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CHAPITRE II

LA POKSIE

Il y a à la tète de ces OEuvres complètes publiées par Hachette un portrait de Goethe que je crois ressemblant. Dans ce portrait, d'une certaine coquetterie, Goethe n'est plus jeune, mais il est très bien conservé et de mise très soignée. Il porte la redingote aux revers de soie, la haute cravate du temps, sans nœud, fixée par une pierre précieuse, et à travers les plis mous de laquelle se devinent, hélas! les décharnements d'un cou qui n'est plus digne de la sculpture. Evidemment, malgré les dépressions de l'âge, l'homme de ce portrait fut beau dans sa jeunesse.

Les traits sont larges et réguliers, le front élevé, mais les tempes étroites: les pans des joues superbes encore, les orbes des yeux très brillants, mais allant aux choses plus qu'ils ne sont chargés de choses, et réfléchissant dans leur miroir seulement toutes celles qui se voient. Gœthe est tout à la fois dans ce portrait un vieux magnifique heau^ un vieux amateur d'objets d'art, un vieux solennel secrétaire perpétuel d'un Institut quelconque, et un vieux imprésario à la majesté consacrée pour ses pensionnaires. Et, de fait, Gœthe était tout cela de nature. Il avait cette complexité. Mais le poète?... Cherchez-le dans ce portrait, le Jupiter-Gœthe, le Jupiter de la convention universelle qui fit croire à sa fausse divinité jusqu'à ce moqueur d'Henri Heine, lequel, pourtant, finit un jour par casser son grand Manitou et en jeta les morceaux par la fenêtre. Cherchez-y les yeux du grand poète : soit les profonds de Beethoven, ce sourd qui écoute son âme ; soit les rêveurs de lord Byron ; soit les trous d'ombre de Milton, l'aveugle, plus beaux que des yeux, et par lesquels passait sa

pensée ! Ils n'y sont pas plus que le poète, le créateur, l'homme inspiré n'était en Gœthe. Nous avons déjà vu si le poète était clans le Gœthe des œuvres dramatiques. Nous allons voir à présent s'il est davantage dans l'écrivain lyrique, où le poète — quand il y est — se juge mieux, parce qu'il ne s'inspire que de lui seul, parce que le lyrisme est le cri ou l'épanchement de la personnalité humaine dans sa plus intense énergie, et qu'où il n'est point il n'est pas, poétiquement, de réelle personnalité.

Eh hien, disons-le hardiment, — car je suis plus hardi à mesure que j'avance dans cette thèse à tout faire cabrer, malgré mes précautions, parmi les admirateurs qui portent au vent du grand Gœthe! — ce soi-disant Jupiter poétique n'avait pas poétiquement de personnalité. Je suis comme Heine. Je casse mon Manitou. Dans ses œuves dramatiques, Gœlhe cherchait, comme tous les écrivains dramatiques, à s'en faire une dans des personnages plus ou moins historiques, dans des types plus ou moins observés, plus ou moins traditionnels ; car il n'a pas,

lui, un seul personnage d'invention comme, par exemple, Falstaff, Shylock, lago, dans Shakespeare, et pour les autres vous savez comme il y a réussi.

Mais lorsque, pour son propre compte, il n'a plus fallu entrer dans des bonshommes connus mais être son bonhomme à soi-même, quand il a fallu sortir quelque chose du fond de soi et le planter dans l'âme d'autrui comme une flèche de feu, quand il a fallu être lyrique enfin, élégiaque, épique, grandiose, idéal en son propre nom, Goethe est toujours demeuré court, et, qu'on me passe l'insolence de l'expression ! il a fait couac.

Aussi, sachant son vide, connaissant son impossibilité d'être par lui-même, il se rejetait et se retrouvait dans sa nature et dans ses habitudes intellectuelles. Il se remettait à décrire les objets extérieurs, cet œil sans cœur et sans cerveau, comme dans ses Elégies romaines^ qui ne sont pas des élégies, mais des descriptions de la campagne de Rome; ou, revenant à son procédé d'imitation et de pastiche, — la seule poé-

tique à son usage, — il singeait assez bien une littérature dans laquelle il avait vécu et glané, et il composait son Divan ^ la meilleure chose qu'il ait, je ne dis pas sentie, mais écrite.

Lisez, en elîet, son recueil de Poésie et Vérité (qui, par parenthèse, n'est ni l'une ni l'autre), et vous verrez s'il ne ramassait pas des inspirations partout, avec son crochet d'érudit, et s'il était autre chose qu'un chiffonnier poétique... Comme l'idée de son Divan lui vint après une lecture d'Hafiz traduit par de Hammer, il se prit de goût pour les fables indiennes dans les Voyages de Dapper, — ce qui ne m'étonne point, car il y avait de l'Indou dans Gœthe, ainsi que je le montrerai tout à l'heure. De même encore il se balança, harpe éolienne littéraire placée au confluent de toutes les littératures, au vent de la mythologie du Nord, qui le ravit (nous dit-il) par le côté humoristique d'une poésie qui avait inventé des géants et se moquait des dieux, — l'impiété étant en lui au même degré que le

polythéisme, ce jour-là, esprit ouvert à tout venant qui ressemblait à une auberge dans laquelle toute idée quelconque pouvait passer la nuit.

Le premier volume de M. Porchat, qui contient toutes les poésies lyriques, donne, à cela près de l'expression rhythmique et grammaticale, tout ce qui constitue la poésie de Gœthe. On ne l'avait guères jugée, en France, que sur deux ou trois échantillons : la Fiancée de Corinthe, le Pêcheur, etc., choisis par madame de Staël, l'aumônière de Gœthe, laquelle leur avait fait la charité d'une embellissante traduction, comme on fait la charité à un homme nu en lui donnant et en lui brodant des culottes. Mais, dans le volume de M. Porchat, on a traduit sans embellissement toute la masse poétique de Gœthe dans son essence et dans son intégralité. Eh bien, — je vous défie de ne pas l'avouer ! ^il n'y a là que mythologie rebattue, vulgarité d'images, niaiseries sentimentales, — le niais et le retors s'agençant très bien dans Gœthe, — comme nous en trouvons dans les Almanachs

des Muses et autres recueils de romances et d'idylles du siècle dernier.

Lorsque nous abordons, en ce moment, cette masse poétique, savez-vous quelle incroyable évocation se fait tout à coup dans la pensée?... Ni plus ni moins que les gravures représentant les Quatre Saisons, coloriées, que nous avons vues pendant vingt ans dans toutes les auberges de France, tous les Grévedons sur la Jeunesse, la Beauté, la Grâce, le Sourire, l'Amabilité, etc., avec des mièvreries, des mignardises, des affectations inconnues à Grévedon. Et, à travers tout cela, pas un mot venant du cœur, des entrailles, d'un sentiment ou d'une pensée quelconque. Et voilà pour ce qui est intelligible.

Mais il y a, dans Gœthe {Prophéties de BaciSy par exemple), toute une partie si absolument incomprébensible que le traducteur lui-même, l'honnête M. Porchat, qui est si honnête, ne se permet pas de l'interpréter ou de l'expliquer. Nous en avions averti déjà : dans le Faust de 4 833 le traducteur, M. Porchat, s'était légère-

ment senti matagrabolisé, le pauvre homme! Mais dans les Prophéties de Bacis, c'est bien une autre affaire. Tout accoutumé qu'il soit à l'allemand et à Gœthe, ce vertueux forçat de la traduction, pour le coup déchaussé de cervelle, sombre entièrement dans cette mer ténébreuse de charades et de logogriphes. L'oracle de ce poseur en Dieu de Gœthe n'a plus de sens même pour M. Porchat. Les Prophéties de Bacis sont la plus impertinente gageure qu'un homme ait jamais eu l'idée de proposer au genre humain. Quant aux Distiques, ce sont des sentences et des proverbes tellement vulgaires et ramassés au tas qu'ils ne méritaient pas d'être versifiés, même par Gœthe. Almanach en morale que ces Proverbes, comme les poésies lyriques sont des Almanachs des Muses ou des Grâces en vers. Et le tout, pour achever, recouvert de cette forte obscurité germanique qui est restée sur les Germains depuis leurs bois primitifs jusqu'à leurs traités actuels de philosophie.

Or, puisque j'ai lâché ce mot de philosophie, qu'on trouve embusqué derrière tout nom aile-

mand ou toute chose allemande, j'oserai me permettre la généralité suivante, (jue je vous supplie, vu la grosseur du cas de Ciœlhe, de me pardonner.

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