L ART ET LES VOYAGES
Avant de poursuivre cette étude sur Goethe que je veux mener à bien, je hasarderai une observation, non pour me donner le courage de continuer, — je l'avais en commençant cette étude et quoi quil pût arriver, — mais pour redoubler en moi le plaisir d'un travail sincère, qui n'a pas encore rencontré, que je sache, de contradicteur (1).
Franchement, je m'attendais presque à du scandale, — au moins à des réclamations et à des
1. Il faut rappeler que cette étude avait été d'abord publiée dans un journal, le CoiuiiiuVionnel.
contradictions de toute espèce, dans la sphère d'action, si bornée qu'elle soit, où je me meus. Il me semblait que je ne toucherais pas à ce Dieu de Gœthe avec cet athéisme sans que la religion qu'on a pour lui se révoltât. Et, cependant, j'ai eu cette chance que personne ne s'est offensé de mon irrévérence quand j'ai secoué cette grande idole pour montrer qu'elle sonne creux... Même quelques-uns de ses admirateurs nominatifs m'ont soufflé tout bas : « Nous pensons comme vous ». Si bien que je puis avoir dit le mot de tout le monde, quand, une fois, il sera dit... et attaché ce grelot, qui peut devenir une grosse cloche.
Etonné, tout d'abord, de cela, j'ai fini pourtant par le comprendre. La gloire de Gœlhe, cette énormité, ce mensonge, auquel les menteurs eux-mêmes se sont pris ; cette gloire pour laquelle on n'a pas trouvé de socle assez haut, et qu'on a perchée sur un obélisque et reléguée là à poste fixe, est trop loin de tout le monde et ne tient aux entrailles de personne. Cette gloire est froide comme la convention, comme
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l'éloignement, comme le talent même de Gcethe. C'est un marbre poncifs une tradition déjà morte d'école... On dit : « le grand Gœthe », et c'est tout. Les imbécilles, qui s'usent la langue sur le granit d'un mot, lèchent celui-là sans que cela leur rapporte la moindre titillation de plaisir. Un jour on s'est battu pour Gluck, un autre jour pour Piccini... mais pour Gœthe on restera tranquille. Il n'y a que la vie pour engendrer la vie, le feu pour faire l'incendie. Gœthe n'a pas dans le talent un atome de pétrole. La gloire de Voltaire, plus ancienne que celle de Gœthe, est chaude encore. Elle fume toujours des imprécations de Joseph de Maistre, cet inquisiteur d'Etat qui l'a brûlée et qui pourrait recommencer. De malheureux et piètres voltairiens, grenouilles vidées comme celles de Spallanzani, sont galvanisés et remuent encore au nom de Voltaire. Pour ma part, j'ai connu, étant enfant, un vieillard qui en était plein, qui en débordait, de Voltaire ! C'était un vieux peintre de beaucoup d'esprit et de talent, lequel gouvernait un musée : « Voyez-vous, — disait-il, tout
pâle d'émotion, tremblant, chevrotant, mais sublime, parce qu'il était ému et vrai, — voyezvous cette vieille main?... Elle a eu l'honneur de toucher, le jour de son triomphe, au vitchoura de Voltaire ! » Et il la baisait, cette vieille main ridée et sèche, comme un vieillard amoureux eût baisé la main rose de la jeune maîtresse qui l'aurait rendu insensé. Je doute fort qu'aucun vieillard de ce temps-ci se baise la main avec cet enthousiasme pour avoir touché au vitchoura de Gœthe, — de Gœthe à qui je viens, moi, de retourner, pour voir ce qu'il y a dessous, le grand et solennel manteau dans lequel on le drape, et, ma foi î sans cérémonie et comme si c'était le plus vulgaire casaquin.
Nous avons vu qu'il n'y avait, sous ce manteau trop sculptural, ni le grand poète dramatique, ni le grand poète lyrique, ni le grand romancier, ni le grand philosophe, et nous allons continuer de sortir des plis majestueux de ce manteau les autres prétentions qui s'y carrent.
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Gœthe avait celle de runiversalité. Il jouait au Voltaire. Seulement il n'avait de ce diable de Voltaire ni le mouvement, ni la souplesse, ni l'abondance, ni la facilité, ni la grâce de singe éparpillant la lumière, ni tout ce flou intellectuel qui distingue Voltaire et que n'eut jamais ce grand sec et pédant de Gœthe. C'est même une chose digne de remarque qu'un homme qui a voulu traverser, comme je l'ai dit, toutes les catégories de l'esprit humain, ait si peu d'abondance que Gœthe, et n'ait laissé, après quatrevingts ans de vie, qu'une dizaine de volumes... Je sais bien que l'abondance n'est une grande chose que par le mérite des œuvres qu'elle donne ; mais enfin, dans les choses de peu de mérite, Gœthe n'a pas cette faculté de l'abondance qu'a eue, chez nous, par exemple, cette sous-ventrière lâchée d'Alexandre Dumas. Evidemment, en comparaison d'un homme comme Dumas, Gœthe est un esprit constipé. Sentait-il qu'il l'était? Toujours est-il qu'il a écrit cette phrase inouïe : (( Ecrire est un abus du langage », et qu'il est mort préférant le dessin, cette langue
(les yeux, à la langue des mots, à la langue rationnelle du sentiment et des idées. Cet esclave d'un organe unique, qui a écrit encore, dans son Voyage d'Italie^ qu'il « n'aimait ni les anciens <( ni l'histoire, parce quon ne voit pas l'histoire », déclaration d'un matérialisme inférieur, sinon même grossier, ne pouvait pas rester à Weimar, trônant comme Trissotin (car il a été Trissotin comme il a été Truhlet) parmi les Cathos, les Bélise et les Philaminte allemandes. Pour obéir à sa nature, si elle eût été impérieuse, il eût dû être un voyageur à la Humboldt, — un voyageur infatigable, tout le temps qu'il y aurait eu dans le monde quelque chose à voir.
Eh bien, voyageur, il l'a été, comme il a été tout, dans les proportions de sa médiocrité naturelle, dans ces proportions chétives de curiosité enfantine ou sénile et de baguenauderie qui suffisaient à ses facultés d'érudition, lesquelles ne bouillirent ni ne jetèrent jamais pardessus bords, mais toujours mijotèrent ! Ses Voyages de Suisse, de France et cVItalie, ne classent pas très haut Gccthe comme voyageur.
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Son Voyage de France, il le lit en 1792, avec le duc de Brunswick, sans fonction précise que celle de curieux à la suite du prince dont il aurait été l'historiographe s'il eùl moins méprisé l'histoire. Ce Gi^ppe-Soleil de la suite de Monseigneur ne grippa que la pluie et la houe de cette campagne où les Prussiens furent trempés et détrempés jusqu'à disparition complète ; et son récit, que nous avons, est aussi ennuyeux et aussi morne que cette houe et cette pluie... Le Voyage en Suisse (antérieur à la campagne de France) n'est guères que la description de quelques glaciers et de quelques effets de neige. Mais le grand paysagiste à la façon de Chateaubriand, de Bernardin de Saint-Pierre et de Maurice de Guérin, n'y est jamais. Ce qu'on trouverait peut-être de mieux dans ce Voyage en Suisse^ c'est quelques iiitéineurs d'auberge ; seulement on se demande ce que ces intérieurs seraient devenus sous la plume de Walter Scott, avec sa sublime bonhomie. L'œil de Gœthe, de cet homme conformé "^onv WQ comprendre que ce qu'il voyait, l'œil de Gœthe n'était pas conformé à son tour
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pour 'prendre et étreindre autre chose que ce qui était petit. L'horizon et ses immensités lui parlaient moins qu'un schiste ou l'organisme d'un insecte. Quand il voit la mer pour la première fois, à Venise, vous vous attendez à un grand cri de poète. Ah! bien oui! Il dit tranquillement: <( La mer, c'est un grand spectacle », et il consacre immédiatement une page aux crabes et aux coquillages. Naturaliste, c'est vrai, mais qui allait de préférence et de sympathie aux petites créations plutôt qu'aux grandes. Naturaliste à microscope plus qu'à longue-vue, qui regardait encore plus qu'il ne voyait ; myope attentif et chercheur d'atomes, qui, s'il ne s'était bouté le nez sur l'objet, ne l'aurait même pas aperçu.
Et c'est pour cela que la beauté humaine exprimée par l'art, la beauté faite de main d'homme et localisée dans un petit espace, lui était plus chère que la beauté divine de la grande Nature flottant autour de nous dans les espaces illimités et éternels! Et c'est aussi pour cela qu'il s'en préoccupait bien davantage. Au milieu de tous mes mépris pour Gœthe, pour ce faux grand
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homme muUiface, taillé octogonalement comme un palais par une criti(]ue de fantaisie, j'ai dit que je resterais juste, et je le serai en reconnaissant qu'en matière d'art il est sorti parfois de sa médiocrité originelle et a dépassé le niveau intellectuel qui fut le sien et qu'il ne s'agit plus à présent d'élever. Ce fut dans son Voyage de Rome que le sentiment de l'art commença d'entrer dans cette àme septentrionale d'Allemand, glacée et brumeuse. On dirait qu'il a écrit pour lui-même cette phrase : (( L homme le plus ordi- (( naire devient à Rome quelque chose. On y naît « de nouveau et l'on reporte ses regards sur ses « anciennes idées, comme sur ses souliers d'en- (( faut )) .
L'expression est même plus jolie, pour dire une chose vraie, qu'elle n'a coutume de l'être sous cette plume solennelle et vague. Cependant il ne renaquit pas de manière à comprendre toutes les poésies de cette Rome qui le faisait renaître. Il ne renaquit pas de manière à comprendre, par exemple, les poésies romaines du catholicisme. Sa renaissance s'arrêta net ici.
Toutes les beautés transcendantes du culte catholique glissèrent sur son âme, dit-il, comme sur un manteau de toile cirée (sic]. Et la comparaison du manteau était de trop, car l'âme de Gœtlie n'est, elle-même, de nature, qu'une toile cirée. Le Diogène protestant qu'il s'est tant vanté d'être dit au catholicisme, comme l'autre DiosTène à Alexandre : o: Ote-toi de mon soleil! » mais, plus badaud que le Grec, le moderne ajoute : « Tu me caches l'humanité ». Gœthe, en effet, est un humanitaire dans le sens le plus niais de ce mot si niais. Son humanité, comme dit Sterne, ne lui a, il est vrai, jamais coûté un sou (j'aime mieux celle de Vincent de Paul). Mais enfin il l'ajoutait, pour l'honneur de la philosophie allemande, à cet épicuréisme d'art qui lui faisait trouver la forme humaine la plus belle des formes possibles, — car le païen grec fut en lui plus fort, à Rome, que le païen hindou. Quoiqu'il s'y fut inspiré en matière d'art de Winckelmann, comme en art dramatique il s'inspira plus tard de Shakespeare, il s'y montra pourtant critique plus dextre, plus pénétrant,
plus personnel qu'il ne devait jamais être, le critique littéraire, dans Goethe, n'étant digne que de la plus profonde pitié. Les E7îtretiens d'Eckermann, publiés en ces derniers temps, nous ont assez divertis, quand ils parurent, par les colossales balourdises sur la littérature française contemporaine qui s'y prélassaient, comme des baleines nageant, sur la mer, au soleil. Quoique la pensée de Gœtlie, quand elle n'est pas une bêtise, carrée ou sphérique, d'un poids énorme, ne soit guères qu'une espèce de fumée intellectuelle qui ressemble plus à de la pensée qu'elle n'en est réellement, il y a dans ses critiques d'art, sinon de grandes lueurs, au moins, ici et là, parfois de l'étincelle. II y écrit sur l'Apollon du Belvédère : « Le souffle sublime de la vie, la <( jeunesse éternelle, la jeune liberté ne sont pas « dans le plâtre : il faut le marbre, dont la transt parence fait chair... » Observation juste, qu'on peut lui appliquer, à lui, Gœthe, chez qui le talent n'a jamais la transparence qui fait chair. Il appelle le groupe du Laocoon « une idylle « tragique ». Mot heureux. Et ce qu'il dit de ce
chef-d'œuvre peut se lire encore après le livre de Lessing-. Mais pourtant qu'il est loin de Lessing par la plénitude de la tète qui l'a pensé, par le mouvement d'idées, par l'enthousiasme! Ah! l'enthousiasme, c'est ce qui a toujours le plus manqué à Gœthe, à cette nature d'antiquaire qui fut plus heureuse de voir Rome que de voir la mer, à cette àme sans passion, meublée de manies, qu'il arrangeait comme une chambre et époussetait comme un musée; à cette àme qu'il tenait d'un père baguenaudeur comme lui en art et en littérature, et d'une mère affectée, douce égoïste, qui ne voulait pas qu'on lui parlât de son fils quand, enfant, il était malade, parce que (textuel) <( cela faisait mal à ses senti?ne?its... )> Deux Ames qui n'étaient pas capables d'en faire une troisième, et qui, aussi, ne firent que Gœthe.
Il croyait cependant en avoir une, — une âme: ce qui prouve, du reste, qu'il n'était pas un plus grand critique sur lui que sur les autres. Dans un jour de fatuité insensée, ne s'est-il pas comparé, lui, le tiré à quatre épingles, à cet ora-
geux arlisle, [H'oCond, enllamnié, vagabond, d'Albert Durer, à ce magnifique bohème qui, en Italie, échangeait des tableaux superbes contre des perroquets, et, pour s'épargner des pourboires, improvisait des portraits, qui S(mt des chefs-d'œuvre, avec les tètes des domestiques qui lui apportaient des assiettes de fruits î
Quel rapport pouvait-il y avoir entre Gœthe et Albert Diïrer, ces deux antipodes? « Le sort € de ce fou — (il l'appelait fou, preuve qu'il ne « lui ressemble pas,) — me touche, parce que « c'est le mien », — ce qui est impudent et comique. — « Il est vrai que je sais un peu mieux « me tirer d'affaire, » reprend-il avec le sourire satisfait de l'homme entendu. Et revoilà Gœthe tout entier revenu, le vrai Gœthe, l'habile homme, le metteur éternel en œuvre et en scène, pour qui la vie a toujours été de se tirej^ d! affaire, et qui, parbleu! s'en est toujours assez bien tiré.
Quand on a de l'àme, on ne s'en tire pas; on
y reste... déchiré, en morceaux ; mais c'est-il ce qui fait l'artiste sublime ! L'artiste sublime est toujours plus ou moins saignant des coups de la vie. C'est la règle, depuis Homère jusqu'à Byron. Gœthe n'a jamais saigné des coups de la sienne. Il l'avait assez capitonnée pour ne pas pouvoir s'y cogner. Il avait pris ses précautions contre elle. Prudent, comme un serpent qui craint pour sa queue, il fermait la main sur la vérité quand parfois il en attrapait une, — espèce de Fontenelle, moins la grâce, avec un air de charlatan majestueux que le bonhomme Fontenelle n'avait pas. C'est lui, prudent comme ce serpent qui est le Diable, qui disait que sur Dieu et sur les choses divines le meilleur était de ne pas parler... Eternelle femme de ménage de son bonheur comme de son esprit, et assez adroit pour ne rien casser sur l'étagère de l'un et de l'autre, il savait se mettre à l'écart de tous les événements qui pouvaient troubler ou menicer son immobile tranquillité. Il passa sa vie dans la contemplation de son glorieux ombilic, bien plus que les moines du mont Athos, et ce qu'il y eut
de plus boiiiïon que la contemplation de ces [)auvres moines, c'est que toute l'Europe se mit, en rond, à genoux, devant ce glorieux ombilic! Oii lui a reproché d'avoir écrit le prologue à'Essex le jour de la bataille de Leipsig, mais ce n'est pas moi qui lui ferai ce reproche. Je trouve très beau que l'artiste vive dans son rêve. Je trouve très beau à notre Balzac, rencontré, pendant les trois jours de juin sur les ponts où il pleuvait des balles, par un ami qui lui reprochait de n'être pas préoccupé des malheurs publics et de la Révolution, de répondre comme il répondit : « Mon cher, je fais en ce moment une chose plus difficile qu'une révolution, c'est le mariage de M. de Yandenesse avec mademoiselle de Mortsauf ». Seulement, pour revenir à Gœthe, son rêve, à lui, ne fut jamais une absorption. 11 ne se fut pas laissé tuer, comme Archimède, dans Syracuse. Il se serait tiré d affaire, là comme ailleurs. C'est cette absence d'àme, bonne pour la vie, mais un peu moins bonne pour le talent, qui probablement l'empêcha d'être coloré, dans ses livres, d'une couleur à lui.
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broyée sur une palette à lui. Gall, auquel il croyait, — car, badaud et curieux comme il e'tait, il devait croire à toutes les chinoiseries scientifiques du temps, -- Gall avait dit qu'avec un front construit comme celui de Gœthe on ne devait pas lâcher une seule parole qui ne fût un trope. Pourquoi donc y en a-t-il si peu dans ses ouvrages?... En ses Mémoires, très inférieurs d'ailleurs à ses Voyages de Suisse et cVIiaïie, il n'y a pas une seule page colorée, bombée et vivante. Lui qui parle toujours de vie n'en a jamais quand il raconte la sienne. Le long de ces six cents mortelles pages, j'ai rencontré deux expressions à noter. L'une sur le bruit d'un cor qui s'élevait d'un vallon « comme une vapeur em- « baumée », et l'autre sur une jeune fille qui était plus charmante à la promenade qu'à la maison et qui semblait (( rapporter au logis le « lumineux élher dans lequel on eut dit qu'elle (( nageait toujours ». Deux nuances saisies, comme vous voyez, mais enfin deux nuances, — et pas une de plus. D'un autre côté, pas un portrait non plus qui fasse voir un homme, et quels
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Iiomines Ciœllie n'a-t-il pas connus ? Il avait connu Herder, qui, par parenthèse, avait beaucoup pesé sur lui, Klopstock, Schiller, Lavater, une foule d'autres célèbres dont il j)arle, et qu'il ne montre pas. 11 avait vu Napoléon, qui cherchait partout des poitrines pour y attacher sa Légion d'Honneur, et qui, aussi faible que madame de Staël ce jour-là, crut que c'était là une poitrine, que celle de Gœthe, qui grandirait son institution. Il la croyait une poitrine européenne, et elle n'était qu'allemande. Gœthe ne dit même pas l'influence qu'Herder exerça sur son esprit. Le vague sur les hommes et les choses est comme l'atmosphère de sa pensée, et c'est même l'indéfini, l'indéterminé de ce vague qui donne à sa phrase l'apparence de draperie flottante qu'on prend pour de la majesté d'écrivain, comme on prend son parti de s'intéresser petitement à tout et de ne s'émouvoir grandement de rien pour du calme olympien et de la jupitéréenne sérénité.
Du reste, si le peintre manque aux Mémoires de Gœthe, le fond des mémoires manque au peintre. Rien d'ennuyeux (ah î toujours l'ennui !) comme cette vie allemande, bourgeoise et aulique d'une petite cour d'Allemagne, rien de plus bète que les événements de la vie de Gœthe depuis Strasbourg jusqu'à Weimar. A Strasbourg, pourtant, où il écrivit Werthei^, il fut jeune et il fut amoureux ; mais les amours de Gœthe sont de niaises et lourdes amourettes, car il a trouvé le moyen de faire lourd ce mot si léger et si français d'amourettes, qui ne sont plus chez lui que les enfantillages des mariages entre petits garçons et petites filles, quand le temps des poupées et des polichinelles est passé. Gœthe (à bien dire) n'a jamais été amoureux. Ce grand Lindor littéraire n'était pas troussé pour l'amour. 11 n'avait pas plus le génie du cceur que l'autre génie... Il y a dans son Voyage à Rome une aventure d'amour • — vertueux — avec une jeune et ravissante Milanaise, qui peint trop bien Gœthe pour que je ne la raconte pas en cette étude sur
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sa nature intellectuelle et morale, c'est-à-dire sur la valeur absolue cle cet homme si étrangement et si prodigieusement surfait.
Il se résigna au triste dénoùment de cette aventure avec la facilité et la sagesse d'un homme qui veut bien ornementer sa vie d'un sentiment, mais qui ne veut pas l'en agiter. Les détails de sa dernière entrevue avec cette jeune Milanaise pouvaient être charmants, mais il ne les a pas vus, ce guetteur de statues et de peintures, qui tournait autour des moindres bibelots d'atelier pour en admirer les incertaines perfections. Un romancier — et il était romancier — eût pu tirer un grand parti de ces détails, mais lui, non. Ecoutez !
Ils s'aiment, — et ils se quittent, n'ayant pas beaucoup appuyé sur des sentiments trop tendres pour ne pas vibrer fort au moindre pressement, au moindre contact. Le frère de la jeune fille est survenu. Donc, tout s'est passé sagement, — avec une sagesse nuancée de tendresse et de mélancolie. On ne se reverra plus jamais. Gœthe s'en va. Le cocher qui l'attendait en bas s'en est allé flâner, laissant là sa voiture. Gœthe
envoie un petit garçon le chercher, quand la jeune Mlle, qui a voulu le voir partir, met la tète à la fenêtre d'un entresol très bas, et elle l'aperçoit hors de la voiture. Alors ils se parlent ainsi en attendant le cocher. Scène délicieuse, que je vois, moi, à travers les indications sans netteté et les silences de ce récit impassible. Les coeurs^ qui se sont contenus jusque-là, débordent. Les mots suprêmes viennent aux lèvres, les larmes déjà sont aux yeux. Un homme passionné remonterait...
Gœthe ne remonte pas. Le cocher l'emmène. Il a senti le charme amer et doux de ce moment, mais ce moment irrésistible ne l'a pas vaincu, — ne lui a pas fait fondre le cœur. . . Remonter et l'enlever, elle ! faire tenir toute sa vie dans ce moment! ce n'était pas possible à cet épicurien prudent, à ce dilettante d'art et de jouissance sans danger, qui regagnait son Allemagne et qui emportait, parmi les plâtres achetés à Rome, son sentiment comme un plâtre de plus.
Ah î plâtre toi-même, je te casserai !...