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CHAPITRE II

LE TIIKATRE

Et d'ailleurs, quelle qu'ait pu être l'opinion particulière de Gœllie sur son théâtre, le théâtre a été mis en premier dans ses OEuvres par l'opinion générale de l'Europe, comme, parmi les pièces qui le composent, la plus admirée, la plus retentissante, a été Faust. L'Allemagne, l'Allemagne seule, pour des raisons plus nationales que littéraires, a placé Faust au-dessous du Goetz de Berlichingen. Mais les opinions de l'Allemagne nous sont indilïérentes. Eh hien, Faust, le chef-d'œuvre de Gœthe, qui n'est pas sorti de sa tête, mais qui y est entré au sortir de

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plusieurs autres tètes plus inventives que la sienne, n'est pas autre chose (et je n'ai pas la prétention de l'apprendre à personne) que la création légendaire du xv^ siècle, pétrie et repétrie déjà par la puissante main de l'énergique Marlowe; et jamais le cas ne s'est mieux présenté d'appliquer à Gœthe le mot de lui cité plus haut : remaniement et traduction ! Cet immense savetier littéraire (pardon ! mais le mot saveieur n'est pas français) a repris et remanié les vieux Faust pour en faire le sien, et les a jetés on ne peut pas dire dans le moule de Shakespeare, car la forme de Shakespeare n'est pas concrète, — et c'est même là que cet incommensurable Shakespeare trouve la borne de son génie. Avec son éparpillement de détails et son tourbillonnement de scènes qui se succèdent sans lien entre elles, et pour le seul plaisir des yeux, le Faust de Gœthe est bien plus un opéra qu'un drame.

Un drame a sa logique, même aux yeux. Il suppose une ordonnance quelconque. Mais dans le Faust il n'y a qu'un fatras incohérent, sans aucune espèce de composition, des tableaux

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vivants, quand ils vivent, et une eriulilion de moyen âge versée à travers ces tableaux qui se succèdent et ne s'engendrent pas. En réalité, Faust produit Feiïet d'une grande lanterne magique, comme aussi, du reste, le Goetz de Derlichingen ; mais Faust l'est bien davantage, à cause de la nature même du sujet, qui prêtait beaucoup plus à cette succession d'images dont Gœthe est l'imagier. Il ressemble, en effet, dans tous les détails de cette pièce, à un peintre de vitraux. Il y sent son Allemand d avant le protestantisme, et cette mauvaise odeur est chez lui le parfum. Si, au milieu de tous les syncrétismes de la pensée de Gœthe, lequel se vante dans ses Mémoires de s'être dépouillé du catholicisme en trois temps, on aperçoit encore quelques atomes de poète, il les doit à ce catholicisme plus fort que tout, qui palpite encore, malgré lui, dans cette poitrine glacée, prise par des sots insensibles pour celle d'un Dieu parce que rien n'y bat..'. Il les doit encore, non à son génie particulier, mais au génie de sa race, et c'est là, du reste, quand on n'est pas nettement supérieur

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par soi-même, ce qui peut arriver de mieux : avoir le génie de sa race. Goethe n'a pas échappé à cetle loi. Il n'a de supériorité relative dans Faust que quand il est Allemand et qu'il se maintient dans la plus stricte tradition allemande, et s'il s'y était plus franchement placé, et avec une âme plus perméable que la sienne, il aurait obtenu des effets d'une beauté que le scepticisme de son esprit et de son cœur n'a pas soupçonnés. Recroquevillé dans les spirales de sa philosophie, Gœthe n'est pas le serpent du naturalisme; il n'en est que le limaçon. Il y a sur Dieu, dans Faust, quand Faust parle de Dieu à Marguerite, le sublime du naturalisme ; mais c'était le supersuhlime du s in^ naturalisme qu'il fallait. Certes ! la simplicité de Marguerite, qui se contente de dire à Faust : « Vas-tu à co7ifesse? » est déjà bien touchante; mais si, au lieu de mettre, conception protestante, le christianisme uniquement dans les pratiques extérieures, Gœthe l'eût mis où il est, c'est-à-dire dans le fond même de son adorable essence, vous auriez vu la différence du Gœthe réel au Gœthe possible. Vous auriez vu

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surgir un sublime comme celui de Polyeucte. Corneille asur Gœthesa supériorité de Corneille, mais il a aussi sa supériorité de chrétien, et cellelà est plus grande encore.

Et, de fait, ce qu'il y a de foi naïve et de terreur religieuse dans Marguerite fait d'elle cette figure qui se grave en vous pour jamais quand on Ta vue passer. Figure de missel, qui entre en scène un missel à la main, et qui meurt dans l'église des remords de son péché... Pauvre sainte qui n'a pas abouti, coupée, souillée et ensanglantée dans sa fleur... En elle-même, Marguerite est pourtant peu de chose. Ce n'était pas là un type difficile à trouver, une révélation, une découverte. Non ! c'est la jeune fille primitive, cueillie aisément à la surface et au courant de la nature humaine, l'être élémentaire sur lequel les femmes de toutes les sociétés et de toutes les civilisations sont bâties et travaillées. Gœthe n'a jamais dans ses œuvres que cette femme-là qui soit vraie et vivante. Toutes les filles y sont des Marguerites. Les propos entre Lisette et Marguerite à la fontaine prouvent bien que Marguerite

est une Lisette avant la chute et que Lisette serait une Marguerite après. Toute la profondeur de celte pathétique fillette, qui sans cela ne serait qu'une petite fille vulgaire, la femme élémentaire qui est partout, oui, toute sa profondeur et tout son charme viennent de ce reste de catholicisme involontaire que j'ai signalé dans l'esprit de Gœlhe. La dernière scène de son drame, la scène de la cathédrale par parenthèse, la plus belle de toutes), est empruntée aussi à cet ordre de faits qui grandit Gœthe et, en lui communiquant de sa grandeur, montre combien naturellement il est petit par lui-même, ce caméléon littéraire qui se teint de la couleur de toutes les zones qu'il traverse. Le lettré trop lettré dans Gœthe, et qui n'est jamais qu'un lettré, est marqué partout des réminiscences de Shakespeare. La scène de la folie de Marguerite est très émouvante, mais il y a encore là un rayon égaré de la folie d'Ophélia, — et cet obstiné imitateur n'imite pas que Shakespeare, voici qu'il imite jusqu'à Dante, en mettant ses ennemis au Sabbat, comme Dante les siens en Enfer!

N'oublions pas non plus (jue de tous les personnages du Faicst Marguerite est le seul inventé et qui soit bien à Gœllie. Les autres étaient tous connus, et jusqu'à Méphistophélès, qui n'est que le Méphistophélès delà légende. Ajoutez que tous ces personnages sont d'ailleurs bien plus des marionnettes que des caractères. Et quoi d'étonnant, puisque, de nature et de volonté, Gœllie ne voit jamais les choses que par leur côté extérieur?... Gœthe est un œil beaucoup plus qu'un cerveau, et qui s'en vante. On a dit des gourmands qu'ils ont les yeux [>lus grands que le ventre; Gœthe les a plus grands que l'esprit. Quant au personnage de Méphistophélès, le Deus ex machina de la pièce de Faust^ et dont le nom même n'appartient pas à Gœthe, certes 1 il n'était pas de force à l'enlever. Et c'est ici le sujet qui a terrassé Gœthe. Le diable lui a rendu, à Gœthe, le coup de pied dans le ventre qu'il reçut, dit-on, autrefois, de saint Michel. A part un ou deux traits dans deux ou trois conversations, le Méphistophélès du Faust de Gœthe n'est pas du tout, en effet, le grand diable qu'on a dit qu'il

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était. Demandez plutôt aux connaisseurs en diables ! Ce n'est qu'un diable allemand. Et quand on songe que Gœthe, cet arrangeur, avait derrière lui, pour s'en inspirer, cette ribambelle et cette ribaudaille de démons : lago, Lovelace, Tartufe, don Juan, Yalmont, le Satan de Milton et celui de Byron dans la Vision du Jugement, tous les dandies de la terre. Voltaire dans C«?zdide et Talleyrand pendant quatre-vingts ans d'existence, on est tout étonné que Gœthe, ce tondeur sur tous les œufs pour en rapporter quelque chose, n'ait pas tondu sur ces œufs-là, qui sont des œufs d'autruche, et ne nous ait pas donné mieux que son grand diable, déhanché et maigre, qui ne paraît à l'imagination éveillée, pour peu qu'elle ait une conception juste du diable, qu'un Crispin, — un Crispin de l'Enfer, écrasé par ce nom de Méphistophélès que le polisson ose porter!

Tel, en résumé, le Faust de Gœthe, la pièce qui fut l'événement fulgurant, le canon Krupp litté-

raire du temps où elle parut. Byron lui-même, le grand Byron, un bien autre poète que Gœthe, un dandy qui n'admirait pas grand'chose, l'admira au point de dédier son Manfred à l'auteur de Faust, en l'appelant avec trop de respect son modèle et son maître. Il est vrai que pour ne pas être trop impressionné par l'admiration de lord Byron on peut se rappeler que le grand poète n'était nullement un critique, qu'il préférait Pope à Shakespeare, et sa détestable paraphrase d'Horace à son Childe Harold. Eh bien, si, réduit à la mesure que nous venons de prendre, le Faust ne nous paraît plus que ce qu'il est, nous pouvons d'avance nous figurer ce que vont devenir à cette mesure les autres pièces de Gœthe réputées inférieures à celle-là !

Et nous allons vous le montrer.

Goetz de Berlichingen, — cette préférée de l'Allemagne dans les œuvres de l'homme qui fut, lui, le préféré de l'Europe au temps où vivaient

cependant Byron, Walter Scott et Chateaubriand, — Goetz de Berlichingen appartient plus que Faust à Gœthe pour le fond du sujet, mais ne révèle pas, quant aux détails, qui sont tout dans une œuvre d'art, une originalité plus grande. L'originalité n'est jamais le fait de Gœthe, qui s'inspire toujours de quelqu'un. Le Goetz n'est pas traduit, il est vrai, mais il est imité de Shakespeare. Comme Henri IV, Henri V, Henri VI, Richard 111, Goetz de Berlichingen est un drame historique. Gœthe, ce fanfaron calme des vices de son esprit, n'a cessé de répéter qu'il méprisait l'histoire. Shakespeare ne la méprisait pas. Il ne la savait point, mais il la devinait par la forte intuition de son génie. Aussi les personnages de ses drames sont-ils de la vérité la plus historique et en même temps la plus intense. Gœthe n'a ni cette profondeur ni cette intensité. Son Goetz est de l'histoire exacte, mais plane, pour ne pas dire plate, superficielle, presque linéaire; et ses personnages, tout en surface, n'exigent pas ce puissant don de pénétration qui creuse dans un homme et plonge jusque dans ses entrailles.

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