‹ Goethe et DiderotChapitre 27 sur 37 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Les frères Garnier ont-ils flairé le vent de matérialisme qui court et frissonne, en ce moment, sur la France, pour avoir pensé à publier les Œuvres complètes de Diderot? Je ne le crois pas. Ils ont publié Diderot parce que c'est Diderot et que Diderot est un gros personnage, enflé comme une bulle de savon par la Critique moderne, et même à l'état du ballon pour l'énormité... La Critique moderne, la Critique romantique, a placé Diderot à une hauteur où

son propre siècle — le siècle de FEncyclopédie pourtant! — ne l'avait pas mis.

Jean-Jacques Rousseau et Voltaire — ces mange-tout — avaient dévoré tout ce que le xviii^ siècle avait de gloire à donner. Rappelezvous cette fameuse tabatière — car la gloire est quelquefois grotesque, pour dégriser d'elle ceux qui l'aiment trop, — sur laquelle trois philosophes étaient représentés, comme trois rois sur une médaille, avec cette inscription prudhommesque : « au flambeau du genre humain! » C'étaient Voltaire et Rousseau, mais le troisième, ce n'était pas Diderot : c'était Franklin. Diderot ne faisait point partie de ce ridicule candélabre à trois becs. Sous le premier Empire, la Critique fut assez indifférente pour Diderot, mais, quelque temps après 1830, une réa(îtion se fit en sa faveur. Les Allemands, avec lesquels il a plus d'un rapport intellectuel, le tenaient en grande estime, et nous, en ce temps-là, nous tenions en grande estime les Allemands. Cette grosse nourrice de madame de Staël nous avait fait assez téter de ce biberon-là. . .

A cette époque, Diderot fut vanlé à outrance. Les Romantiques, ces pleurards à nacelles^ ne riaient pas beaucoup et ils faisaient les éclievelés. Ils opposèrent au rire de Voltaire l'enthousiasme de Diderot. Janin Texalta et l'imita. Il toussa et cracha comme lui. Sainte-Beuve dit même un jour, avec un sentiment mouillé, (jue « Diderot était le seul homme du XVIII'' siècle avec lequel il eût aimé à vivre », et qu'est-ce que cela pouvait nous faire?... Mais les hommes à la suite de tout homme arrivé — et Sainte-Beuve est arrivé à se faire prendre pour un maître de la critique — trouvèrent peut-être que c'eût été un grand honneur pour Diderot de vivre avec Sainte-Beuve, quoiqu'ils n'eussent pu rester ensemble seulement deux jours.

En effet, Diderot, c'était la discussion faite homme. C'était le haut bavardage incontinent, le ruissellement de la parole tombant incessamment du sommet d'une tête fumante. Il fermait les yeux et ouvrait la bouche, et cela partait, et ruisselait à noyer cinquante petits

Sainte-Beuve là-dedans î Sainte-Beuve n'aimait pas la discussion, qui lui faisait rougir les oreilles et bégayer sa langue pointue, de colère et de contrariété... Dans ces a«\'alanches du verbe de Diderot, le pauvre Sainte-Beuve n'aurait trouvé ni la place ni le temps de glisser une de ses anecdotes ou un de ses aperçus, qu'on n'aperçoit plus à quatre pas, tant ils sont fins. Diderot aurait trop rappelé Cousin à Sainte- Beuve, Cousin qu'il admirait respectueusement, mais à distance, craintif comme un lièvre devant ce bombardant philosophe. Quant à Janin, c'est autre chose. Tout bavard qu'il fût, comme Diderot, il aurait avalé ore profundo Diderot tout entier, mais pour nous le rendre. Et il nous Ta rendu une fois. Il a continué le Xeveu de Rameau. Une éructation de Diderot assez retentissante, et qui prouve à quel point il en avait bu, Jules Janin!

C'est donc Diderot, la coqueluche de ce bout de siècle, que les frères Garnier sont en train

d'éditer, sans se soucier davantage de ce qu'il doit y avoir de justifié par la valeur intrinsèque de l'homme dans la publication de ses œuvres complètes. Les œuvres complètes d'un homme disent très haut que tout est à lire dans cet homme et qu'il est complet comme ses œuvres. En est-il ainsi de Diderot, l'homme qui a le plus roulé de fatras dans le fracas de ses œuvres?... Les éditeurs ne sont pas des critiques. Ils appliquent leur nez commercial à des melons et ils les vendent quelquefois... comme des ananas. Lu une fois, Diderot mérite-t-il d'être relu? Vaut-il la peine d'être rangé fastueusement sur les rayons d'une bibliothèque, souvent pour y rester comme une momie, relié en veau ou dans sa propre peau?... Mérite-t-il de faire partie de la bibliothèque d'un homme de goût, si ce n'est comme les livres que Joubert — un critique bien autrement exquis que Sainte-Beuve — mettait dans la sienne? Joubert coupait délicatement dans les livres les plus majestueux et les plus consacrés par Tadmiration des imbécilles les passages qui lui plaisaient, et jetait

inquisitoriahment le reste au feu. Il serait curieux de savoir ce qu'il eût conservé de Diderot. Joli problème à résoudre pour la Critique. L'idée d'une statue faisait trembler lord Bvron, qui la méritait. Il trouvait même qu'il y avait de V affectation dans un buste. Eh bien, le talent de Diderot mérite-t-il cette illustration des (( œuvres complètes », qui est comme la statue en pied des grands écrivains?

Cet immense bavard, de la plume comme de la langue, a beaucoup écrit. Il avait une nature de bénédictin, ce malédictin, et les frères Garnier ne sont pas à l'extrémité de leurs peines s'ils publient, avec les livres spécialement signés de Diderot, les articles qu'il confectionna pour l'Encvclopédie; car c'était un confectionneur, dont la tète, mise en branle, ressemblait à un métier. Aujourd'hui qu'on annonce ses ceuvres complètes, on publie un premier volume qui ne donne pas un grand appétit pour ceux qui vont suivre. On l'intitule crânement Philosophie, — et il renferme tout le contraire d'une philosophie : la Promenade cïun sceptique et les Pensées

philosophiques ^ de nom, mais, de fait, seulement hostiles au christianisme. On y trouve encore V Essai sur h mérite et la vertu qui n'est qu'une traduction de l'anglais, la dissertation intitulée la Suffisance de la religion naturelle, et les Lettres sur les aveugles et sur les soui^ds-miiets. Bagage pesant de 492 pages! Le tout, nous disent les éditeurs, doit être précédé d'une Notice sur Diderot et sur le mouvement philosophique au XVI 11*^ siècle, qui n'y est pas et qui sera de M. J. Assézat. Je n'ai pas l'honneur de connaître M. Assézat. Gonnaîtrai-je plus tard sa notice?... Il y a comme cela de par le monde de la librairie des messieurs dont la fonction est de faire des notices sur les livres, et qui sautent ainsi sur les épaules des auteurs connus pour qu'on les voie. Je ne demande pas mieux que de les regarder, et même je n'ai rien à dire à ces grimpeurs s'ils ont quelque chose à me montrer... qui ne soit pas ce que les singes montrent ordinairement quand ils grimpent.

Le morceau le plus intéressant de ce volume n'est pas de Diderot ; il est de sa fille, madame de Yandeul, qui a écrit une biographie de son père. On l'avait déjà publiée plusieurs fois, mais en la mutilant. Aujourd'hui la voici tout entière. Elle éclaire Diderot d'une lueur adoucie; mais sous les velours du pastel filial le vrai Diderot n'apparaît pas dans la réalité de sa nature. Madame de Yandeul, qui devait admirer son père, le voyait en pantoufles et en robe de chambre dans son étage de la rue Taranne, — un intérieur à la Chardin, — travaillant comme un bœuf qu'il était encore plus qu'un taureau ; mais elle ne le suivait pas au café Procope et autres théâtres d'une vie dégingandée, déboutonnée, qui avait ses heures de bohème et même ses quarts d'heure de satyre. Diderot n'avait pas que la passion du travail. Madame de Yandeul a raconté ses deux concubinages successifs, qui durèrent des années, avec madame de Puisieux et mademoiselle YoUand, et sur lesquels une femme qui n'aurait pas été du xviii^ siècle aurait eu la pudeur de se taire. Mais on n'est

pas impunément la lille de Diderot, qui, toute sa vie et dans tous ses écrits, a méprisé et nié la pudeur. Romantique, précurseur des Romantiques par le ton de ses écrits et par son théâtre, Diderot fut aussi le précurseur du Rolume tel que le xix® siècle l'a inventé et vu dans son débraillement le plus complet. Malgré ses phrases sur la modération et sur la vertu, Diderot, aussi faux que Sénèque, dont il a écrit la vie, — car l'eau va toujours à la rivière et les menteurs vont aux menteurs, — Diderot, l'auteur des Bijoux indiscrets^ cette saloperie, était, de nature, un cynique, qui cachait parfois son cynisme sous un grand geste de père noble ou sous une ronde bonhomie. Il ne l'a pas caché toujours. Le Neveu de Rameau est évidemment un portrait qu'il ht de lui-même en charge, et qui n'est qu'une charge, au fond, « charbonnée », comme les vers de Faret dont parle Doileau quelque part, « sur les murs d'un cabaret», seulement, convenons-en, avec un charbon qui flambait ! Diderot pratiqua son Paradoxe du ComeW/e/î avant de l'écrire. Tout jeune, il tira

de l'argent d'un carme déchaussé, son parent, qui croyait sa tète propre à devenir celle d'un apôtre, en lui faisant avaler que ses dettes payées il entrerait au couvent ; et, ses dettes payées, il fit moqueusement la révérence au carme et pirouetta... La pastelliste au crayon blanc, madame de Vandeul, appelle simplement cette scapinade une étourderie, mais il n'en reste pas moins certain que Diderot avait en lui du sycophante. Avant d'être le carme... qu'il ne fut pas, il avait déjà voulu être jésuite et il avait même porté le cilice. Etait-ce un échauffement de cette tète qui fut toujours échauffée, ou tartuferie ? On peut douter, car cet homme emporté de tempérament et de phrase, croirait-on, savait quand il le fallait être un tartufe, comme le prouvent suffisamment les notes qu'il mettait aux textes impies de ses écrits quand la peur le prenait de M. le lieutenant de police. Il n'était pas le Polyeucte de la philosophie, et il se maintint bien avec le proconsul Malesherbes, qui lui gardait ses papiers de l'Encyclopédie pour lesquels son devoir aurait été de le châtier. Misé-

rable [)révaricalion, que la défense de Louis XVI n'efface pas. Si souple cependant qu'il fut, ce saltimbanque de Diderot, il ne put jamais parvenir à être autre chose qu'un cuistre brillant. Il était de basse extraction et il fut toujours de mauvaises manières. 11 demeura toute sa vie un petit bourgeois de Langres, et plutôt Champenois que Bourguignon, qu'on entrevoyait perpétuellement à travers cette tète de buste antique que Houdon lui avait sculptée. Et rien n'y fit, à cela. Xi la bonne compagnie, cette bonne compagnie du temps qui ouvrait ses bras aveugles aux gens de lettres qui lui baisaient platement le pied, comme ce Normand de Rollon à Charles le Sot, dit le Simple, pour le renverser! ni son séjour à la cour de Russie quand Catherine II, affolée de philosophes, malgré son bon sens d'homme d'Etat, l'y fit venir, le roulant, ce bourgeois dépaysé, dans les mêmes flatteries et les mêmes fourrures que Voltaire, qui, du moins, savait les porter. Toujours il resta le Diderot de Langres, le bourgeois, non gentilhomme, mais familier avec tout le monde comme M. Jourdain avec

son gendre, et tapant sur les cuisses de toutes les personnes auxquelles il parlait. C'était le bord de sa tribune, à cet orateur ! S'il avait vécu du temps de M. Thiers, il aurait aussi tapé sur le ventre de lord Grey... Et on raconte que sur ce point il était si incorrigible que l'impératrice de Russie lui dit un jour, avec une condescendance et une impertinence également impériales : (( Ne vous rendez pas malheureux, monsieur Diderot, et gardez votre mauvais ton si cela vous gêne de le quitter. »

Certes ! madame de Vandeul ne se doute pas d'un Diderot pareil, et pourtant c'est le Diderot véritable, et sans les adoucissements du pastel. Il fut longtemps l'ami de Rousseau, et on le conçoit. Il y a des analogies entre ces deux esprits inflammatoires, entre ces deux philosophes de bas lieu et quelquefois de mauvais lieu. Mais, rendons justice à Diderot, il était plus sain que Rousseau et surtout moins abject. Rousseau n'aurait jamais osé, lui, s'élever à la familiarité de Diderot. Dieu sait comme il trembla dans sa peau de laquais, un jour, à l'idée d'appeler son

chien Duc devant le duc de Montmorency, et il l'appela Turc. Ce jour-là, cet homme gauche et toujours embarrassé eut l'esprit d'un de ses camarades, Frontin, Grispin, ou Scapin. Diderot, pas plus que Rousseau, ne ressemblait à Voltaire, si ce n'est par la haine qu'ils portaient tous trois au catholicisme. Mais quelle différence entre la nature de ces pacants et la nature aristocratique de Voltaire ! Voltaire haïssait Dieu et riait contre lui, comme Satan, qui est de bonne maison et qui a plus d'esprit que les autres diables dont il est le chef. Mais Diderot et Rousseau haïssaient Dieu sans pouvoir rire, sérieux, lourds, pesamment insolents. Voltaire a beau être fils de tabellion, il est grand seigneur par l'esprit et par les manières comme Fronsac. il est duc par l'esprit et par l'impertinence, et même grand-duc... 11 a travaillé malheureusement aussi à la Révolution française, comme on travaille à la tapisserie des Gobelins, sans voir ce qu'il faisait; mais il aurait encore vécu quand elle s'allongea, la grande Brute sanglante, qu'il l'aurait maudite de toutes les forces de son

esprit, qu'elle outrageait. Il était trop Voltaire pour mourir comme Chénier. Mais, s'il n'avait pas jeté sa tête à la face de la révolution, bien certainement il y aurait jeté sa perruque! Diderot, lui, eût été ardemment révolutionnaire. 11 aurait siégé à l'Assemblée nationale auprès de l'abbé Fauchet, le Diderot des évêques constitutionnels, et il se serait fait couper le cou avec Fauchet et les Girondins, ces oies qui chantaient comme des cygnes, ce qui n'empêcha pas le grand cuisinier révolutionnaire de leur couper la gorge à tous et de les mettre dans son pot. Diderot est à peu près en tout l'opposé de Voltaire, et il le fait aimer ; premier crime. Le second est plus grand. Quand l'esprit français mourait avec Voltaire, l'esprit allemand commençait avec Diderot. Par la déclamation, l'enflure, la prêcherie, le pédantisme, l'ouverture et la pesanteur des mâchoires, Diderot a dénationalisé le génie français.

11 est presque le père de Gœthe, et, comme

les pères de ce temps-ci, il vaut mieux «[ue sa j^^énitiire... El de (ail, ({iielle que soit son infériorité comme métaphysicien et comme artiste, et à mon sens il est très souvent inférieur par la forme et par la pensée, Diderot avait du moins une qualité inconnue à Gœthe : il avait la verve, la verve qui peut être parfois une exagération de la vie, mais qui, en lin de compte, est la vie. Gœtlie n'eut jamais cela. C'est un morne, un plâtre creux qui se donne les airs de l'antique, mais qui ne vit pas, qui n'a jamais vécu. Ce n'est que le singe de la vie. Diderot a du tempérament. Il a du sang dans les veines, et il l'a rouge. Il est souvent apoplectiquement déclamatoire, mais il n'est pas inerte; il n'est ni vague, ni vide, ni glacé, comme la grande idole allemande. Diderot, comme Giethe, a touché à beaucoup de sujets, mais avec un dilettantisme moins flâneur et moins badaud que Gœthe, avec une curiosité plus animée et plus profonde. Il n'y a pas touché avec la légèreté ailée de Voltaire, qui n'appuyait sur rien, comme la flamme sur les tempes de Iule (dans Virgile) ; il n'y a

pas touché avec cette ubiquité de feu qui semble partout, tant il passe vite, et qui éclaire sans dévorer... Diderot y a touché d'une main plus lourde, — de la main de l'endoctrinant et du pédant que malheureusement il avait. Voltaire est poète, et Diderot n'est qu'un pro&ateur. Il a un lobe de moins au cerveau. Mais, s'il n'a pas la puissance de Voltaire, il en a la passion, qui fut celle de leur abominable siècle. Gœthe n'eut point de passion. C'était le chambellan de l'art comme il l'aurait été d'un prince. Et voilà pourquoi l'empereur Napoléon, qui n'aimait guères que les passions qu'il inspirait, lui mit sa Légion d'honneur sur cette poitrine qui ne battait même pas pour Phidias et pour Jupiter! Diderot, après Voltaire, bien entendu, est certainement supérieur à tous ses compagnons de siècle ou d'encyclopédie. 11 est au-dessus de d'Alembert, d'Helvétius, de Galiani, de d'Holbach, de Morellet, que Voltaire appelait le brave mords -les ! de Rousseau, ce sentimental malade, sans philosophie ; mais il s'abaissa dans la même haine qu'eux et il abdiqua sa supériorité natu-

relie clans l'égalité de la même haine, — la haine de l'Eglise et de Dieu!

Et voilà le talon d'Achille chez Diderot. Voilà par où sa supériorité s'écroule. Il a attaqué le catholicisme avec plus que de la fureur, car la fureur peut être quelquefois généreuse, et, lui, il est allé dans sa haine jusqu'à l'hypocrisie, jusqu'à la lâcheté, et, ce que les gens d'esprit ne lui pardonneront pas, jusqu'à la bêtise. Eh bien, c'est son talent qui a le plus souffert de la bassesse de sa haine! Il croyait frapper sur l'Eglise, et, le malheureux, c'est sur lui-même qu'il frappait. La tète de Diderot étant donnée, cette belle tète de Houd-on avec ces yeux qui boivent la lumière et ce grand front qui la renvoie, expliquez-vous si vous pouvez les niaiseries, les sottises, disons le mot ! les inepties que je trouve, par exemple, dans les Pe7isées soi-disant philosophiques du premier volume de l'édition Garnier que j'ai là sous les yeux. C'est quelque chose d'unique. Diderot a voulu y faire le Pascal de l'incrédulité. Mais Pascal n'était pas un lâche. Il a parlé quelque part des pensées de

2^ar derrière la tète; mais les pensées de par derrière la sienne, il n'a jamais craint de les mettre par devant. Diderot, ce poltron d'idées qui a eu le cynisme (toujours cynique!) de se moquer de Polyeucte, et qui ne se serait pas fait brûler le bout du petit doigt pour la vérité, a partagé en deux son gâteau empoisonné des Pensées philosophiques ^ et celles qui sont de par derrière sa tète il les avait laissées soit en Hollande, soit à Saint-Pétersbourg, dans la bibliothèque de l'Ermitage, bien sûr que le lieutenant de police, qui avait remplacé la crainte de Dieu pour Diderot, ne viendrait pas les chercher là... Mais, à présent que nous avons les unes et les autres, nous pouvons les juger, ainsi que le Pascal à la renverse qu'a voulu être Diderot, qui n'a été que le Jocrisse de l'impiété. Le Bridoye de Rabelais s'y prend mieux. Les dernières objections du protestantisme, devenues des rapsodies, Diderot les répète sans rien y ajouter. Il secoue la vieille bouteille d'encre séchée de Luther pour en faire tomber deux gouttes encore. 11 n'y trouve que des gouttes de cette force, qui

ne tueront personne : « Qui examinera les livres (( saints? L'Église. Mais je ne puis convenir de « la vérité des livres saints que parce que l'Eglise (( est infaillible, et je n'en conviens pas. » Certes! un enfant, avec son catéchisme, briserait facilement le fil de ce cercle de Popilius, bien moins vicieux qu'imbécille. Croirait-on que, dans ces Pensées, Diderot s'amuse à jeter l'oignon des Égyptiens à la tète de la religion chrétienne, comme un voyou jette une pomme cuite à la tète d'un saltimbanque ? La pomme cuite, ici, c'est Diderot! « La raison, — dit-il, — la raison seule « fait des croyants ; » ce qui, en tout état de cause, est une bêtise. La raison ne fait que des raisonnants ou des raisonneurs. « Jésus, — dit-il (( encore dans un autre endroit, — en priant au « jardin des Oliviers, qui pria-t-il?... 11 se pria « lui-même. » Que voulez-vous qu'on dise à cela, sinon que celui qui l'écrit est un sot? Et je pourrais prendre une à une toutes ces pensées et démontrer, seulement en les citant, à quel point Diderot, en les écrivant, s'est rabougri et idiotisé.

Mais il faut arrêter tout cet échenillage. Ce premier volume de la collection future des Garnier est comme une introduction à l'ouvrage entier, et l'ouvrage entier nous passera plus tard par les mains. Diderot, surfait, grandi pour mille raisons dont j'ai dit quelques-unes et dont la plus forte et la plus actuelle est ce matérialisme qui produit des Littré en philosophie, des Courbet en art, et des Zola en littérature, déjections dernières! Diderot, mis en statue à! œuvres complètes avant d'être mis en statue de place publique comme Voltaire, doit être examiné et mis à sa place juste dans le rang littéraire par une critique impersonnelle et défmitive. Dans le volume d'aujourd'hui, intitulé Philosophie, je l'ai dit déjà, la philosophie de Diderot ne tient pas. Il n'y a que les premiers bouts du polype, les têtards de cette philosophie. Il n'y a ici encore que le scepticisme (la Promenade du sceptique), et le naturalisme (la Religion naturelle), qui devinrent bientôt ce matérialisme du fond duquel il disait : « On fait de la chair comme « du marbre, et de l'âme comme de la chair i>y

et dans la vase aussi duquel il plongea son génie, l'y souilla et l'y éteignit... Le volume que voici est en lui-même de peu d'importance. Nous n'avons pas à nous occuper de l'épais et médiocre Essai sur le mérite et la ve?'tu, qui est de Shaftesbury et non de Diderot, ni de cette Suffisance de la Religion naturelle^ qui ne lui a pas suffi, à lui, Diderot, quoiqu'il la proclamât suffisante. Pour ce qui est de sa Lettre sur les aveugles et de son autre Lettre sur les sou?xls- muets, toutes les deux de si peu de clarté dans leur exposition et de certitude dans leurs résultats, on peut se faire aveugle pour les lire et sourd-muet pour n'en pas parler. Tout ceci n'est encore que des ombres dans la caverne, mais ce n'est pas celle de Platon. Les autres volumes nous vengerontils de l'ennui causé par celui-ci, car celui-ci est positivement et mortellement ennuyeux, — ennuyeux àla manière de Goethe, qui, en ennui, est la grande manière. Diderot, qui s'apparente encore de celte façon avec Gœthe, sera traité comme j'ai déjà traité Gœthe. Ce n'est là qu'une idée générale de l'homme dans Diderot. Mais

l.i^ DIDEROT

j'examinerai encore Diderot comme métaphysicien, conteur, historien, romancier, auteur dramatique, critique d'art ou de mœurs; bref, je le suivrai dans toutes les directions qu'il a données à sa pensée. Je ferai le tour de son esprit. Quand Danton monta sur l'échafaud, il dit au bourreau, avec l'orgueil d'un mastodonte récemment sorti du chaos : « Tu montreras ma tète au peuple! Elle en vaut la peine. » Je montrerai aussi la tète de Diderot, et on verra si elle valait la peine d'être montrée.

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