CHAPITRE I
Pendant que les Prussiens abusaient Paris, je lisais Gœthe. La librairie Hachette m'avait envoyé, avant le siège, pour en rendre compte dans un journal, la traduction de ses OEuvres complètes^ et, entre deux gardes, je les étudiais, revenant, pour les affermir ou pour les jeter bas en moi, à des opinions que j'avais déjà exprimées, çà et là, avec des formes trop rapides et trop brèves, sur cet homme qui vaut bien qu'on s'arrête pour lui porter des coups plus droits,
plus plongeants, plus à fond... Eh bien, le croirez-YOus ? — oui ! vous le croirez si vous avez lu Gœthe, — ce grand Gœtlie m'ennuyait... Il 7n' abusait d'ennui! De tous les obus allemands qui pleuvaient sur mon quartier, le plus lourd, c'était encore pour moi ses OEuvres complètes. Or, qu'on me permette préalablement à tout jugement une question, — bien française, cellelà : — peut-on être ce que l'on appelle un homme de génie et être ennuyeux? et, si l'on est un immense génie, être immensément ennuyeux?...
Car il l'est, ce soi-disant génie, et l'ennui qu'il inspire est comme la petite vérole du roi Louis XY, dont on disait : Tout est grand chez le Roi! L'ennui que répand Gœthe est grand comme sa gloire, et sa gloire littéraire — il faut bien en convenir — est la plus grande des gloires modernes. Depuis Voltaire, — qui n'était pas un ennuyeux, lui, — depuis Voltaire, à la gloire encyclopédique, on n'a acclamé personne en Europe de plus eiicyclopédiqiœment grand queWolfgang Gœthe; et même sa gloire est plus-
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grande que celle de Voltaire, car l'esprit de parti, qui fut la cuiller acharnée avec laquelle on a tant agité et lait llamber le punch de la gloire de Voltaire, n'est pour rien dans la gloire de Gœthe. Elle est par elle-même. Elle n'est point parce qu'il la mérite. Elle est parce quelle est, et surtout parce qu'une multitude de tètes se sont mises dans le même bonnet pour la faire, et que ce bonnet, taillé à la mesure du front de la France, a été tricoté par madame de Staël, qui avait des aiguilles enchantées.
Et de fait, comme je l'ai dit dans mon introduction, c'est la France qui est coupable de la gloire de Gœthe. Sans la France, sans la voix de la France, ce clairon du matin qui éveille les peuples, sans la langue française et sans madame de Staël, qui la parlait si bien, Gœthe n'aurait fait que son bruit allemand, — un glouglou dans une bouteille d'encre! Heureusement pour Gœthe et pour l'Allemagne que madame de Staël s'éprit un beau jour de Schlegel, et cette femme qui voyait des étoiles sur le front de Talma, où elles n'étaient pas, cette femme qui, comme
toute femme, avait la faculté de Tadoration, mais n'avait pas celle du discernement, regarda l'Allemagne à travers Schlegel et éleva ce pays ainsi regardé à une puissance qu'il n'avait pas. La France, la trop hospitalière et trop badaude France, crut à cette voix qu'elle aimait. Napoléon, de son œil d'aigle, avait vu, lui, la portée du livre et de l'illusion de madame de Staël. Il déclara que le livre n'était pas français et le fit mettre au pilon. C'était brutal, mais c'était juste. L'Empire tomba, le livre reparut, illustré par un châtiment qu'on avait appelé une persécution, et la France vécut plus de trente ans faméliquement sur les idées de madame de Staël. Les écrivains français se germanisèrent. Ils firent queue en Allemagne pour s'accomplir, comme les philosophes grecs en Egypte. Nous savons maintenant ce que cela nous a coûté de vanter et de grandir ainsi l'Allemagne ! Ingrate, implacable, souterraine, cette candide et bonne Allemagne travaillait contre nous. Pendant que madame de Staël faisait la fortune de son Gœthe, l'Allemagne rapetissait et insultait notre Molière,
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qu'elle ne comprenait pas... Elle voulait en finir avec la France. N'est-il donc pas bien temps, pour nous, d'en finir aussi avec elle?... N'est-il pas temps, au moins, d'examiner, d'un œil moins idolâtre que les beaux yeux de madame de Staël, le génie de l'Allemagne, ses travaux, sa place, enfin, dans le monde de l'intelligence?... Au fond, ce n'est pas l'Allemagne qui nous a dupés... Elle n'a pas assez d'esprit pour cela. C'est nous qui nous sommes dupés nous-mêmes. Si la France met souvent son génie à être dupe, — ce qui n'arrive que rarement au génie, — le succès, elle l'obtient toujours!
Pour en revenir àGœthe, — la tête de colonne des écrivains allemands que madame de Staël fait brillamment défiler dans son Allemagne ei que je demande à la critique d'un homme doué d'un esprit plus mâle de passer en revue à son tour, — pour en revenir à Gœthe et pour être sûr de qui nous parlons, disons d'abord que le génie, la première qualité du génie, c'est la sponta-
néité, c'est le jaillissement, c'est la nature, plus forte que tout dans un homme et qui l'engendre presque violemment à la vocation, irrésistible comme l'instinct, qui l'y pousse. Il est de grands esprits, — même très grands, — réfléchis et cultivés, qui ont atteint des développements considérables et une haute stature intellectuelle par la volonté et par ]e travail; mais ce ne sont pas des hommes de génie s'ils n'ont pas le jaillissement incoercible, la spontanéité, qui est la chiquenaude de Dieu mettant en mouvement l'univers. Or, avant d'entrer dans le détail des OEuvres de Gœthe, posons carrément qu'il n'a pas ce signe du génie, qui est mieux qu'un signe, car sans cela le génie n'est pas. Gœthe n'eut jamais de spontanéité. Littérairement, pas de jeunesse. Son autobiographie nous éclaire suffisamment à ce sujet.
Suivez-le dans toutes les confidences de cette autobiographie, qu'il n'a pas écrite pour se diminuer, vous trouverez que tout est, en cet homme, combinaison et parti pris. Pour moi, c'est bien plus un caractère qu'un génie : un caractère
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veut toujours la 7néme chose, — un caractère dans l'ordre du talent, bien entendu, car dans Tordre de la moralité nous aurons aussi à juger Goethe dans cette étude, et vous verrez ce qu'il pesait. Curieux beaucoup plus qu'inspiré, nul s'il n'avait eu autour de lui des littératures, fait par l'éducation seule, il écrit en ses Mélanges (1789) : « Depuis que Vinimitable « Voyage sentimental 1> (( avait donné le ton et provoqué des imitait teurs (sic)f les descriptions de voyages étaient (( remplies des sentiments et des vues du voya- (( geur. MOI, j'avais pris pour maxime de me « dissimuler soigneusement et de réfléchir l'objet « aussi nettement que possible. » Ainsi, dès le début, cet homme sans personnalité fait taire bien aisément la sienne, et, se créant un procédé à contrario de ce qu'il prend peut-être pour un procédé dans Sterne, il imite les choses en les renversant. 11 se chauffe le dos au feu des autres. La description qu'il donna, à cette époque, du Carnaval à Rome, sortit de cette méthode de travail bien plus que d'une impression sincère. Ce n'est pas tout. Il dit ailleurs :
« L'aversion que j'avais pour le sentimental, le (( besoin de me livrer avec une espèce de déses- (( poir à l'inévitable réalité, me firent trouver « dans le roman du Renard la matière qu'il me <( fallait pour un exercice qui tenait tout à la fois (( de la traduction et du remaniement. » Et ces deux mots sont deux éclairs. Toute la manière de procéder à jamais de Gœthe sera dans ces deux mots : remaniement et traduction. Faust ^ un de ses plus grands titres de gloire, n'est que cela... Beaucoup plus érudit qu'inventeur, Gœthe ne fut guères toute sa vie qu'un traducteur et un remanieur. Traduire, interpréter, remanier, renverser les choses faites pour les renouveler en les renversant et en tirer des effets nouveaux, tout ce labeur, volontaire et retors, atteste bien plus la patience du lettré curieux que l'entrain et l'entraînement d'un homme de génie. La curiosité, l'infatigable curiosité, tel est donc le signe particulier, la caractéristique de Gœthe, le timbre de sa physionomie. C'est un curieux comme ceux qui le sont le plus. Il l'est jusqu'à la badauderie. il était,
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depuis l'axe de son être jiisiiii'à l'épiderme, un badaud !
Mais, par un contraste singulier, le badaud, chez lui, touchait au diplomate et au directeur de théâtre, les deux hommes les plus préoccupés du résultat et du succès qu'il y ait au monde. Comme eux, il pensait beaucoup moins à l'œuvre en elle-même qu'à son arrangement pour le goût et l'encharmement du public. Il devint plus tard directeur de spectacle et il s'ajusta parfaitement à celte fonction. Le spectacle l'attirait tellement qu'en 1791 il s'inclinait bien plus vers l'opéra que vers le drame, et sa traduction (ki Roi Jean de Shakespeare ne vint qu'après un essai d'opéra au théâtre de la cour. Molière aussi fut voué, mais bien plus par la destinée que par sa libre fantaisie, au métier de directeur de théâtre ; mais chez lui le génie dévorait l'arrangeur, tandis que Gœlhe avait le talent trop froid pour oublier jamais qu'il en était un.
Et ceci nous conduit tout naturellement à
l'examen de son théâtre. C'est par là que nous commencerons le tour de cet homme qui, s'il n'est pas le grand homme absolu qu'on accepte, n'en est pas moins, il faut le dire, une très grosse personnalité, puisqu'elle est enflée, comme une énorme bulle de savon, par le fuseau de tout le monde. Gœthe, ce curieux qui a touché à tout, qui a voulu tout être et a été pris pour étant tout, — ce qui, dans sa conscience, était la grande affaire, — ne peut être découpé et servi que par tranches, comme les beaux melons et les citrouilles. Tour à tour et en même temps poète dramatique et lyrique, romancier, historien, voyageur, critique d'art, philosophe, naturaliste, musicien, botaniste, dessinateur, chimiste, ayant à peu près traversé toutes les catégories de l'esprit humain, Gœthe n'était pas, bien évidemment, venu comme cela d'une seule coulée, et son œuvre a trop de faces pour que nous ne soyons pas obligé de les disjoindre pour les juger... Or, le plus large et le plus beau de ces morceaux qui forment la mosaïque de Gœthe, celui que probablement il estimait le plus, — si
son orgueil, surexcité par le bonheur insolent de toute sa vie, ne le faisait pas s'avaler tout entier dans ses moindres miettes, comme une hostie, — devait être certainement son théâtre. Nous prendrons donc son théâtre d'abord pour le juger. Le poète lyrique, le romancier, tous les autres Goethe qui sont dans Gœthe, ne paraîtront dans ce travail qu'après l'auteur dramatique ; mais tous y viendront, dans cette analyse, dans cette décomposition de l'homme intégral, et, quand elle sera faite, on verra ce qui restera dans le creuset !