‹ Goethe et DiderotChapitre 20 sur 37 · G CE THE · texte numérisé non relu

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Goetz de Berlichingen, le héros de Gœlhe, n'est rien de plus qu'un Don Quichotte féodal, d'une chevaleresque bonhomie, rond de cordialité militaire et généreuse, à la main ouverte encore plus qu'à la maiji de fer. Tout cela est facilement et bientôt montré, et les autres personnages qui l'entourent n'ont pas plus de complication dans leur nature que Goetz n'en a dans la sienne. Seulement, tous, dans le drame, agissent, qu'on nous passe le mot! comme s'ils étaient montés sur roulettes. On n'a pas l'idée de la vélocité de leur action. Voulez- vous en juger? Goetz, comme un niais, d'ailleurs, se donne tout de suite aux Ecorcheurs, qui le traitent tout de suite comme les canailles traitent leurs chefs, qu'elles poussent devant elles au lieu de les suivre et de leur obéir. Wislingen se donne tout de suite à Maria (la sœur de Goetz), pour se reprendre et se donner tout de suite à Adélaïde, qui aime tout de suite son page Franz, et tout de suite se jette à sa tète pour lui faire tuer immédiatement Wislingen, devenu son mari. Et tous ces changements, sans aucun des développements intermédiaires qui devraient

expliquer ces rapidités d'action et ces péripéties, s'agitent et se précipitent en des scènes qui sautent ici et là, car il n'en est pas deux qui tiennent l'une à l'autre. Ici, plus que jamais, le faiseur d'opéras domine Gœthe, et il le domine à ce point qu'il n'est plus guères, dans ce fameux Goetz de Berlichingen, que la marionnette du décorateur. Rien de semblable, je crois, ne s'était encore vu dans une œuvre dramatique. Gomme dans le théâtre des enfants, le lieu de l'action change à chaque scène, ou, pour mieux dire, à chaque scénette, car il y a des scènes de six lignes de dialogue (j'ai compté!) entre deux changements de décor. On dirait que le drame a été piqué de la tarentule, tant il bondit de place en place sous l'influence d'une danse de Saint-Guy d'une espèce toute particulière, affectée à l'art théâtral.

Shakespeare, qu'il faut toujours avoir devant soi quand on regarde Gœthe, parce qu'il l'éclairé bien, mais d'une terrible lumière, Shakespeare, sans lequel, au théâtre, Gœthe n'aurait jamais existé, a, je l'ai dit déjà, le grave défaut de manquer de cohésion dans la structure de ses drames :

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c'est la tache au soleil dans ce soleil. Mais, au moins, il étofîe opulemmenl. ses scènes incohérentes, et l'intérêt de la situation ou de la passion y est si palpitant ou si saignant, les personnages y sont si magnétiques, qu'on n'a le temps ni le sang-froid de s'apercevoir ou de l'absence de suite et d'ensemble, ou de l'illogique succession des tableaux qui se suivent sans raison d'être. Tandis que dans Gœthe on en est extrêmement choqué... Conséquence singulière, mais inévitable : c'est en lisant Gœlhe qu'on se reprend à la littérature des trois unités, dont on s'est tant moqué il y a trente ans. Gœthe réapprend, sans le vouloir et sans le savoir, je ne dirai pas le respect de Corneille, — on ne l'avait pas entièrement perdu, — mais jusque de l'abbé d'Aubignac! Il est certain, en effet, qu'il y avait dans le théâtre classique un besoin d'ordre, de lucidus ordo^ d'enchaînement, d'organisation, que les indépendants de la littérature dramatico-romantique n'ont jamais senti, tant l'anarchie les tenait. D'ailleurs, le théâtre classique a produit des chefs-d'œuvre, etavecTexemple des pièces de Gœthe et sa fureur

de voir tout, non des yeux de l'esprit, mais des yeux de la tête, le théâtre romantique attend toujours les siens.

Ainsi, malgré l'opinion allemande de l'Allemagne, le Goetz de Berlichingen n'est pas la première en mérite des œuvres de Gœthe. Selon nous, qui voulons rester juste, même envers Gœthe, l'histoire méprisée lui a porté plus de bonheur dans Egmont que dans Berlichingen, Le sujet a été plus fort que les ressources de son esprit. Egmont est, nous dit-il, une tragédie en prose, — ce qui, pour le dire en passant, rabaisse idéalement cette tragédie de toute la distance qu'il y a des vers à la prose. Déjà La Motte, en France, le ridicule La Motte-Houdard, avait eu l'idée d'une tragédie en prose avant Gœthe. Car l'érudit Gœthe n'a l'initiative de rien, même dans le faux et le mauvais. Mais passons.

Mieux distribué scéniquement, et de scènes de plus d'haleine, quoique ces scènes semblent encore plus plaquées sur le sujet que tirées du

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sujet, Egmont est aussi plus intéressant par le fond du sujet que Goetz deBerlichingen, L'Allemagne du temps de (Joetz de Berlichingen est si confuse, la guerre des Paysans est si peu montrée dans le drame de Goethe et sous un angle si aigu (or c'était la grande chose à peindre, dans son épouvantable horreur, si Gœthe avait eu vraiment le génie tragique), les rapports des nobles de l'Empire et de l'Empereur sont si mal déterminés, qu'un talent d'une force moyenne — et il n'y a pas à accorder davantage si on n'est pas emporté dans la valse allemande qu'on danse en ce moment en l'honneur de Gœthe — se trouvera moins à l'aise là-dedans et moins lucide que dans Egmont. Excepté Claire, sur laquelle on va tout à l'heure revenir, aucun personnage n'est de Gœthe, à proprement parler, dans cette tragédie en prose qui n'est qu'une défilade de personnages et d'événements connus, rien de plus qu'une tapisserie historique. Ces personnages même n'y ont pas tous leur grandeur naturelle. L'œil de Gœthe, dont il est si fier, est quelquefois comme la lunette du

myope : il rapetisse ce qu'il regarde, et c'est sa manière de le voir... Le duc d'Albe, dans sa pièce, n'est pas à la hauteur du grand duc d'Albe de l'Histoire. Peut-on s'en étonner? Goethe est impie, mais il est protestant; il s'appelle cyniquement « un Diogène protestant » dans ses Mémoires. Gomment donc aurait-il compris le duc d'Albe dans l'austère beauté de son catholicisme espagnol?... C'était impossible. D'un autre côté Gœthe, le contempteur de l'Histoire, n'en lisait que ce qu'il lui en fallait pour faire des tragédies. Egmont est mieux peint que le duc d'Albe ; il est plus vrai... C'est un caractère à la Goetz de Berlichingen, un de ces caractères à fleur de peau très saisissable à l'œil de Gœthe, conformé pour ne voir les choses et les hommes que par dehors, mais qui, dans les pénombres profondes de la nature humaine et dans le clair obscur de la vie, n'y voit plus.

Quant à Claire, malgré des grâces naïves ici et là et de jolies faiblesses de femme, c'est toujours la femme élémentaire, la femme à son premier degré, dont nous avons parlé déjà et que

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Goethe campe partout. C'est la Marguerite de Faust, dans une autre position et dans un autre costume. C'est la jeune fille allemande ; mais en Belgique. Gœlhe, ce pauvre sultan intellectuel, n'a jamais que cette femme-là dans tout le sérail de ses œuvres. Seulement, réduit à Elle, il en aurait pu tirer plus de pai'li qu'il ne l'a fait dans son Egmont. Ouand elle y devient désespérée, elle n'est plus que déclamatoire, et il la tue pour la changer en une machine d'opéra. Le démon de l'opéra, qui est le Méphistophélès de Gœthe, a raté sa tragédie au plus intéressant moment de la pièce. La vision de Glaire, qui apparaît à Egmont dans sa prison au milieu des anges pour le conduire au ciel, est d'une grossièreté de matérialisme théâtral qui n'a pas échappé à madame de Staël, la spirituelle femme qui avait l'instinct du ridicule autant que la faculté derentho'isiasme, — heureusement pour elle ! N'est-ce pas elle qui a dit de cette fin ridicule de la tragédie à' Egmont : « la pièce ne finit pas, elle s'évapore... »?

Et ici qu'on nous permette d'insister sur ce point capital pour bien juger Gœthe. Stérile quoiqu'il paraisse abondant, comme beaucoup de bavards du reste, Gœthe est, en matière de femmes, de la plus radicale infécondité. Or, on sait l'importance de la femme dans les œuvres des hommes de génie. La femme, c'est la source de la passion humaine, soit qu'elle l'éprouve, soit qu'elle l'inspire. Elle la respire toujours. Les œuvres des hommes de génie sont pleines de la femme, mais, ne l'oubliez pas ! de la femme dans sa prodigieuse variété, dans la richesse de tous ses types. Le génie des hommes de génie est même en proportion du nombre de femmes et des types de femmes qu'on rencontre dans leurs écrits. Pour ne parler que des modernes, comptez les femmes de Byron, de Balzac, qui en a peint un si grand nombre, et de Walter Scott, à qui on a bien reproché de les faire froides, mais qui, du moins, ne les fait pas se ressembler dans leur froideur. Gœthe, au contraire, n'en a

qu'une, lui, et c'est Marguerite... De son théàUe elle passe dans ses romans, dans ses poésies : c'est Charlotte dans Werther, c'est Dorothée dans Hermann et Dorothée, c'est Lily, c'est Ottilie, c'est jusqu'à Mignon, car la Bohème est en Allemagne ; mais c'est, faussée, modifiée, affectée, travestie très visiblement, toujours Marguerite. Elle le suit, elle le poursuit, elle s'impose à lui, cette même ligure, et il la met partout où il met l'amour, ce monogame indigent ! Gœthe n'est pas capable de créer une Italienne ou une Française! Il a essayé dans Clavijo pour une Française, mais sous sa plume elle a tourné bientôt à l'Allemande, la seule femme dont Gœthe, qui avait pourtant voyagé, ait jamais eu la notion.

Elle est là comme une étrangère dans ce sujet français de Clavijo, taillé en tragédie par les ciseaux de Gœthe, l'éternel arrangeur, dans les Mémoires de Beaumarchais. Il nous a raconté qu'il eut l'idée de Clavijo après avoir lu ces brûlants Mémoires, et, pour se vanter, sans doute, de la difficulté vaincue, qu'il le lit en huit

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jours et pour plaire h Lily... le galant homme! Voltaire avait fait Zal?'e en vingt-deux jours, mais sans penser à la difficulté vaincue, en descendant la montagne russe de l'inspiration. Pour de la difficulté, si Gœthe, qui ne descend pas les montagnes russes, mais qui les grimpe, en éprouva, il la diminua aisément, ce monsieur Sans-Gêne littéraire, en copiant tout au long des pages entières de Beaumarchais et en les plaquant dans sa pièce, où elles détonnèrent cruellement sur le style déclamatoire et glacé du reste de l'ouvrage. Certes! s'il y eut jamais des hommes dissemblables et des esprits contrastants, c'est Beaumarchais, la flamme de l'esprit faite homme, le passionné jusqu'à la pointe de ses leaux cheveux, qu'il avait beaux comme Mirabeau, — se ressemblant par là, ces deux Samsons du xviii^ siècle ! — et Gœthe, ce lecturier de Gœthe, ce gratte-papier et ce coupe-papier de Gœthe, qui coupait une tragédie dans des Mémoires restés plus dramatiques que sa tragédie. Tout y était de Beaumarchais, dans cette tragédie, excepté l'àaie et l'esprit de Beaumar-

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chais. Mais conçoit-on que Gœllie, chauffé par Beaumarchais, n'ait pas trouvé, de son chef, un mot frappant à lui faire dire et frappé à son effigie. Cependant, il faut en convenir, il y a en Clavijo plusieurs choses qui, malheureusement, sont de Gœthe : par exemple le dénoûment, à grand tapage mélodramatique, traduit et remanié et gâté de Roméo et Juliette. Gœthe avait, en effet, la faculté la plus basse des écrivains de théâtre. Il avait ce qu'on peut appeler la faculté mélodramatique, et il s'en est servi quelquefois contre ses souvenirs de chefs-d'œuvre. Ce qui lui appartient dans Clavijo, comme une chose peut lui appartenir, à ce grand seigneur de l'emprunt facile, c'est la scène où Carlos reprend possession de l'âme de Clavijo, comme Narcisse de l'âme de Néron dans Britannicus ; et elle lui appartient d'autant plus, celle-là, que Carlos est un Méphistophélès clair de lune, un Méphistophélès en taille douce. Résultat comique des habitudes de son esprit : à force de traduire, d'imiter et de remanier tout le monde, Gœthe va jusqu'à se traduire et se remanier lui-même I Cet

homme, que les Quinze-Vingts de l'admiration la plus générale qui ait jamais existé ont pris pour un créateur, n'est qu'un Trublet colossal, sans les épigrammes de Voltaire. Il compilait, compilait, lisait beaucoup et n'imaginait rien, comme Trublet. Nul plus que lui, non plus, n'aimait à se reprendre en sous-œuvre, à se tracasser, à se défaire, à se refaire. 11 appelait cela de Vart. Il a usé sa langue à lécher son petit. Il avait, quand il s'agissait de revenir sur ses œuvres, la patience de l'insecte qui traîne son fétu et perce son lambris. Mais la patience est particulière à l'insecte. Le génie est impatient, au contraire ; et d'un coup d'aile il finit tout.

Et si vous voulez bien comprendre votre Gœthe, si vous voulez vous dépouiller de l'illusion dans laquelle on vous a jusqu'ici entortillé, ne perdez jamais de vue son procédé, ce procédé d'investigation, de recherche et de retouche, qui l'exphque et qui le suit partout, comme Marguerite. Allez ! il est très w^^, cet homme... Après

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Faust, Berlichingen^ Egmont^ Clavijo, écrits tous les quatre, comme aurait dit Rabelais, à grand renfort de besicles, il a produit, dans le même genre, Torquato Tasso, Iphigénie en Tauride, Stella, et c'est encore moins inventé. Le Torquato Tasso n'est certainement pas le Tasse historique, mais est-il une création de Gœlhe?... au moins un jet de son esprit? une pensée?... Non ! c'est Rousseau, dont le monde était plein à l'heure où écrivait Gœthe, et auquel toute la terre pouvait dire alors, comme dans la chanson grecque : « Tu as craché sur moi et j'en suis tout empoisonnée ! » C'est Rousseau, passé à la double estompe de l'imbécille platonisme de la Renaissance et de l'idéalisme allemand. Pour Iphigénie en Tauride, cette pièce si vantée par tous les pédants, qui se reconnaissent dans Gœthe, si pédant lui-même, elle n'est, allez ! qu'une imitation du théâtre giec, mais qui ne lui ressemble que comme une statue de neige ressemble à une statue de marbre, éclatant aux feux du soleil ! Enfin Stella, — oij, pour la première et Vunique fois, le muscle qui est le cœur de Gœthe semble

avoir tressailli, — Stella, la passion gâtée par la métaphysique et par la quintessence, l'épicuréisme du sentiment, qui est toujours de l'épicuréisme encore, c'est-à-dire un point de vue inférieur, une inspiration sans transcendance et sans grandeur, Stella, pillerie de Werther, qui finit comme Werther par un suicide, idée retournée de Werther où l'amant se tue, non parce qu'il n'est pas aimé d'une femme, mais parce qu'il est aimé de deux ; Stella, Torquato Tasso, JiMgénie, ont été composés — et c'est bien le mot — à l'aide de ces procédés de mémoire, d'investigation, de retouche, de pointillé, de tortillé, qui sont les procédés de Gœthe, lesquels ont leur genre de valeur, sans doute, mais ne sont point la grande manière du génie. Aussi quel froid ces procédés n'ont-ils pas jeté dans l'œuvre de Go'the ! Et, comme le froid en littérature a bientôt engendré l'ennui, c'est ici que la question soulevée au commencement de cette étude sur Gœthe se pose plus impérieusement que jamais et demande une réponse directe : Le génie peut-il être ennuyeux ?

Son signe, que dis-je? un de ses signes est-il Tennui? Ou l'ennui est-il sa mort, son empêchement d'être, sa radicale inviabilité? Le Torquato TassOj Ylphigénie, Stella^ sont de ces diluvions d'ennui auxquels l'homme le plus solidement trempé et le plus cohérent ne saurait résister. Il s'y dissout, mais, hélas ! en gardant la conscience de l'ennui qui le noie et dont il meurt, sans en mourir. Or, l'ennui vient de l'absence de vie. Si on vivait fort, on ne s'ennuierait pas. Mais voilà précisément le cas fâcheux de ce grand Gœthe : il n'a pas la puissance de nous faire vivre fort. Il laisse froids même ceux qui l'admirent, qui en conviennent tout en l'admirant. Illaisse froid parce qu'il est froid lui-même, comme son procédé, et il l'est malgré les mots qu'il choisit les plus passionnés et les plus brûlants, comme dans Stella, où l'ennui filtre encore, cet ennui mystérieux, inexplicable, qui vient sur nous à travers des beautés relatives, secondaires, obtenues par le travail et l'effort dans la plupart des œuvres de Gœthe, et, pour quelques-unes d'entre elles que nous signalerons, tellement insuppor-

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table que l'admiration des plus fanatiques en est déconcertée et que le livre leur en tombe des mains.

Résumons cette partie de notre travail. Voilà, en bloc et en détail, le meilleur des couvres théâtrales, la fleur du panier dramatique de Gcethe : Faust, Goetz de Berïichingen, E g mont, Clavijo, Torquatû Tasso, Iphigénie et Stella. Je n'ai pas compté le Faust de 1833 (V Enlèvement d' Hélène) ni la Fille naturelle dans ce bilan. J'ai fait à Gœthe l'honneur de les rejeter... Le Faust de 1833 n'est pas même compréhensible. On ne comprend pas que l'esprit de Gœthe ait pu absorber une telle masse de puérilités mythologiques pendant toute sa vie, et qu'il ait passé le temps de sa vieillesse à les éructer au nez du genre humain. C'est du radotage dans de l'intempérance. La Fille naturelle est une autre aberration de Gœthe, dans la tête de qui grouillait aussi du Diderot parmi bien d'autres grouillements. L'incompréhensibilité dans le pompeux et le faux y est com-

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plète. Que veul-il dire par celle pièce, dont l'idée est si obscure et le dénoiiment si plat et si embarrassant que l'iionnêle M. Pordial (et l'on sait l'honnêteté des traducteurs pour ceux qu'ils traduisent) écrit, dans une note, démoralisé et la tète perdue, que Gœthe avait probablement dans Vesprit un autre dénoûment (comment le sait-il?), mais quil ne Va pas écrit... On le voit bien.

Laissons ces drôleries de l'admiration embarrassée. N'en avons-nous pas assez comme cela pour apprécier et faire apprécier le génie tragique du grand Gœthe?... Il y a maintenant à montrer son génie comique, car Gœthe se croyait l'enfant de la double colline : il se croyait le double génie. Le touche-à-tout ambitieux qui était en lui toucha aussi à la comédie, et il y mit sa patte d'Allemand comme un ours flanquerait sa patte d'ours dans un travail en filigrane. Or le poète ou Fauteur comique est tenu, avant tout, même avant d'être profond, ce qu'il faudrait qu'il fût aussi, d'être spirituel et gai, les deux choses les plus antipathiques, les plus impos-

sibles à l'essence de Gœthe, assez infatué de soi pour se croire un Aristophane, mais qui ne pouvait l'être qu'en plomb, comme son écritoire... 11 a laissé à peu près un volume de comédies, dans lesquelles on trouve les très pâles giroflées de deux à trois pastorales, plates berquinades de Céladon pédant, fadeurs et fadaises qu'il imagina être du Florian pondu en se jouant, comme si, tout Florianet qn il fût, Florian n'avait pas de l'esprit et de la grâce! Gœthe n'eut jamais ni l'un ni l'autre. Ce patapouf allemand était absolument incapable de mettre debout le moindre Arlequin, et Florian en a fait de charmants. Gœthe ne rappelle de Florian que l'âne de sa fable, qui, trouvant une flûte à ses pieds et la prenant pour un chardon d'une espèce particulière, y colla ses lourdes babines, souffla et en tira un son qui l'émerveilla dans sa naïveté d'âme, tandis que Gœthe, pour avoir poussé son haleine dans ce trou de flûte, ne s'est point étonné, mais s'est cru un Ménandre, — comme dans le Grand Cophte et les Complices, ses hautes comédies, il s'est cru peut-être un Aristophane.

Eh bien, le Grand Cophte n'est pas autre chose que la fameuse affaire du Collier, arrangée pour la scène par Gœthe l'arrangeur ! Gomme tous les charlatans de l'art dramatique, les plus grands charlatans littéraires, qui se mettent effrontément, pour les exploiter au point de vue du succès et du bruit, à califourchon sur tous les événements contemporains, Gœthe, qui n'eut jamais une idée à lui, Gœthe, dont on ne peut pas dire : prolem sine maire creatam, car il est le bâtard de tout le monde, trouva d'une habileté et d'un succès sûr de maquignonner le scandale de l'affaire du Collier, et il le maquignonna... Il descendit l'affaire du Collier de sa hauteur historique pour la placer au niveau d'un drame aristocratico-bourgeois. L'évêque de Rohan fut un chanoine, la reine Marie-Antoinette une princesse quelconque (la princesse sans nom des Allemands, qui ne voient que les titres et qui mettent des abstractions à la scène), et Cagliostro fut le Grand Cophte, un fripon qui pouvait être comique dans les mains de Regnard, qui ne l'est point dans celles de Gœthe. Regnard

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est peut-être le seul écrivain dramatique qui ait pu faire passer à la scène un personnage aussi dégoûtamment odieux qu'un fripon ; Regnard est le seul génie d'un comique assez franc et assez emportant de gaîté pour faire passer au théâtre la coquinerie. Mais Goethe reste empêtré au fond de son coquin, dans une pièce sans esprit et sans caractère.

Et c'est la même chose pour les Complices,

— pièce à grande prétention qui n'est qu'une pure situation tenant à la disposition scénique,

— une confusion : — des gens qui se prennent les uns pour les autres, un curieux, une femme amoureuse et un voleur (Gœthe les aimait à la scène). Le plaisant, ici, m.ais qui n'est point un plaisant neuf, c'est que le voleur caché reconnaît, au rendez-vous, sa femme, et ne peut se trahir et se faire prendre comme voleur. L'amant arrive. La scène pourrait être très vive sous une plume fr^ançaise; mais Goethe n'est jamais acéré. La corde de son arc est mouillée et le trait ne part pas. D'ailleurs, tous ces amours allemands puent la même odeur

Je niaiserie que dans Auguste Lafontaine. La bêtise à fond de la race s'ajoute à la bêtise naturelle à Gœtbe, et cela l'ait, je vous jure, un joli total... Ce qui nuit seulement au Sganarelle des Complices et à sa situation, c'est que ce Sganarelle est un voleur, comme le Grand Cophte, et, nous l'avons dit, le vol à la scène est odieux, et Voàïibnx jette un froid... le froid de Gœtbe, qui périt dans toutes ses œuvres par le froid, comme Napoléon en Russie. Le comique, en effet, a besoin d'être cbaud, et noble à sa manière. Ce qui est bas cesse d'être spirituel. Dans les lieux bas, les lumières s'éteignent quand elles y entrent... Phénomène que le monde intellectuel répète, le monde matériel et le monde moral n'étant que des répétitions de l'un dans l'autre, — des répercussions.

Quant au Général et aux Révoltés, qui complètent les comédies de Gœtbe, ce ne sont que des farces révolutionnaires ; mais, lorsqu'un Allemand fait le farceur, c'est lui qui est la farce, comme l'oie du pâté de foie gras, dans sa croûte, est toujours le pâté! En somme, il n'est pas de

petit théâtre à Paris qui n'ait dans son répertoire des comédies et même des vaudevilles plus spirituels, plus caractérisés, plus comiques que les comédies de Gœthe. On voit ce que c'est que la couverture du pavillon pour la marchandise. Le grand nom de Gœthe couvre tout et fait croire à tout.

Mais, après tout, le pavillon n'est qu'un chiffon au bout d'un mât, et le mât peut casser.

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