exprès de son amant.

La répugnance qu'il en conçoit tourne à l'horreur; beauté, caresses, dévoùment n'y peuvent rien : une . sorcière n'est pas une femme, le démonisme inhérent à la nature de Médée la met hors la loi. Vainement elle sacrifie à son idole père, frère, patrie, tout, jusqu'à son empire du surnaturel, Jason reste insensible, aucune immolation ne prévaudra contre l'insurmontable dégoût. Elle, cependant, s'attache à ses pas, toujours ardente et suppliante, lorsque enfin la lâche trahison de son amant change la victime en furie. Coupables, innocents, sa haine sauvage ne distingue plus, et c'est au milieu de l'incendie, les mains rouges du sang de ses enfants, qu'elle sort triomphante du palais de Créon. Ainsi se termine le quatrième acte de la troisième partie des Argonautes; on

-petit voir là un dénoùment, l'acte suivant n'étant guère qu'une longue scène entre Médée et Jason, qui se retrouvent après des années et résument froidement, mais non sans grandeur, . la moralité philosophique de la tragédie : rési- • gnation, souffrance, expiation. Dans le répertoire dramatique de Grillparzer, Médée serait 4a contre-partie de Sappho; même sujet le grand l'éternel problème de l'amour, mais diversement étudié, creusé, résolu. Ici et là, toute la gamme des tonalités parcourue avec un art infini du contraste. D'un côté, la hauteur d'âme, la dignité, l'immolation volontaire ; de l'autre, la sauvagerie et la barbarie, et partout, dans la diction la beauté classique maintenue.

Il serait temps de dire un mot de ï Aïeule et de nommer aussi les principaux drames du répertoire romantique de Grillparzer. Représentée en 1817, r Aïeule fut l'œuvre de début du jeune auteur, quelque chose comme son Hemorni; Sappho ne suit qu'en 1818 et la trilogie des Argonautes est de 1821. J'ai cité la pièce de Victor Hugo ; c'est le même lyrisme continu, je dirai presque les mêmes personnages et la même situation, avec cette seule différence que le vieux Ruy Gomez s'appelle ici le comte Boro-

tin, que dona Sol a nom Bertha et que le brigand Jaromir remplace le bandit Hernani. H faudrait également indiquer Tair de famille avec le drame fameux de Schiller, qui passionnait encore les foules vers cette époque. Mais il y a en plus dans l'ouvrage de Grillparzer un élément qui ne se trouve ni chez le poète d'Iéna ni chez Victor Hugo, je veux parler du fantas-^ tique, aussi très en faveur alors au théâtre comme ailleurs, et partout d'un si puissant ressort quand on sait l'employer discrètement. J'ai vu jadis jouer V Aïeule au Burgtheater de Vienne et jamais je n'oublierai l'épouvante qui régnait dans la salle à chaque apparition du fantôme ; il n'y avait pourtant là ni lumière électrique ni grand fracas de mi^e en scène ; la fenêtre s'ouvrait à deux battants, un coup de vent qui soufflait la lampe, un éclair fouettant le pâle visage d'une jeune fille debout dans un linceul, et c'était assez pour la terreur. Les beaux vers sont comme la musique ; ce qu'ils peuvent, nous l'éprouvons chaque jour par les drames de Victor Hugo; ils suspendent l'action à leur gré, nous forcent à les écouter en dépit de toute vraisemblance. Le noble seigneur Ruy Gomez, rentrant la nuit, trouve deux hommes chez sa nièce ; le

. bon sens voudrait qu'il les fit jeter à la porte. Pas du tout; le chef d'orchestre frappe sur son pupitre, et voilà Tair de bravoure qui commence :

Quand nous avions le Cid et Bernard, ces géants De TEspagne et du monde allaient par les Gastilles, Honorant les vieiUards et protégeant les filles... (1).

Et nous écoutons Tair de bravoure, et nous oublions à Técouter les imperfections du libretto»

1. Et penser que toute la digression, tout le mal vient d'une rim« :

Mes jeunes cavaliers que failes-vous céans?

8'écrie don Ruy Gomez dans un vers, bien en situation celui-là; mais il fallait à « céans » une rime riche avec lettre d'appui, et pour un mot, pour une sonorité dont s'amuse l'oreille, quinze lignes de bifurcation dont s'agace et 6'offense la raison. En vérité, plus on y réfléchit, plus on se laisserait gagner à la théorie de Musset, qui, fatigué de cette obstructionisme, avait fini par envoyer la rime à tous les diables. Et vous verrez qu'on y viendra par la force 'des choses; lisez ce qui se publie journellement et surtout certain volume paru d'hier où la virtuosité tourne à la charge d'atelier. On se croit très habile quand on a fait sonner à Toreille deux mots qui se font écho l'un à l'autre et qui joignent la similitude des lettres à la différence du sens. Évidemment il y a là tout un art à reconstituer •et ce sera probablement l'affaire des poètes du xx« siècle.

140 CŒTHE ET BEETHOVEN

Les beaux vers ont aussi le privilège de pouvoir nous entretenir de toute sorte de choses que nous n'avons jamais vues et que nous ne verrons jamais. Ainsi de ces revenants dont on rit au mélodrame et qui nous font peur quand c'est la poésie qui les évoque : souvenez-vous de la ballade de Lénore, du Majorât^ et de la scène de somnambulisme dans le Prince de Honvbourg de Henri de Kleist, U Aïeule de Grrillpar- • zer a cet attrait de participer des deux règnes, sans être un opéra autrement qu'à la manière de Hernanij de Ruy-Blas^ des Burgravcs et du Rot s'amuse. Les vers y tiennent toute la place, et s'ils ne suivent pas toujours la contexture dramatique, du moins, quand arrive une grande situation, aident-ils puissamment à lui faire rendre tout son mérite. — Il s'agit de l'histoire d'une faute et de ses conséquences à travers les âges. L'aïeule a trahi ses devoirs d'épouse, et son crime, après avoir pesé pendant des siècles sur sa race, en amènera l'extinction. Elle s'appelait Bertha, comme l'héroïne de la pièce qui reproduit devant nous sa vivante image. Belle, jeune, elle aima, fut aimée, et le mari qu'on lui donna n'était pas celui que son cœur avait choisi. Comment finissent en complaintes sinis-

très ces jolies chansons d'une matinée de printemps, il n'est chronique et légende qui ne le racontent, mais si les amoureux avaient un grain de prévoyance dans la cervelle, Dante n'eût point rimé la dobute aventure de la belle Francesca, mise à mort par le cruel tyran Malatesta. CeJTut ainsi que, rentrant au manoir sans être attendu, le burgrave de Borotin surprit sa femme au bras-d'un galant et la tua, sans réussir à l'envoyer hors de ce monde, où la pauvre errante fait son purgatoire entre les murs et par les corridors du château, et l'expiation ne prendra fin que le jour où le dernier de sa race aura cessé d'être. Le premier acte se passe à nous e^iposer cette chronique d'avantscène : le comte actuel, avait deux fils, l'un est mort à la guerre, l'autre a disparu et désormais il ne lui reste qu'une fille, cette Bertha, au physique ainsi qu'au moral le portrait frappant de l'aïeule, une loi fréquente d'hérédité voulant que le dernier d'une race en résume les traits distinctifs. Comme son arrière-grand'mère, Bertha porte en son cœur un sentiment qui le ronge ; elle aime un de ces chevaliers ténébreux, partout si chers au drame romantique. Son père, informé du secret, se fâche d'abord, puis

se ravise, disant qu'après tout, il s'agit d'un jeune seigneur de haute lignée, neveu du burgrave du Rhin et que, si la fortune est mince, rhonneur est grand. On invite donc le jeune comte Jaromir, et les accordailles vont leur train, quand, une nuit, la chevauchée des gens du roi s'arrête à la porte du château :

••• sans détours Réponds donc, ou je fais raser tes onze tours ; De Tincendie éteint il reste une étinceUe, Des bandits morts, il reste un chef. Qui le recèle? C'est toi ; ce Hernani, rebelle empoisonneur^ Ici, dans ton château, tu le caches...

Les brigands infestent la contrée et les troupes sont à leur poursuite. Tandis que les soldats fouillent le vieux donjon de bas en haut, le comte court prévenir son futur gendre pour l'emmener avec eux battre la campagne : la chambre est vide et la fenêtre ouverte; le jeune homme aura pris les devants : au vieux sire de se joindre à lui et de montrer qu'un sang généreux coule encore dans ses veines. On part ; Bertha, restée seule, sent redoubler ses angoisses : ce danger qui menace maintenant sonpèrei ce fantôme de malédiction qui rôde là dans la

nuit sombre ! et son amant, pourquoi cette précipitation à quitter le château, quand tout lui conseillait de se concerter pour la défense? Ces distractions subites pendant leurs tendres causeries, ces troubles, ce mystère ; plus de doute 1 Hélas ! pauvre Bertha, vos pressentiments né vous ont point trompée :

Nommez-moi Hernani I nommez-moi Hernani; Avec ce nom fatal je n*en ai point fini I

La bande infâme a pour chef l'homme que la jeune fille adore, ce Jaromir, qui n'est autre que son propre frère enlevé au berceau par des bohémiens, et qui, parricide inconscient, vient de frapper le comte dans la mêlée. On rapporte le vieillard expirant, Bertha perd la raison et son frère Jaromir, arrêté au seuil de l'inceste par l'apparition du fantôme, n'échappe au bourreau qu'en se poignardant. Tragédie de la faute et du châtiment qui Se termine par l'extermination de toute une race. Est-ce bien une tragédie ? Disons plutôt mystère, légende, conte fantastique, complainte : quel que soit le mot, il y a talent et génie ; Schiller signerait cela, sinon Gœthe ; et Victor Hugo, s'il lisait encore, s'étont

144 GŒTHK ET BEETHOVEN

nerait de ce précurseur inventant Hernanî en 1817. L'effet chez Grillparzer a moins d'éclat, mais il est plas profond, plus rapproché de nous, plus subjectif. Faites représenter ce drame par la troupe de TOdéon dans une de ces matinées littéraires à prix réduit, et vous verrez la terreur qu'il enferme. Ce qui surtout nous manque aujourd'hui, en-deçà de la rampe comme au-de^à, c'est le naïf. Je ne dis pas qu'on doive aller au spectacle comme les enfants vont à Polichinelle : il n'en est pas moins vrai que le théâtre vit d'émotions simples, de poésie, et qu'il meurt de bel esprit, de virtuosité, de pièces <c bien faites >, de reconstitutions historiques et de bric-à-brac.

Aimez- vous les appendices d œuvres complètes? Uarement on se donne la peine d'y aller voir, ce que j'appelle une coupable négligence, caer bien souvent, et c'est ici le cas, ces coins obscurs méritent d'être inventoriés. Sans parler d'un Hannibàly dont quelques scènes seulement sont écrites, une entre autres où je relève ce vers :

Hannibal dans sa chute emportera Garthage, Scipion peut mourir, Rome subsistera*

Laissons de côté Libussay la Fille de Tolède^ etc., prenons Tétude dramatique ayant pour héros l'empereur Rodolphe, et qui nous peint l'état de TAutriche aux environs de la guerre de trente ans. Les Turcs au dehors menacent l'empire; au dedans, les troubles religieux. Chaque jour le protestantisme gagne du terrain ; il s'agit de pactiser avec la foi nouvelle ou de l'écraser, Rodolphe ne sait se résoudre, il temporise et délibère. C'est un Hamlet. Catholique et souverain,, il hait d'instinct le protestantisme, qu'il envisage à la fois comme une erreur religieuse et comme un principe hostile à ridée monarchique; d'autre part, son cœur et son esprit se font scrupule d'employer la flamme et le fer; soucieux, mécontent de ce qui l'entoure, assailli de doutes, il s'isole en luimême, oubliant l'empire. On pille les finances, on intrigue, on perd en Hongrie bataille sur bataille, et Rodolphe, pendant ce temp^, fait le moine. Endonjonné dans son Hradschin, il étu* die, il prie, il rêve si bien que ses peuples se désaffectionnent, et qu'à sa mort, ils voient sans déplaisir cette couronne tant convoitée échoir à Mathias, qui à son tour s'en effraie comme d'un fardeau trop lourd et la recevant se frappe

146 GŒTBE ET BEETHOVEN

la poitrine en soupirant : Mea culpa! Il va de soi qu'un tel sujet n'est pas de ceux dont le théâtre s'accommode. - Rien que des conflits religieux et politiques, point d'épisodes romanesques à Tavant-scène, point de femme, restait l'étude des caractères, où l'auteur excelle. Son portrait de l'empereur Rodolphe est un Holhein. J'ai souvent oui dire à Vienne par des amis de Grillparzer que le poète avait à son insu et dans une certaine mesure reproduit là sa propre ressemblance. Que d'analogies en effet le rajpprochaient cette fois de son héros : ce penchant à la contemplation, ces doutes de conscience, ces facultés quasi maladives d'intuition qui, nous montrant à longue distance les conséquences possibles de l'action, nous retiennent de l'accomplir ! cette invincible horreur des coups de force et, d'autre part, ces éclairs soudains de révolte et de colère, toutes les oscillations, tous les malaises, toutes les hypocondries, toutes les vapeurs de l'idéaliste f Deux actes fragmentaires d'une tragédie d'Esther seraient également à butiner dans ce catalogue des œuvres complètes. Le grand monarque Assuérus s'ennuie du départ de Vasthi et déjà songe à la rappeler, lorsque traversant

une galerie du palais, il rencontre Esther placée làparHaman, et qu'il n'avait par remar- 'quée parmi les beautés dont on l'entoure.

Louis XIV aimait à voir les gens se troubler *en sa présence ou du moins en avoir l'air; il faut croire que le puissant Assuérus avait aussi cette faiblesse et que la belle Juive le savait, car elle reste imperturbable devant le souverain, et c'est au contraire lui que ce fier et doux regard intimide. Les yeux se sont croisés ; Tentretien s'engage, presque hostile, le maître impatienté, fait bientôt mine de congédier la jeune esclave, et comme elle se hâte d'obéir, •il la rappelle : attiré, charmé par cette intelligence unie à tant de beauté, il se -tient néanmoins sur la défensive ; si cette arrogance n'était qu'un masque, ce mépris des grandeurs un moyen caché de les conquérir ? Il imagine dé l'interroger : « Et si je vous demandais un avis, iui dit-il, qui me conseilleriez- vous d'épouser ? — Faites revenir Vasthi, répond Esther, — Vasthi que vous avez aimée et que peut-être -vous aimez toujours. » A ces mots, les doutes du roi se retournent ; tout à l'heure il se croyait en face d'une effrontée ambitieuse, et maintenant une autre incertitude le tour-

148 CŒTHE ET BEETHOVEN

mente : Esther répondra-t-elle au sentiment qui vient de naître en lui ? Il n'ose l'espérer, quand un aveu timide le rassure et clôt Tinter-» mède. C'est le récit de Racine mis en action avec des caractères plus conformes à l'épigraphie : Assuérus que l'ennui de ses grandeurs accable, un Salomon en quête d'une âme qui l'aide à se relever des énervantes délices du harem. Esther sera cette auxiliaire partout cherchée ; fille d'une race opprimée depuis des siècles, elle aura d'instinct et d'héritage tous les attributs de son peuple : volonté, calcul, ténacité, et c'est à la fois comme individu et comme type national qu'elle partage l'empire. Cette maturité de réflexion chez une jeune fille, cette précocité d'éducation, j'entends crier au darwinisme. Hé bien! quand il y en aurait un peu, où serait le mal? Grâce à Dieu, nous n'en sommes plus à discuter Racine; il fut un médium incomparable et presque tous ses dé* fauts se rapportent à l'esprit de son siècle. Mais que de choses librement et superbement caressées depuis en leurs tours et leurs alentours il nous indique au simple mouvement du discours, sans appuyer, — que de perspectives I

Bans rOrient désert quel devint mon ennui !

Vers rhorizon immense, comme il s'en rencontre aussi chez Corneille :

Tous les monstres d'Egypte ont leur temple dans Rome !

Le dommage est que, chez nos classiques, la couleur, au lieu de se fondre dans la masse du tableau, se concentre dans un vers d'éclat, foudroyant mais isolé et semblable à ces diamants que nous appelons des « solitaires », parce qu'ils ne souffrent aucun voisinage.

J'allais oublier Mélusme, un poème d'opéra, écrit pour Beethoven et qui se rattache au chapitre de la musique si intéressant dans l'œuvre de Grillparzer.

Il l'avait étudiée, en effet, dès le premier âge, le piano d'abord, puis le violon, puis la composition jusqu'à pouvoir faire des quatuors, tout cela, à bâtons rompus, quittant et reprenant, oubliant même à ce point qu'un jour, voulant se distraire d'un chagrin, il ouvre son piano et s'aperçoit que c'est à recommencer.

130 CŒTHE ET BEETHOVEN

c Je pensai alors au temps jadis où mon professeur de basse chiffrée m'enseignait les accords fondamentaux, et, me croirez-vous? je goûtais un plaisir extrême aux mélodies éléijientaires qu'amenait la résolution de ces accords, > Plus tard, beaucoup plus tard, vint le contre-point : <« Ce fut le tour des franches études et des progrès sérieux; il est vrai que j'y perdis toute fraîcheur d'inspiration. > Du reste, pour se rendre bien compte du double caractère fantaisiste et technique de cette formation de l'artiste en tant que musicien, il faudrait lire une nouvelle du poète intitulée : le Vieux Menétrier. Son aversion du piano, son goût obstiné pour le violon, qu'il adorait peut-être parce que ses parents s'entêtaient à^ lui tenir les doigts sur le clavier, ses misères d'enfance grandes et petites, ses joies, ses rêves, ses fluctuations, vous retrouverez tout cela dans le récit dont je parle, un de ces « opuscules > où se trahit la main d'un maître.

L'auteur nous raconte l'histoire d'un de ces pauvres diables à qui rien n'a réussi et qui, de déception en déception , s'acheminent doucement vers la tombe, ne se plaignant jamais, contents d'eux-mêmes et du fond de leur

propre dénument venant en aide à de plus misérables. Mettez un pareil individu entre les ii^ains d'un romancier naturaliste, il en fera ce que, dans le joli langage du moment, on appelle : «^un raté. » Ne voyant ni plus haut, ni plus loin que son horizon du boulevard, il appuiera sur le côté grotesque, négligeant la note sensible ; 3J1 lieu de compatir humainement, il saisira cette occasion de se tailler un succès en exécutant une cabriole sur le tremplin du Lacrymœ rerum. L'habileté du poète est au contraire, de nous intéresser à ce pauvre hère et de nous le rendre de plus en plus sympathique en nous initiant à sa parfaite médiocrité d'homme et d'artiste,

Grillparzer rencontre son personnage dans une de ces kermesses viennoises, où sous prétexte de gaités champêtres, toute une population s'empiffre de pâtisserie et de polkas. Aux rives du Danube bleu, point de bonne fête sans musique : orchestres en plein vent, bandes militaires, orgues de Barbarie, solistes enragés s'escrimant sur leurs harpes, leurs guzlas, leurs clarinettes et leurs tympanons.

« Comme je me hâtais de fuir cette horrible cacophonie, j'aperçus une espèce de violonneux

travaillant dans Tombre à l'écart. C'était un vieillard d'environ soixante-dix ans, long et sec vêtu d'une souquenille usée, mais point malpropre, à l'air satisfait de lui-même et se souriant ; il se tenait debout, sa tête chauve découverte, son chapeau à ses pieds en guise de caisse, le corps ployé; lui et son pauvre vieux violon ne faisant qu'un, il s'évertuait d'enthousiasme et son pied battait la mesure. Ce qu'il jouait ne saurait se définir ; c'était une suite de notes sans cohésion, mais que d'efforts et quelle conscience d'artiste 1 Tandis que les autres gagnaient des mines de gros sous en jouant de mémoire, il avait apporté là son pupitre et raclait sa sonate d'après le texte, en virtuose délaissé, nargué, mais convainca. d

Tout maniaque appartient à l'observateur, et plus la foule s'en éloigne, plus le philosophe s'en rapproche. Ce violoneux bizarre attire donc notre poète, qui l'écoute en Texaminant. La musique est insensée, mais ce fou doit être quelqu'un; c'est du moins ce que Grillparzer croit deviner à l'air tragique du visage et du maintien comme à la manière de porter les haillons et, pour mieux s'en assurer, il tire de sa poche une pièce de monnaie et l'offre.

« Non ! pas ainsi, s'écrie alors le ménétrier toujours vibrant, — pas ainsi, vous dis-je, mais dans le chapeau. » Le poète, qui flaire une histoire, fait mine de se retirer et s'en va rôder aux alentours, attendant que la séance soit levée, puis enfin, voyant son individu quitter la place, il le rejoint insidieusement et manifeste au cours de la conversation l'envie d'aller un matin le visiter : « Quand vous voudrez, répond le musicien ambulant, quoique, à vrai dire, le logis ne soit pas des plus engageants, car j'habite en chambrée, mais les camarades sont des maçons qui s'en vont à Touvrage de bonne heure j'exige seulement que vous ne veniez jamais l'après-midi, jamais je ne reçois personne de deux à cinq.

€ — Puis-je vous en demander la raison ?

« — Mais, parce que c'est le moment où j'improvise. »

Ce dernier mot, presque toujours gros de sur- ^ prises mais qu'il faudrait ici trois fois souligner empruntait, en effet, à la circonstance quelque chose de phénoménal. Nous avons vu plus haut ce que Grillparzer enfant, appelait : « improviser. » A lui maintenant, devenu maître, de nous raconter les exercices de son héros :

c Je touchais à la masure indiquée et j'allais en franchir le seuil quand un bruit frappa mon oreille. Je m'arrêtai, c'était une note attaquée doucement, mais d'autorité et peu à peu s'enflant jusqu'à la véhémence, puis décroissant et s'eflfaçant pour remonter à l'instant d'après à l'éclat le plus strident, et toujours la même note invariablement répétée avec une sorte de béatitude ineffable ; enfin venait un intervalle, c'était la quarte ; nouvelle dégustation pour le virtuose comme il s'était repu du son de la première note isolée, il se régalait maintenant de la relation harmonique et la savourait avec délices ; attaque des deux notes Tune après l'autre puis à double corde, puis liées par les notes intermédiaires avec accentuation de Ja tierce et reprise du même exercice. Ensuite il passait à la quinte. Un son filé, tremble, légèrement pleurard au début, s'éteignant, s'étouflfant dans les larmes, mourant pour revivre et grandir bientôt jusqu'au délire, et toujours les mêmes intervalles, les mêmes notes I C'était ce que ce bravehomme appelait : « improviser ! » Improvisation! pour celui qui jouait, peut-être, mais hélas! pour celui qui écoutait!...

Comme tout cela est compris, senti en musi

LE POSTK GRILLPARZER ET BEETHOVEN lo5

oienl Cependant, au cours de la narration, — car il y a toute une destinée et des plus émouvantes qui se joint à cette esthétique, — Grillparzer s'attendrit, son héros lui tire des larmes, il compatit à Thistoire qu'il nous raconte de cet infortuné qui n'a pour lutter contre la vie d'autre force que sa médiocrité, ce qui lui arrive n'étant en somme que la navrante conséquence de ce qu'il est. Mais si la nature l'a déshérité, s'il a tout perdu par impuissance de rien conserver, quelle sublime humilité dans sa pauvre âme, quel touchant besoin de rapporter au Créateur les merveilles d'un art qu'il s'imagine candidement être le sien, lui ver de terre amoureux d'une étoile ! « Ils jouent du Mozart et du Sébastien Bach, mais personne ne joue la musique du bon Dieu, la grâce du son et du ton, ce don miraculeux qu'elle a d'apaiser l'ardente soif de notre oreille, de faire, — et parlant ainsi, mystérieux, il rougissait comme de pudeur, baissait la voix,— de faire que le troisième ton concorde avec le premier et le cinquième aussi et que la note sensible (la septième) monte et se résolve comme une espérance accomplie, tandis que la dissonance, vaincue, refoulée, plonge à l'abîme comme l'esprit de révolte et

156 GCETOE ET BEETHOVEN

d'orgueil ! et cette arche d'alliance, cette bénédiction du renversement par laquelle la seconde elle-même se convertit et rentre en grâce dans Teuphonie ! Tout ce grand mystère me fut révélé, mais plus tard seulement, et tant d'autres choses auxquelles aujourd'hui encore, je ne comjprends rien : contre-point, fugue, double et triple canon, un temple céleste sans moellons ni mortier et soutenu par la main de Dieu. Et penser que le commun des hommes ignore ces merveilles et que parmi les quelques rares initiés, il s'en rencontre qui mêlent des mots à cette pure émanation de l'âme, reproduisant le sacrilège des anges du Seigneur s'unissant aux filles de la terre, et cela, soi-disant, pour que la musique ait plus de prise sur les organisations réfractaires, monsieur I termina-t-il d'une voix à demi vaincue par l'épuisement. La parole est nécessaire à l'homme comme la nourriture, mais que du moins il conserve dans sa pureté le breuvage qui lui vient de Dieu ! »

L'esthétique de Grillparzer est celle de Mozart et se fonde sur le principe du beau musical

absolu : l'idée de son développement harmonique ; rien de plus, rien de moins. La musique n'emploie pas des mots, autrement dit, des signes arbitraires et variables selon ce que vous leur faites exprimer. Ce son, en même temps qu'il est un signe, est une chose existante en soi. Une suite de sons, pour plaire à Toreille, n'a nul besoin d'avoir un sens ; de même que, dans les arts plastiques, les belles formes charment nos yeux, un accord faux est une laideur dont s'oflfense notre oreille. Contrairement à l'effet de la parole, qui n'agit sur nos sens que par l'intermédiaire de notre intelligence, les sons agissent sur nos sens directement et l'intelligence n'intervient qu'en deuxième instance* Avançons d'un pas ; ce son, qui déjà porte en soi de quoi plaire ou déplaire, combiné de certaine façon, éveillera dans l'âme certains sentie ments de joie, de tristesse, de rêverie. Mais gare à la paraphrase littéraire et souvenons-nous toujours que les sons ne sont pas des mots pour servir soit à la description, soit à la narration I La musique a ses symphonies, ses sonates, ses quatuors, pour développer son architecture et remuer en nous un monde de sensations qu'il ne faut pas vouloir trop définir sous peine d'inter-^

vertir les rôles, vu que le musicien qui s'entête à raisonner avec son auditoire, à faire œuvre •de romancier, de peintre et de dramaturge sans paroles, joue un personnage aussi ridicule que le poète qui se travaillerait en assonances mélodiques ; d'où cette conclusion que Mozart est le musicien par excellence et Berlioz un grand homme de lettres fourvoyé. Grillparzer professe à outrance la théorie du chacun chez soi, et ne connaît en musique que le beau musical.

Quant à la question du théâtre, la théorie moderne Thorripilait, et par la profonde antipathie que lui inspiraient, dès leur début, les tendances du wagnérisme, on se rendra compte

aisément de ce qu'il penserait aujourd'hui du système. Je me le figure en présence de cet opéra si résolument déséquilibré ; il cherche ridée mélodique, plus d'idée, mais des mots, des mots que Torchestre commente et rumine.

L'idée mélodique partage désormais le triste sort de la cavatine, et voyez l'amusante contradiction et comme l'ironie est partout en ces querelles de parti ! Personne de ces intransigeants n'a l'air de s'apercevoir que, au nombre des trois ou quatre prédilections qu'ils conservent dans le passé, il en est une dont la cavatine fut

rame ! Oui ou non, les personnages du Freischûtz et à'Euryanthe sont-ils des caractère^? Eh bien ! tous ces gens-là chantent d'admirfMes thèmes mélodiques et la cavatine, puisque cavatine il y a, n'amène aucune de ces confusions dont on se plaint dans les opéras italiens ou français de la période rossinienne. La musique vocale n'exclurait donc pas la caractéristique moderne, que nous sommes loia d'avoir inventée. Mozart l'avait déjà trouvée avec abondance et récidive, et Weber, s'appuyant sur l'exemple, nous a donné, dans le Freischûtz et surtout dans Bwn/an/A^, deux chefs-d'œuvre destinés à servir de type à la conception moderne. Supposons un adepte de la doctrine actuelle ayant à mettre en musique aujourd'hui le poème du Freischûtz; il placera dans l'orchestre son centre de gravité, confiera aux seuls instruments l'analyse de ses personnages, qui désormais se feront un devoir de vous bercer de mélopée jusqu'à l'envoûtement. « La caractéristique, » par l'abus où nous inclinons devient, la négation même du beau musical.

C'est affaire aux médiocres de s*en référer à des programmes, de commencer et dé finir selon des conventions préétablies. L'homme de

génie chez qui Tidée affecte, en naissant, une forme organique, regimbera toujours à la tyrannie des paroles ; plus vous serez grand musi* cien, moins vous fléchirez. « Mozart est plein de ces fautes de texte, remarque Grillparzer, Gluck n'en commet pas, et cela seul à mes yeux juge la question. -» Un musicien de théâtre ne connaît que la situation et dédaigne d'entrer en collision avec les mots. C'est en musicien qu'il s'agit de composer un opéra, en musicien et non en poète. Vous saisissez dans ces aphorismes, d'un âge pré-wagnérien, comme une poétique anticipée â l'adresse des doctrines de l'heure présente. Revendication des droits de la musique à l'indépendance absolue, nous rencontrons partout cette profession de foi, dans ses vers comme dans sa prose, et pourtant, détail <îurieux, cette poésie où la musique tient tant de place n'est jamais de celles qui se mettent en musique ; lui-même, si l'envie le prend de «hanter, il choisira de préférence un de ces lieds de Gœthe, où la mélodie montre déjà son bouton. Toujours d'humeur à célébrer Mozart, Beethoven ou Schubert, le poète de Sappho n'a rien de ce lyrisme qui prête aux efflorescences mélodiques. Cependant Schubert lui doit la

Sérénade, Mendelssohn sa cantate en la, qui n'est autre que la pièce intitulée : Italta, dans ses œuvres complètes, et peu s'en est fallu que Beethoven Tait eu pour collaborateur.

Ils s'étaient, en quelque sorte, toujours connus et fréquentés. « Ma première rencontre " avec Beethoven eut lieu chez l'un de mes oncles, en 1804, dans une soirée où se trouvaient aussi Tabbé Vogler et Cherubini. Il était alors svelte, poli et d'une certaine élégance, chose presque incroyable quand on songe à ce que devint plus tard sa façon d'être. Joua-t-il? ne joua-t-il pas? Je l'ai complètement oublié ; ce que je sais, c'est que, au moment du souper, l'abbé Vogler était au piano, parfilant toute sorte de variations, et ne s'aperçut pas que nous avions quitté le salon pour la salle à manger. Seuls, Cherubini et Beethoven avaient persisté, mais bientôt celui-ci se détachant, il n'était plus resté que Beethoven, lequel, à son tour, n'y tenant plus, laissa l'improvisateur à son escrime. »

Un ou deux ans plus tard, Grillparzer et ses parents habitaient, pendant l'été, une maison de campagne à Heiligenstadt, tout près de Vienne. « Nous logions du côté du jardin et

Beethoven avait loué deux chambres sur la rue ; mes frères et moi nous nous occupions assez peu du voisin, très changé d'humeur et d'aspect depuis la première rencontre, bourruj grossier et d'une négligence presque sordide dans sa mise. Mais ma mère passionnée de musique, cédait bon gré mal gré à l'attraction. Dès qu'elle entendait son piano préluder, elle se faufilait sur le palier, écoutant, épiant, ravie, si bien qu'un jour, l'ayant surprise en ouvrant sa porte, il passa devant elle son cha- . peau sur la tête et gagna brusquement la campagne ; le lendemain et jours suivants plus de piano. Vainement ma mère se fit excuser et promit que cette indiscrétion ne se renouvellerait pas, nous offrîmes même de condamner la porte et de ne plus entrer chez nous que par la porte du jardin, Beethoven fut impitoyable et jusqu'à l'automne, époque de notre retour à la ville, le piano resta silencieux. L'été suivant, j'allais souvent à Dôbling, chez ma grand'mère ; juste vis-à-vis de ses fenêtres se trouvait la propriété d'un paysan d'assez mauvais renom, qui s'appelait Trohberger, et dont Beethoven était en partie le locataire. Ce Trohberger possédait également une très jolie fille à qui le

LE POETE GRILLPARZER ET BEliTHOVEN 163

musicien me sembla prendre un vif intérêt. Je le vois encore dans la cour de la ferme, les yeux braqués sur la belle qui, penchée en haut d'un grenier, emmagasinait du foin, sa fourche en mains, les cheveux ébouriffés, la poitrine demie-nue et le rire aux dents. Une lui parlait pas, heureux de Tenvelopper d'une admiration dévorante que la drôlesse se plaisait à surexciter, en provoquant de ses apostrophes et de ses œillades toute une valetaille de basse-cour.

Bientôt j'aperçus Beethoven quittant la place furieux de jalousie. Il fallait vraiment qu'il en tînt, car, à quelques jours de là, le père ayant été emprisonné à la suite d'une rixe, Beethoven s'avisa de vouloir le faire élargir et mit, selon son habitude, tant de brusquerie et de maladresse dans ses demandes, qu'un instant il risqua lui-même d'aller sous les verrous faire compagnie à son client. Telles furent nos relations. Je le rencontrais dans la rue, au théâtre et dans un café où fréquentait un poète de l'école de Novalis, avec qui je le soupçonne d'avoir agité maint projet d'opéra. »

Trois ou quatre années s'écoulèrent ainsi, puis, la vie publique les ayant séparés pendant un quart de siècle, ils se rejoignirent pour ne

plas se perdre de vae. Entre temps l'an était devenu < le maître de l'heure », et l'autre avait donné au théâtre r Aïeule, Sappho, Médée^ Ottokar^ etc. D'ordinaire, dans notre monde des arts, les amitiés de ce genre ne vont guère sans quelque collaboration. Beethoven rêvait d'avoir un poème de Grillparzer, et, me croira-t-on ? 11 n'osait le demander ; ce colosse était timide : ce fut un ami commun, le comte Maurice Dietrichstein, qui se chargea de la commission.

Grillparzer, au lieu de se réjouir de la proposition, en conçut plutôt quelque embarras ; chose étrange assurément pour nous, qui sommes la postérité, mais que Ton s'explique au point de vue d'un poète contemporain de Beethoven et témoin attristé du train quotidien de son existence.

« Nul n'entre au ciel avec ses bas et ses souliers, » dit un proverbe ; ce n'est guère qu'un demi-siècle et souvent même (comme pour Sébastien Bach) qu'un grand siècle après la mort que commencent les apothéoses ; alors viennent les fanatismes et les gros mots de Titan, de géants, que nous prodiguons aux grands hommes sans réfléchir à l'espèce de ridicule dont nous les affublons. Un géant, un nain, un Titan

sont des monstres, et ce qui surtout distingue rhomme de génie, c'est l'équilibre, la pondération, rharmonie ; les Titans sont d'abominar blés réfractaires en antagonisme avec l'idée divine que l'art nous représente ; ils ont inventé d'assiéger le ciel d'Apollon, des Muses et des Grâces et ne méritent que la torture. Beethoven, sans €l!bute, n'était pas une de ces natures organisées d'avance pour le bonheur parfait, mais on se méprend à vouloir faire de lui un type de martyr ; il ignora les servitudes professionnelles de Sébastien Bach, usant sa jeunesse à vagabonder et son âge mûr â produire à huis-clos ses chefs-d'œuvre. Il eut, sur Haydn et Mozart, cet avantage de se voir discuter tout de suite. Beethoven conquit d'emblée une position sociale bien supérieure à celle des maîtres qui les précédèrent. Si l'argent lui vint par rémunérations précaires, du moins n'eut-il jamais à subir ces humiliations d'ancien régime qui faisaient du chantre des Saisons un batteur de mesure à la solde d'un grand seigneur, et de Mozart un marmiton dans les cuisines d'un archevêque. A bien considérer l'histoire de là culture musicale en son pays, Beethoven fut, au contraire, le premier compositeur ayant su vi-.

166 GŒTHE ET BKETIIOVEN

vre du produit de ses œuvres. Qu'il ait eu maille à partir avec la critique, c'est le sort commun, et nous l'en plaindrons d'autant moins que, pour répondre aux détracteurs de la première heure, il rencontra dans Hoffmann un de ces organes qui forcent les grenouilles à se taire. Beethoven est mort sans fortune et les tribulations ne l'ont point épargné ; mais combien ont aussi lutté pour l'existence qui n'ont pas eu cette consolation de régner vivant sur les esprits et de pouvoir s'en remettre à la postérité ! Il a fallu que Beethoven mourût pour passer dieu, et c'est alors que sa religion s'est fondée et que le Beethoven-dogme nous a valu le Beethovenmartyr.

Martyr ! oui. de lui-même, victime de son propre génie, qui, portant trop haut et trop loin, se cognait douloureusement aux angles du réel et ne trouvait d'apaisement que dans Fart, martyr de ce mal cruel, de cette hypocondrie inséparable de tout idéalisme transcendant et qui chez lui se doublait de la plus atroce des infirmités dont un musicien puisse être affligé ! Mais, contre cet état psychologique et pathologique, la société ne pouvait rien ; elle admirait, honorait, célébrait le maître, et quand elle avait

assez compati à Taffligé, rudoyait parfois Toriginal. Où nous voyons aujourd'hui « une destinée, » les contemporains voyaient un sourd, beaucoup plus à plaindre que les autres, mais souvent aussi bien maniaque.

Tout ceci nous explique les perplexités de Grillparzer à l'endroit du poème qu'on lui demandait pour le voisin d'en face : « J'avoue, écrit-il en son journal, que cette proposition me causa quelque effroi ; d'abord l'idée de rédiger un libretto ne me souriait guère ; ensuite Bee* thoven était sourd, complètement sourd, et ses derniers ouvrages d'un caractère abstrait si prononcé me faisaient douter qu'il fût encore capable de composer un opéra... Du reste, mon hésitation dura peu. Lorsqu'un grand homme manifeste un tel désir, ce serait risquer de priver le monde d'un chef-d'œuvre que de ne pas y consentir sans discussion. » Le poète se mit en quête d'un sujet, et, quand il l'eut trouvé, il encadra ses strophes en manière d'enluminures dans un fabliau du moyen-âge. Mélusine ! à ce nom, toutes les poésies du néo-romantisme musical vous chantent à l'imagination. La nymphe d'une source renonce aux impersonnelles et né- "gatives douceurs de l'être élémentaire pour

168 GŒTIIE ET BEETHOVEN

tâter dé la via et de ses émotions. Désormais, un cœur humidn battra dans sa poitrine, elle aimera, souffrira, et, vaincue par l'expérience, retournera s'anéantir dans la nature, préférant & nos joies comme à nos douleurs Timpassibilifté finale.

Vous voyez d'ici le tableau l disons mieux, les tableaux, car il y en avait bon nombre très variés et de couleur à rappeler aux effets de lumière la vue assombrie de l'auteur de Fidelio. La rencontre au bord du lac avec le comte Raymond, les noces féodales, la grotte mystérieuse où la nymphe vient à certaines périodes lunaires visiter ses sœurs d'autrefois et dont l'époux de Mélusine a fait serment de ne jamais franchir le seuil ; — autant de scènes que la symphonie et le drame se disputent. Cependant le soupçon et la jalousie pénètrent au cœur de Raymond ; quel charme secret attire ainsi la comtesse de ce côté? Il s'info»rme, il épie, et, poussé à bout par la perfidie d'un lago quelconque, il viole le sanctuaire en se parjurant. Mélusine pousse un cri d'épouvante, les sirènes l'entourent de leurs voiles comme d'un nuage et Raymond la voit disparaître à ses yeux pour jamais.

Habent sua fata libellL De ce poème de Mélu^

LE POETE GRILLPABZER ET BEETHOVEN IGO

sine Beethoven, hélas! devait mourir sans avoir écrit une note ; mais Tidée survécut, et la chrysalide, après avoir dormi un bout de temps se réveilla symphonie aux mains de Mendelssohn. Qui ne connaît cette merveilleuse narration musicale où pas un détail du sujet n'est omis, cette phrase de l'introduction avec ses frais gazouillements de source, ses ondulations murmurantes sous qui se dérobe comme un cri d'humaine douleur? Maintenir la vie des éléments en un perpétuel commerce avec la nôtre, les animer, les passionner à notre ressemblance deux musiciens ont possédé ce secret par dessus tout, Mendelssohn et Schubert. J'ai signalé la phrase du début, la voici à présent qui nous revient transfigurée ; à son grésillement pittoresque, à sa pure et simple transparence quelque chose d'étrange s'est mêlé, de conscient. Écoutez le hautbois et sa plainte ; Mélusine a passé de la vie élémentaire à la vie mortelle, l'ondine a pris corps et cœur de femme, un soupir d'amour et de souffrance nous le dit. Uu amateur de ces questions d'esthétique comparée qui nous passionnent devrait aussi, après s'être rendu compte de la symphonie, aller à Munich visiter les fresques de Swind.

Pour revenir au poème de GriUparzer , il a ceci de remarquable que la situation principale de Tanhauser s'y trouve non pas simplement indiquée, mais traitée à fond ; le comte Ray-» mond comme le chevalier saxon succombe à rimmense ennui des ivresses profondes ; Mélu* sine s'en étonne : « Je t'ai donné dit-elle, plus que la terre ne peut donner, j'ai mis à tes pieds tout ce qui fait l'enchantement de l'existence, je t'aime d'amour infini, que te manque-t-il ? — L'action. » N'est-ce pas original de surprendre ainsi la note de demain chez un poète appartenant aux traditions du passé ? « Ma partition est là tout entière, s'écriait Beethoven en se frappant le front ; je n'ai plus qu'à l'écrire. » La mort hélas! l'en empêcha et peut-être aussi le désordre de son existence. GriUparzer l'aimait comme il l'admirait, tendrement simplement, sans hyperbole et toujours fidèle à son culte de Mozart. Un de ses poèmes, très amusant, avec son petit air voulu d'antiquaille et sa coupe de rondo, nous peint l'entrée de Beethoven à l'Elysée; Sébastien Bach, Hândel, Haydn, vont au devant de lui, Cimarosa aussi et Paisiello, quand, soudain, la foule s'écarte, quelle foule : Dante, Shakespeare

"Raphaël, Michel- Ange, Tasse I et, dans un éblouissement de lumière, Mozart accoste le héros. Un hymne éclaté alors à la gloire de Beethoven, mais où Ton sent même sous la louange, les prédilections du poète : « Beethoven a conquis un monde, mais ce monde n'est qu'à lui seul. Beethoven est un météore dont on doit se garder de prendre le sillage radieux pour une voix nouvelle, ouverte à tous. » Et, plus loin Grillparzer, changeant d'image et complétant sa pensée : « Tenez, dit-il, ce voyageur, le voyez-vous, solitaire, intrépide, franchir la haie et les fossés, grimper, descendre, traverser les torrents à la nage. Victoire! il touche le but. Mais quels sentiers a-t-il frayés? Ce voyageur, c'est Beethoven ! »

Inutile aujourd'hui d'insister sur l'étroitesse d'une pareille critique ; son pire défaut est d'être démodée, ce qui ne saurait pourtant nous empêcher d'admettre certains griefs de ce partisan du passé, par exemple, lorsqu'il se plaint que l'hyperlyrisme de Beethoven, à force d'élargir l'idée, ait détruit le sentiment de la symétrie et des proportions. On improvise, on rêve, on crée, on ne composé plus ! C'est que les Beethoven ont double vie ; ils sont d'hier et

de demain : à Tépoque de maturité, de plénitude, Tesprit du passé dont ils héritèrent les quitte et fait place à Tavenir. Gluck, à cinquante ans, lorsqu'il opéra sa volte-face, Beethoven, procèdent également par périodes, mais, au total, sans brusquer les choses ; la deuxième période sort naturellement de la première, qu'elle continue en l'agrandissant. Cherchez l'endroit du revirement, rien ne le précise ; c'est quand le pas est sauté depuis longtemps que le public s'aperçoit qu'il y avait un pas à faire. C'est surtout par ce côté sagement progressif, par cette marche ascendante vers le vrai, que Grillparzer admire Beethoven ; il en voudrait faire un classique et, le voyant prendre l'espace et la nuée, il pousse le cri d'effarement de la poule qui couvait un aiglon. Il en va de même d'un autre esthéticien que nous citons ici naguère, M. Riehl (1) : tous deux proclament Beethoven un des plus grands musiciens qu'il y ait eu, mais ni l'un ni l'autre ne dit « le plus grand. » Depuis sa mort, un siècle ne s'est pas écoulé et nous possédons déjà trois Beethoven! Celui du

1. Voir, danB la Revtte du 15 août 1884, une Nouvelle Philosophie de V opéra.

passé, qui touche à Haydn, à Mozart, celui du présent, qui règne au Conservatoire, et celui de l'avenir, qui commence aux derniers quatuors, celui qu'on ne joue plus, qu'on « interprète; » retenez ce mot, il est gros de tout un dictionnaire de transpositions* Ainsi nous aurons en peinture « la gamme des bleus et des gris, » la « tonalité » des plans, la € note » gaie ou sombre etc. Hier, un musicien était un homme qui fait de la musique, aujourd'hui, nous appelons cet homme un poète. Au mot de la chose nous en substituons un autre, qui, à force de vouloir tout exprimer, ne dit rien. Qu'est-ce que ce mot vague et prétentieux de poète comparé à l'autre en qui l'idée architecturale de l'art musical était si bien contenue I Un art où la science de la forme joue un tel rôle qu'on peut, sans avoir une idée mélodique, y tenir la place d'un Palestrina, ne communique avec la poésie que par ses détails. Je veux parler des pensées poétiques vibrantes ici et là dans les interstices du monument et qui l'éclairent. Chez les maîtres du passé la technique fondamentale était l'objectif ; chez Beethoven, l'idéal poétique s'insinue et gagne à la main. Pour le viennois Grillparzer, qui le juge en contemporain, Beethoven est

un classique, se rattachant à l'école viennoise; pour nous qui sommes la postérité, il est le chef du romantisme : sans Beethoven et sans Schubert, — sonbien-aimé disciple, — point de Weber, d*où il nous faudrait conclure que c'est de Vienne, — terre classique, — que le romantisme du nord de l'Allemagne a reçu l'impulsion. Mais pour sortir tout son mérite, pour nous valoir le néo-romantisme de Schumann, de Wagner, le Beethoven de la dernière manière avait besoin de voyager. On le contestait encore à Vienne que déjà Lepzig et Berlin en mesuraient l'immensité ; et Paris donc, oublieronsnous ce mouvement de propagande et d'exégèse qui partout s'y formait sous l'action des Berlioz des Listz, des Chopins? Beethoven a le sort d'Homère ; né au pays du Rhin, le sud et le nord de l'Allemagne se le disputent, les uns le rattachant à la famille des Gluck, des Haydn, des Mozart, veulent qu'il soit venu fermer l'ère classique viennoise, les autres qu'il ait ouvert celle du romantisme, et pour tout dire, les deux partis ont raison, même un troisième, le parti du genre humain, qui le revendique comme un de ces génies dont la patrie est partout où leur langue inspirée est comprise.

LE POÈTE GRiLLPARZtR ET BEETHOVEN 173

Nous nous occupons aujourd'hui moins du mérite intrinsèque d'une œuvre que des questions générales qu'elle soulève. Grillparzer n'a point de ces recherches d'invention toute moderne ; le beau musical est à ses yeux quelque chose de « spécifique » et jamais 'l'idée ne lui viendrait de tirer d'une sonate la manière de voir du compositeur sur les principes sociaux. A ce compte, Mozart était vraiment son dieu. Lui seul entre tous, — je me trompe;

— au-dessus de tous, il ne le comparaît pas,

— lui seul répondait à son idéal classique de beauté, de clarté, de grâce dans la force et de sensualisme honnête. Un poème qu'il écrivait en 1842 pour l'inauguration du monument de Mozart à Salzbourg exprime cette adoration.

Les vers sont splendides, et, circonstance rare, presque unique, l'esthéticien y parle du même ton d'autorité que le poète : à l'inverse de ce qui se voit d'ordinaire, Grillparzer mettait en vers de la musique, ses œuvres lyriques comme sa prose en sont imprégnées et le connaisseur peut les parcourir à son aise sans y rencontrer aucun serpent; point de ces lieux-communs risibles que les plus qualifiés emploient par ignorance, et, d'autre part, rien de didactique,

476 GCETHE ET BIETHOVEN

une technique double, un cygne ayant navigué de naissance sur un lac où les deux sources mêlent et confondent les eaux.

D'autres ont chanté Mozart, personne ne Ta plus aimé ; il l'eut, pour ainsi dire, près du cœur dès sa première enfance ; « La femme de chambre de ma mère était une ancienne choriste et se servait du libretto de la Flûte etichantée pour me faire épeler mes lettres. Nous passâmes ainsi bien des heures, elle, à me parler, de la féerie où jadis elle avait figuré en jouant un singe, moi, à l'écouter sans me douter encore de tant d'autres merveilles que ces merveilles contenaient et dont je devais n'avoir la révélation que plus tard (1). »

Vint ensuite le coup de foudre des Noces de Figaro ; et comme il avait cette fois dix-huit ans ce fut le livre de l'amour qui tint lieu d'alphabet ; il était dit que Mozart ferait toute l'éducation. La jeune personne qui chantait Chérubin, vue à travers le prisme de cette musique, emporta le cœur du poète. Quant à Don Juan, ce qu'il pensait de cette musique, on le devine, et je

Page 1