‹ Goethe et DiderotChapitre 23 sur 37 · LE ROMAN · texte numérisé non relu

LE ROMAN

Il a écrit trois romans : Werther^ Wilhehn Meister et les Affinités électives. Werther, qui fut le coup (le pistolet du siècle à mettre avec le coup de canon Krupp du Faust. Le Wilhelm Meister, bien moins lu, moins célèbre, mais plus long. Et les Affinités électives, qui ne sont pas lues du tout, malgré madame de Staël, qui les voulut tirer de leurs limbes et de la brume de leur nom allemand ; car le titre français et clair des Affinités électives serait : les Concubinages du sentiment. Ces candides Allemands, ces faux bonshommes d'Allemands, ont inventé la méta-

physique pour cacher leur hypocrisie. Ils sont futés, quoique lourds et benêts. La métaphysique, c'est le capuchon de leur immoralité lorsqu'ils sont immoraux. Wei^thei^ fut écrit en pleine jeunesse, quand les facultés sont le plus à feu dans des hommes vivants ; mais ce beau lymphatique de Goethe n'a jamais vécu... Il était à Strasbourg. Il y suivait des cours : depuis les cours de droit jusqu'aux cours de danse, maniaque déjà de curiosité, baguenaudeur et pédant, préludant à ce grattage d'érudition en toutes choses qui est la marque de fabrique de son talent et de ses œuvres. Un ami, de plus de passion qu'il n'en eut jamais, se fit, dans un désespoir d'amour, sauter la cervelle, et, sous la dictée de ce coup de pistolet, Gœthe, dont le destin était de ne jamais écrire que sous la dictée de quelqu'un ou de quelque chose, partit du Werther, et à l'homme passionné qui fut son ami il mêla son moi, à lui, ses affectations, ses puérilités, son sentimentalisme, sa froideur et jusqu'à son grec. Werther faisant du grec comme Yadius et Gœthe ! Genre de sauce,

bien allemande, celle-là, qui n'empêcha pas le public d'avaler le poisson... Le succès fut prodigieux partout, mais particulièrement en Allemagne, où les livres ont une énorme influence et s'impriment aisément sur ces têtes de papier.

On s'y tua par imitation, comme aussi un jour on s'y fit brigand par imitation des Brigands de Schiller. Dans Werther commença de poindre la Marguerite de l'avenir sous le nom de Charlotte, la femme élémentaire et allemande signalée déjà tant de fois en cette étude, Véternel féminin, comme l'appelle Gœthe, et que moi j'appelle plus justement « le têtard féminin » ! Elle n'était pas plus inventée dans Werther que le coup de pistolet. Elle était de la sphère très bourgeoise où cet astre de Gœthe roulait alors. Il n'avait pas eu beaucoup de peine à trouver cette heurrière de tartines dans les femmes qu'il voyait à cette époque, pas plus que celle-là qui emporte partout son tricot dans Wiïhelm Meister et qu'on peut appeler le « Tricot perpétuel ». A part l'aventure du dénoùment, Werther, pour un

accoucheur du génie, est tout Gœthe en germe, avec toutes ses facultés et tous ses défauts en puissance. C'était Gœthe, avec son absence de passion vraie et sa présence de déclamation fausse, qui n'est pas même à lui, car elle est à Rousseau, à l'inflammatoire et putride Rousseau, dont la jeunesse du temps était infectée. C'était Gœthe, avec ses insupportables prétentions à la simplicité et à la nature, avec son pédantisme de moralité sensible, avec sa vanité soufl'rante de petit bourgeois qui n'était pas encore monsieur le Conseiller de Gœthe et son amour crédule et puéril des petits détails de la vie qui auraient dû empêcher l'homme, ainsi décrit, de se jamais tuer.

Tel qu'il est, pourtant, ce petit roman, qui, quand on le lit maintenant après des romans comme ceux de Balzac qui sont des mondes et des sociétés tout entières, paraît aussi fané, aussi pâli, aussi démodé que les rubans roses du corsage de Charlotte et que les culottes jaune serin de Werther, tel qu'il est, pourtant, c'est encore le meilleur des trois romans de

GcL'lhe. Evidemment cela ne vaut pas le René de Chateaubriand, qui ne se tue point, qui ne tapagea pas comme Werther, qui ne fit pas même le bruit iVAtala. Mais enfin Werther, malgré sa facile composition à bâtons rompus, est un livre qu'on peut ouvrir encore avec un intérêt d'intelligence et peut-être une émotion de sensibilité, tandis que le Wilhelm Meister et les Affinités électives ne sont pas des livres, même mauvais, mais des choses sans nom, inénarrables, illisibles, — et à aucun degré quelconque des compositions.

Oh! il faut être net quand on touche à cette mystification du génie de Gœthe, et je le serai. D'honneur, il est impossible de croire que ceux qui parlent de lui avec le respect qu'on doit au génie aient lu, — oui ! aient lu et aient achevé le Wilhelm Meister et les Affinités électives. Je jurerais, sur l'esprit de madame de Staël ellemême, comme sur un reliquaire, que cette ardente femme n'avait pas lu Wilhelm Meister d'un bout à l'autre. Elle ne l'aurait pas pu, avec son esprit de feu. Elle a pris là-dessus, ou là-

dessous, ou là-dedans, cette petite Mignon qui n'y est qu'une larve, et soufflé deux ou trois phrases charmantes sur ce pauvre petit être presque inorganisé de Gœthe, et elle en a fait cette création de rose malade qui est la seule chose vivante de ce chaos d'êtres sans figures qui roulent, on ne sait plus dans quoi, au milieu de cette cohue de notions, de connaissances et de théories qui font l'effet d'un sabbat de fous dans du bric-à-brac renversé. Il faut ne pas trembler avec les mots : le Wilhelm Meister et les Affi^iités sont des phénomènes de sottise. On perdrait son temps et son honneur à vouloir les analyser. Pour les Affinités électives, je l'ai dit, c'est le concubinage consenti entre quatre ou cinq Mormons qui s'entendent. Gœthe avait deviné les Mormons. Le Wilhelm Meister, c'est le cabotinisme d'un homme qui a toujours mis la comédie au-dessus de la vie et le comédien au-dessus du héros : c'est du cabotinisme exaspéré, insensé, mais ennuyeux, ce qui n'est pas permis au cabotmisme. 11 est tenu d'être amusant. C'est de l'ennui dans des proportions

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inconnues, du laudanum, non plus par bouteilles, par pintes et par pots, mais par tonnes, — la tonne d'Heidelberg !

Et cette immensité d'ennui dont je reconnais en Gœthe la puissance, c'est la seule manière dont il ait été créateur.

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