LA SCIENCE
Le Gœtlie littéraire, — le Gœthe de la traduction des OEuvres complètes^ de M. Porchat, est maintenant épuisé, et on a pu juger ici, en connaissance de cause, de la force de sa littérature et de la légitimité de sa gloire. Seulement, cette étude ne serait pas complète sur cet homme qui se croyait complet si je ne disais pas un mot du savant qui était sous le littérateur, en Gœthe, et de l'homme, enfm, qui était sous le littérateur et le savant ; car l'homme fait partie du génie ou du talent qu'on a, et, je le prouverai à propos de Gœthe : les hommes qui ne sont pas plus grands que leur génie n'ont pas un génie qui soit vraiment grand.
Gœlbe, qui fut plus petit que le talent qu'il avait, quoique ce talent ne fut pas, comme on l'a vu, très grand, n'a ni beaucoup de critiques ni beaucoup de biograpbes, et si cela étonne au premier coup d'œil avec sa célébrité, cela se comprend au second. Quand la gloire d'un homme est très discutée, les critiques et les biographies affluent de toutes parts. Mais quand cette gloire terrorisante paraît indiscutable aux lâches de l'esprit, qui sont nombreux, allez ! l'homme, cet idolâtrenaturel, met devantelle, dans la poussière, son pauvre cerveau démantibulé. Et c'est le cas, honteux pour l'humanité, quand il s'agit de Gœthe. J'ai vu traîner devant lui le front de Sainte-Beuve.
Pour ma part, dans l'état actuel de la littérature, Eckermann n'étant qu'un domestique, je ne connais guères à Gœthe que trois biographes dont on puisse parler ; lui sur lui, d'abord, le vieux Narcisse qui se contempla toute sa vie dans toutes les ornières et les gouttes d'eau de ses œuvres ; lui, le père à tous ses autres biographes, et dont est particulièrement issu M. Henry
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Lewes, qui a fait une Vie de Gœthe visant à l'importance, en Angleterre, ce i)ays classique de la biographie ; et finalement M. le professeur Faivre, en France, moins biographe, il est vrai, que critique, et qui, en sa qualité Je critique et de savant, a su, un peu mieux que les autres, échapper aux bassesses de l'adoration universelle.
Il n'en est pas tout à fait net pourtant. M. Ernest Faivre n'a pas traduit — à la Porchat — les œuvres scientifiques de Gœthe. Il ne s'est point attelé à ce baquet, comme le malheureux M. Porchat, aux fortes bricoles d'x\uvergnat-traducteur, s'est attelé à la rude charretée des OEuvres littéraires... complètes ! M. Faivre a lu attentivement les ceuvres scientifiques de Gœthe, — c'est déjà bien joli comme cela, — et, dans un livre substantiel en tout ce qui ne touche pas directement à Gœthe, il les a jugées... timidement, il est vrai; car le formidable coup de gong de la réputation de Gœthe a dû agir sur les nerfs
mandarins du professeur, puisque M. Faivre est un professeur. Gœthe est né mandarin, et il a tant ajouté de boutons à sa culotte de mandarin qu'il doit être cher à tous les professeurs, à tous les candidats aux Instituts, amoureux tous de cette culotte. Mais le professeur, en M. Faivre, a voulu résister à cette fascination chinoise. Il ne s'est pas risqué à dire que Gœthe eût la grande vocation scientifique. Gœlhe, qui avait également toutes les vocations, depuis celle de la géologie jusqu'à celle du jeu de piquet, depuis celle du chimiste, et même de l'alchimiste, jusqu'à celle du danseur et du patineur, — rappelez-le-vous patinant avec la pelisse en velours rouge de madame sa mère î — Gœthe, qui était apte à tout, ce qui équivaut à dire qu'il n'avait la vocation de rien, n'était pas plus pourvu de la scientifique que de la littéraire... Médiocre en science comme en littérature, mais attentif, et, par le fait de l'attention, arrivant jusqu'à un certain degré de sagacité relative, il eut le mérite, en histoire naturelle, d'entrevoir Vimité de compositiotï, mais le bonheur (plus grand que le mérite)
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(l'avoir, [>our le dire cl l'apprendre au monde, la grande voix de Geoffroy Saint-IIilaire, ((ui, lui, la démontra, et qui reconnut, avec la magnanime bonne foi du génie, que GcL'lhe en avait eu la lueur... La métamorphose des plantes fut, en botanique, un titre pour Goethe, dans l'ordre de la science, ainsi qu'en anatomie la découverte de l'os intermaxillaire. Mais après ces trois observations, exactement faites 'on ne nie rien en cette étude), il faut arrêter et fermer modestement l'inventaire de Gœtlie. On n'y trouve plus, en effet, que du fatras, correspondant scientifiquement au fatras littéraire des Proverbes, des Distiques, de Poésie et Vérité, des Prophéties de Bacis, des Dialogues des émigrés allemands, etc., etc. Quant à son Optique, sa Théorie des couleurs ei sa Critique de Xewton, la plus grande prétention de toute la vie de Gœthe, il faut voir dans son livre ce qu'en pense le professeur Faivre, malgré le coup de gong sur ses nerfs. Moi qui ne suis pas un savant, je n'ai pas d'opinion à exprimer sur le plus ou moins de fausseté des idées de Gœthe contre la théorie inéhranlée,
sinon inébranlable, de Newton ; mais ce que je puis et même ce que je dois constater, c'est l'outrecuidance d'orgueil, la fureur d'entêtement, le radotage enragé de cette incroyable prétention. Le seul chagrin de la vie de Gœthe, de cet insolent de bonheur, de ce Nabuchodonosor qui resta sur pied et à qui Dieu n'a pas fait manger l'herbe à laquelle il avait droit, a été le peu de succès de sa Critique de Xewto7i et le mépris dans lequel elle est tombée. Il tenait à cette théorie contre Newton plus qu'à son Faust... comme M. Ingres tenait plus à son archet qu'à son pinceau, et mademoiselle Mars à sa voix chantée, qui était médiocre, plus qu'à sa voix paillée, qui était divine. Ce qui ne veut pas dire que le Faust de Gœthe soit divin.
Du reste, c'est le sort de cette théorie d'avoir vengé les gens d'esprit, insultés par l'outrageante fortune de Gœthe. Jusque-là, il n'était qu'insupportable, ce grand Turcaret littéraire. Mais à partir de sa théorie contre Newton, il fut ridicule ; malheureusement, ce fut dans un cercle où les connaisseurs en ridicule n'étaient
pas nombreux et manquaient de gaîté. Toujours le même homme qu'en littérature, Gœthe voulut embrasser à la fois toutes les sciences naturelles, et il ne donna dans aucune ce coup de [)ioche du génie qui va jus([u'au roc. Il n'était guères propre qu'à quêter dans tous les buissons de la science, comme le chien de chasse qui évente le gibier... Espèce de lévrier scientifique, qui a fait lever deux ou trois lièvres. Mais avec sa capacité distraite par toutes les vanités contemporaines, avec la facilité d'un esprit qui glissait sur tout et ses flâneries éternelles dans toutes les voies de l'érudition, eût-il pu être davantage? Il y aurait une réponse terrible à cette question, si ses admirateurs la posaient, et c'est la théorie contre Newton. Oii l'avait- il prise, cette théorie? Rapprochement piquant pour nous, mais accablant pour Gœthe, avant lui, immédiatement avant lui, un homme s'était élevé cyniquement contre Newton, et c'était... qui? Etonnez-vous ou ne vous étonnez pas : c'était Marat !
Oui ! Marat, avant d'être Marat, et n'étant encore que le médecin du chenil de Versailles ;
Marat, qui, comme Gœthe, avait des aptitudes scientifiques, et qui a fait sur le feu, la lumière, les couleurs, des recherches qu'on respecte encore à ce qu'il paraît. Marat, esprit logiquement révolutionnaire, avait sans doute voulu préluder au régicide politique par le régicide intellectuel. Mais il avait été moins heureux avec la tête de }se^vton qu'avec la tête de Louis XVI. Il Favait trouvée trop difficile à couper, et elle était restée sur les épaules immortelles où Dieu l'avait mise, comme un phare de lumière inextinguible pour tous les envieux de l'avenir. Gœthe, qui partageait les idées de Marat, reprit la tentative de Marat après l'avoir glorifiée; seulement, écrasé sous le livre de Newton, il s'en vengea dans ces paroles étonnamment jolies et poétiques : (( Le livre de Newton est un micmac de choux « et de RAVES, — (il y a toujours un peu de chou- « croûte dans le cerveau allemand de Gœthe), — « et il causera aux gens bien élevés autant à'aver- (( sion qu'il m'en a inspiré quand ]QVdi\parcoiuni, » car il ne dit pas lu. Il suffit de parcourir Newton pour lui répondre et pour l'anéantir 1 C'est le trait
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le [iliis lin ol le i>lns exquis de ce petit morceau déjà si ex(jnis. Ici on sort de l'impuissance de l'esprit pour entrer dans toute la folie de l'orgueil. « J'ai beau faire pour être modeste, — disait Voltaire, — il m'est impossible de croire que je suis un sot. » Gœthe écrit moins gaîment : « Pour faire « époque dans le monde, il faut une bonne tête (( et un grand héritage. Napoléon a hérité de la ". révolution française, Pierre le Grand de la «; guerre sibérienne, Luther de l'ignorance du (( clergé, MOI de Terreur de la doctrine de (( Newton. »
Certes ! si après avoir écrit cela il est impossible à Gœthe de se croire un sot, c'est qu'il est plus fort que Voltaire.
Arrêtons-nous donc à ce mot d'un Kepler sans génie. D'ailleurs, après cet écrasement de Gœthe sous cette montagne de Newton, il n'y a plus à voir que Thomme, dans Gœthe, à travers les ruines du savant et du littérateur, il n'y a plus à interroger que la biographie. Celle qu'a publiée
M. Henri Lewes en Angleterre est, je crois, de 1855. C'est une des plus modernes, si ce n'est pas la plus moderne. L'auteur, M. Lewes, n'est ni un savant, ni un critique, ni un philosophe; c'est tout simplement, un hiographe, et, je l'ai déjà dit, dont la biographie sort de l'autobiographie de Gœthe comme un enfant sort de sa mère. Monumentale de longueur, cette biographie n'en est pas moins vide de choses nouvelles, comme la tour de la Faim, remplie seulement de choses qu^e Gœthe a jetées par tous ses écrits dans la circulation et qui courent le monde depuis longtemps. M. Henri Lewes n'a pas la rougissante pudeur de M. Ernest Faivre, qui ne veut pas être fasciné par Gœthe et qui l'est un peu par sa culotte de mandarin. Le Saxon, lui, est plus résolu. Il est complètement fasciné et il ne s'en cache pas. Il n'a pas le coup de tam-tam de la réputation de Gœthe dans ses petits nerfs, comme M. Faivre ; il Ta dans ses gros muscles et au centre même de son cerveau. Dès les premiers jugements d'ensemble qu'il porte sur l'organisation de l'homme dans Gœthe, on reconnaît
la vibration staclique. On reconnaît la résonnance de la bayadère au tambourin d'or (^mais sans le tambourin) qui a dansé devant Gœthe, l'idole allemande-indoue, comme David devant l'Arche, et qui, avec son livre sonore De V Allemagne, a imprimé une oscillation qui dure encore à l'air ambiant européen.
Toutes les métaphores surannées qui ont passé gur la figure de Gœthe et la lui ont allongée depuis madame de Staël y repassent, dans le livre de M. Le^ves, et, quoique retapées à l'anglaise, terriblement défraîchies. L'idée commune y plane sur ces ailes d'oie, d'envergure de condor, qu'a l'idée commune, qui voudrait, au besoin, tasser tout l'esprit humain sous ces bêtes d'ailes. Gœthe, que nous avons cherché à voir clairement dans ses écrits tel qu'il était, ce bimbelotier d'érudition allemande, dans sa nature moyenne et sa forte mémoire, cet égoïste sec qui remonte son àme comme un horloger remonte sa montre, avec la précaution qu'il faut pour ne point la casser, redevient, dans le livre de M. H. Lewes, le grand préjugé, — la grande
pagode qu'il aiïecta d'être toute sa vie. . . le Messie poétique, philosophique et scientifique des temps modernes, mort sans calvaire, sous les courtines d'un ht bien chaud, après quatre-vingts ans de bien-être, et dont une conjonction d'étoiles (rien que ça!) annonça la venue au monde sublunaire en 1740 de notre âge fortuné. Cette légende magnifique, ce n'est pas M. Lèvres qui l'a inventée pour le compte et l'honneur de Gœthe, mais il l'a répétée de Gœthe lui-même. Gœthe, le penseur du xix* siècle, l'incrédule Arlequin fait des pièces et morceaux de tous les systèmes, depuis Platon jusqu'à Leibniz, ce pieux impie qui dit également, dans la même ipage^Dieu et les dieux, a parlé le premier des étoiles qui ont conjoint à sa naissance. Est-ce orgueil ou crédulité? C'est probablement l'un et l'autre. Mais toujours est-il que Gœthe, ce Gargantua de Gœthe, a eu la bouche assez grande pour avaler cette immense bourde de l'astrologie judiciaire, et sans rire, peut-être parce qu'il l'avalait, tandis que M. Henri Lewes, qui ne l'avale point, ne rit pasi