A PHILOSOPHIE
Si misérable que s(^it la poésie ou la prose d'un écrivain, on peut toujours la rattacher à une philosophie générale quelconque dont elle est sortie. Si mince que soit un homme ou un écrit, il y a en cet homme ou en cet écrit une chose qu'il a faite ou qu'il n'a pas faite, un principe d'instinct ou de réflexion, qu'il sait ou ne sait pas, peu importe ! mais qui domine ses facultés, son talent, son génie, ou même sa bèlise. Vague, si vous voulez, inconséquente, aussi mince elle-même que vous pouvez la supposer, cette philosophie, involontaire et inévitable, ne
peut pas ne pas être. Eh bien, quelle est-elle, celle philosophie, dans Tesprit de Gœthe?
C'est la philosophie de l'Orient, c'est la résignation pusillanime à tout ce qui est, c'est la jouissance ruminante de la vie ; et la vie, c'est l'ensemble des choses dans lequel la personnalité expire sans douleur. C'est la noyade du bouddhisme dans l'infmi. Chose singulière, Gœthe, cet homme qui tenait tant à sa place au soleil et qui l'a eue si belle, cet égoïste qui s'est mis à côté de chaque événement pour ne pas troubler son bonheur, cet arrangeur de toutes choses, depuis ses Poésies sans élan jusqu'à sa maison et ses bibelots, avait la philosophie des fakirs, mais sans en avoir le mysticisme. Pour parler le patois allemand, l'objet emportait le sujet, mais le sujet n'avait pas l'ardeur de facultés qui plonge dans l'active contemplation de la Nature. 11 ne la contemplait que par dehors, comme un photographe qui veut la reproduire, non comme un mystique qui veut la comprendre. 11 avait lu Spinoza et s'en était affolé, si on peut dire s'affoler quand il s'agit d'une âme
GŒTIIE 57
aussi tranquille que celle de Gœthe. Il s'était même brouillé avec Jacobi, l'auteur des Choses divines, parce que Jacobi croyait que la Nature cachait Dieu, tandis que lui, Gœthe, croyait que la Nature était dans Dieu et Dieu dans la Nature, ce qui est le panthéisme indou aussi bien que le panthéisme allemand. Le Dieu-Nature, qui ne fait comprendre ni la Nature ni Dieu, il l'accepta, sans bien s'en rendre compte (il n'en était pas capable), comme une solution qui mettait à jamais son esprit en repos ; mais c'est trop lui faire honneur que de croire qu'il fût autrement spinoziste. Lorsqu'il se trouvait à bout d'idées ou sans idées (ce qui était beaucoup plus fréquent), il se pipait et pipait les autres avec les mots nature, vie, ensemble et force des choses. Mais le vague allemand pesait sur lui, et il entassait nuées sur nuées : Jupiter, puisque les sots l'ont pris pour Jupiter, mais assemblenuages et non pas porte-foudre !
Et c'est ainsi que l'Indou, dans Gœthe, va apparaître. Les travaux philologiques de ces derniers temps ont fait croire aux savants qu'il y
58 GCETHE
avait des rapports de race et de langue entre les Allemands et les Indous. On se bat là-dessus et on se bouscule, en ce moment, entre mandarins, et, comme Scaliger le disait des Basques, on prétend qu'ils s'entendent. Goethe serait une preuve de cela. Il y a de Tlndou en lui, mais tempéré par la choucroute. Sa nature n"est pas une, mais mêlée comme son talent, qui est de l'ordre composite et même confus. 11 n'a pas fait le saut de Leucade à fond dans le bouddhisme, mais il y a trempé les extrémités de son esprit. L'abîme lui a fait peur, à cet homme de surface. Grec de fantaisie parce qu'il est extérieur, il se gendarme, dans ses Pensées poétiques (1'^^ volume), contre les idoles indiennes et l'art indien de tempérament, — j^ ne dis pas de génie, le génie indou, et même tout le génie de l'Orient, étant ce qu'il y a de plus opposé à ce qu'en Occident ceux qui pensent ont l'habitude d'appeler du génie.
Il était donc Indou par le fond de son être, ce glorieux Allemand. Le Jocrisse indou s'ajoutait dans sa boîte d'allemand au Jocrisse germanique, et, ne riez pas !
nŒTHE 59
Et garde-toi Je rire en ce grave sujet 1
il est tellement Irnlou, ce grand national de Germain, qu'à la page 33^ de ses Mémoires il professe les belles choses que voici : « L' humanité (( tout entière est Vhomme véritable, et pour être (( heureux et content Vhoinme n'a besoin que de (( se sentir dans l'ensemble... * Hé! hé! qu'en dites-vous? N'est-ce pas adorable? Méthode de bonheur qu'il n'a pas eu beaucoup de peine à s'appliquer, — lui, le Pangloss, car il est Pangloss, que les circonstances ont dorloté depuis sa naissance jusqu'à sa mort, — mais qu'il appliquait à ses amis et connaissances. C'est comme si le mouton ne se sentnit mouton que dans le troupeau, mais pas seul, au bout de son pré ! Et encore, les moutons, malgré leur réputation de bêtise, ont au moins le sentiment personnel de l'herbe qu'ils mangent, tandis que le raisonnement de cet auguste et tout-puissant Gœthe est le raisonnement du zéro, qui, parmi les zéros, se console de n'être pas une unité.
60 GGETOE
Franchement, une telle philosophie, qui est le fond du sac de la pensée de Gœthe et qu'on retrouve plus ou moins à l'état torpide sous toutes les phrases que Gœthe ait écrites en prose ou en vers, ne peut pas donner une bien grande idée de la précision de son talent et de la dignité de sa vie. Son talent, nous venons d'en parler et nous en parlerons encore. Sa vie, il l'a racontée dans ses Mémoires, dont nous parlerons, et qu'il a écrits avec le double soin prudent de sa position dans la vie et de celle qu'il voulait se faire dans l'immortalité. Le poseur que Gœthe n'était peut-être pas naturellement, mais que ses admirateurs ont fait de lui en l'admirant trop, cachait soigneusement le creux de son être sous l'air olympien, comme Talleyrand, qui n'était pas moins creux, cachait le sien sous sa pose indolente et railleuse de grand seigneur blasé et qui en avait vu bien d'autres...
Il y a, en effet, beaucoup de ressemblance entre Gœthe et Talleyrand, ces deux âmes de
princes ! Gœthe est un Talleyrand littéraire, monté sur cravate aussi comme Talleyrand. Seulement, s'il avait la fameuse cravate qui faisait dix-huit tours, il n'avait pas de Talleyrand l'impertinence du port de tête et cet œil fascinateur, à moitié clos, de la vipère languissante, parce que ce sont là des choses spontanées et naturelles que Talleyrand avait, — des dons de Dieu ou du diable ! — et que rien n'est spontané et naturel dans Gœthe, cet acteur d'opéra, toujours devant une glace, et dont la pensée fixe fut, toute sa vie, d'ajouter à son éducation première et à ses effets de renommée. Dans Gœthe, l'érudit, qui envahit tout, n'étouffa pas le poète, par la bonne raison qu'il n'y avait point de poète à étouffer en Gœthe ; mais l'érudition, qui se frottait à tout et remportait de tout de la poussière, quelquefois brillante, sur ses grosses ailes de papillon de nuit, — car l'érudition travaille à la lampe, qui sent Vhuile^ — oui ! l'érudition fit croire à Gœthe, s'il le crut, et au public, qui le croit encore, qu'il y avait vie de poète dans ce plâtre humain, quand il n'y avait qu'une figure
et qu'une apparence. Et ici aucune e'pigramme, mais de la justice : Gcethe n'est ni purement un poète ni purement un érudit, mais il est le mélange assez rare et neutre des deux. C'est une espèce non pas dairain de Corinthe, mais de carton-pâte de Corinthe. Combinaison très particulière d'éléments qui donne Goethe, et qu'on méprisera peut-être autant qu'on la vante quand ces éléments seront désagrégés.
Car, il faut revenir sans cesse à cela, quand on a carré et cubé à un homme une telle gloire, il faut que la Critique ne craigne pas de se répéter et de traîner derrière son char neuf fois autour des murs de Troie le cadavre de ce faux Hector. Gœthe n'est pas poète comme le mot l'implique, c'est-à-dire créateur. Il ne l'est nulle part, ni dans aucun ordre d'idées, ni dans aucun ordre de faits. Tenez ! qu'on cite de lui un caractère, méritant ce nom de caractère par la profondeur de son unité ou de sa complexité. Qu'on cite de lui une situation nouvelle, à laquelle,
avant lui, personne n'aurait pensé ! Qu'on cite de lui un mot, — un de ces mots qui retentissent le long des siècles une fois qu'un homme les a prononcés, comme le Qu'il mourut^ du vieux Corneille, le Ventrem feri de Tacite, le « // na pas cV enfants » de Shakespeare ! Citez cela, cherchez cela dans tout Gœthe, vous ne le trouverez pas. Le hagage poétique de Gœthe qu'on déballe aujourd'hui, et qui ne soit pas un amoncellement de choses ridicules et vulgaires, fastueusement avortées, se compose exactement, en comptant sur nos doigts, de trois à quatre pièces d'accent poétique sincère à travers des torrents d'emphase et de faux, — puis du Divan, excellent pastiche obtenu comme un fort parfum extrait de toutes les herbes de la Saint-Jean de l'érudition attentive, — et, finalement, de la bucolique descriptive d'Hermann et Dorothée, malheureusement empâtée de cette allemanderie patriarcalement bourgeoise qui endimanché si lourdement le naturel de Gœthe quand il a la bonne volonté d'être naturel, mais, après tout, description bien faite, digne de l'oculaire Gœthe, qu'ils
ont appelé Jupiter et qu'il fallait plutôt appeler Ophthalmos, car Goethe n'aurait jamais pu être Milton : on l'eût tué en lui crevant les yeux ! J'ai tout compté. Or, qu'y a-t-il là-dedans qui révèle le grand poète créateur, le poète indiscutable et souverain ? 11 pourrait être, il est vrai, dans le romancier, puisque Gœthe a fait des romans. Eh bien, regardons-y ! Voulez- vous y voir?
Le romancier est, en effet, créateur à la manière des poètes. Il peut être lyrique, dramatique comme le poète, et même c'est notre dernier poète actuel dans la prose qui monte, déferle et . engloutit tout. En cet instant de mœurs littéraires et de civilisation prosaïques^ le romancier pourrait être notre dernier poète épique s'il avait la langue spéciale et nécessaire du vers. Byron l'avait, lui qui fut un romancier en vers, et c'est pour cela qu'il est Byron. Mais figurez-vous un Balzac avec la puissance de vers de Byron, et devant un pareil idéal pensez un peu à Gœthe, qui voulut aussi être romancier !