‹ Goethe et DiderotChapitre 26 sur 37 · RESUME · texte numérisé non relu

RESUME

Eh bien, c'est cet imperturbable sérieux, qui se retrouve partout dans la vie de Gœthe et que tout le monde a gardé avec Gœthe, même quand il hasarde des bouffonneries de cette force... d'étoiles, c'est ce sérieux qui a fait de Gœthe ce qu'il est, — c'est-à-dire une momie morale, qui n'a jamais vécu et dont on veut faire un grand homme!

J'ai dit au commencement de cet article que les hommes de génie devaient être plus grands que leur génie pour être grands, ou que du moins leur génie devait faire équation avec

leur âme. La preuve de cela est à toute page de l'histoire. Jean-Jacques Rousseau avait l'âme basse; Pascal, de toutes les manières supérieur à Rousseau, l'avait troublée, violente et tremblante. Aussi ne furent-ils tous les deux que des génies relatifs, fragmentaires, sans équilibre, sans solidité et sans harmonieuse grandeur. Gœthe,né froid comme un cétacé, aurait, ce que je lui refuse, du génie, qu'il n'eût jamais eu le suhstraci du génie, le candélabre d'une âme sur lequel il put s'allumer. Mais ce qui a fait encore plus de tort à la moralité qu'il avait peu qu'au génie qu'il n'avait pas, c'est le sérieux avec lequel le monde tout entier a toujours accueilli le Gœthe intégral, avec toutes les sottises de son esprit, toutes les prétentions de sa vanité, toutes les extravagances de sa fantaisie. Le monde a communié placidement et respectueusement avec tout cela.

Des passions, excepté des passions scientifiques ou littéraires, Gœthe n'en avait pas. Des vices, je ne lui en connais qu'un, — car le vice, c'est une habitude... Il fut un concubinaire peu-

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(lant plus de quinze ans de sa vie. Il était né pour le concubinage, cet homme des Affinités électives.

Comme Rousseau, qui avait été laquais, 31. le conseiller d'Etat de Gœthe finit par épouser sa servante. Cette servante valait mieux que l'ignoble Thérèse, pour laquelle Rousseau ne se mésalliait pas, mais elle n'aurait pas mieux valu que l'Europe n'eut rien dit du tout de cette accointance du grand Gœthe, faisant du concubinage avec tranquillité sous l'œil de son prince et du monde. La morale et protestante Allemagne eût accepté la situation, comme elle l'a acceptée de cet homme à qui tout fut permis, même d'être ridicule, sans perdre de son effet de dignité. Quand cet Artaban de la littérature se permettait des choses sans fierté qui juraient avec ses attitudes, si l'opinion publique l'avait cinglé- de temps en temps du coup de cravache d'un éclat de rire il se serait douté qu'il y avait peut-être des choses qui méritaient le respect autant et plus que lui, et il eût compté avec elles.

Du reste, cette Capoue d'un bonheur permanent dans laquelle il passa ses jours, et qui, vu sa froideur, l'a durci plus que corrompu, cette Capoue était, de splendeur extérieure, proportionnée aux exigences de son âme. Ah ! ce n'était pas un satrape que cet x\rtaban. Il a fait le Divan, mais ce n'était pas un calife. Cet homme des yeux, qui ne parlait que de ses yeux, qui ne vivait que par ses yeux, ne leur donna jamais des bains d'or et de pourpre. Sa maison, à ce poète, manquait profondément de poésie. Cet amoureux des beaux marbres n'avait chez lui que des plâtres... Il s'asseyait, non pas, comme le cardinal capucin Micara, sur un escabeau devant l'ambassadeur d'Autriche debout, pour lui faire respecter la fière austérité de la sainte Eglise, mais il s'asseyait sur une chaise de bois pour souper maigrement entre deux chandelles, se posant, il est vrai, entre ces deux chandelles, le problème qui n'a cessé de tourmenter sa vie et sa pensée et que l'invention de

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la bougie a résolu : comment se passer de mouchettes?... Epicurien comme il était sloïque, — à bon marché, — il ne s'abstenait pas, mais il n'usait point. Il n'était pas sage, mais mesquin. Et là, comme partout, dans le conseiller d'Etat solennel comme dans le poète qui posait dans son auréole, je retrouve, de même qu'un rat dans une grande armoire, mon éternel petit bourgeois.

Mesquinerie! égoïsmel bourgeoisisme ! Est-ce pour cela qu'il fut tant aimé de tout le monde, cet homme qui n'aima personne ? La mesquinerie, l'égoïsme, le bourgeoisisme se reconnaissaient-ils en lui et s'adoraient-ils, en l'adorant? Je ne sais, mais tout le temps qu'il a vécu jamais chapelle ne fut plus hantée par les pèlerins que sa maisonnette de Weimar... L'Europe y déferlait en flots incessants. Ce favori du monde, à qui le monde a donné tout ce qu'un roi imbécille peut donner à un favori, reçut du monde le don du génie, de la passion, et même des larmes, qu'il n'avait pas et qu'on lui inventa.

Des statues, à présent, tout le monde en a ; mais des mots mortuaires, qui durent plus que des marbres, on lui en fit. En mourant il dit le mot de tous les mourants et de tous les malades : il demanda de la lumière, toujours plus de lumière! Peut-être pensait-il au problème des chandelles sans mouchettes qui le hantait à sa dernière heure... Et Ton mit sous son mot une intention et une aspiration sublimes. Sceptique qui n'avait bu qu'un coup de Spinoza et dont rivresse ne dura pas, il s'était toujours trouvé si commodément dans la vie qu'il pouvait bien ne pas vouloir finir et désirer l'immortalité.

Exemple unique dans l'histoire littéraire, où tant d'usurpations se sont produites et tant de faux mérites étalés, mais aucune dans des proportions d'un colossal si prodigieux. On ne le lit guères déjà; bientôt on ne le lira plus. Mais, comme les rois persans, il gagnera à être invisible. Rien n'y fera, pas même cette étude entreprise contre l'imbécille routine de sa renommée. La moralité de ce travail ne regarde pas Gœthe,

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qu'on ne moralise pas plus mort (|ue vivant. Elle est pour nous. Elle est pour dégoûter de la gloire les esprits fiers (s'il en est) qui pourraient l'aimer!

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