‹ Goethe et DiderotChapitre 28 sur 37 · LA P II ILO SOPHIE · texte numérisé non relu

LA P II ILO SOPHIE

Les 3^ et 4^ volumes des OEuvres de Diderot viennent de paraître, et j'ai dit, si on se le rappelle, que je suivrais l'ordre de cette publication, volume par volume, pour montrer intégralement Diderot à la lumière de ses œuvres. J'ai posé dans un premier cliapitre qu'il ne fut point ce qu'on l'a cru... Le mot, si souvent cité, de madame Necker sur l'exagération de l'esprit de Diderot peut s'appliquer à sa renommée. Tout fut exagéré en lui, même sa gloire. Mais voici le revers. Les frères Garnier, qui font intelligemment leur métier d'éditeurs, ne s'en dou-

tent pas... Leur édition d'aujourd'hui, entreprise pour augmenter la gloire de Diderot, doit au contraire la diminuer. Ceux-là qui, attirés par cette omelette souftlée du nom de Diderot, achèteront ses OEuvi-es complètes, dans lesquelles rien n'est complet et où il n'y a que des fragments, — et les fragments d'un esprit victime d'une fausse et détestable synthèse, — trouveront bien lourd ce bloc, incrusté, j'en conviens, de quelques stalactites plus ou moins brillantes, et le planteront, pour n'y pas revenir, sur les rayons de leur bibliothèque, avec tant de livres qui n'en descendent jamais une fois qu'on les y a mis. Les livres de Diderot sont faits pour rester — majestueusement peut-être — comme une espèce de mausolée dans le cimetière d'une bibliothèque : car toute bibliothèque est un cimetière. Ils ne sont pas faits pour être relus. Il y a deux sortes d'immortalité parmi les hommes : l'immortalité du nom et l'immortalité des œuvres. Diderot n'aura que la première de ces deux immortalités.

Oui! le nom, et pas beaucoup plus que le

nom. Et encore, dans un temps donné et prochain, ce nom gonflé se dégonflera. Il perdra le relief que lui donne son siècle, et les lettres dont il est composé ne se verront plus guères qu'en creux, — malheureusement ineffaçables! Le nom de Diderot roulera toujours dans le torrent du siècle impur qui commence à Voltaire, l'auteur de la Pucelle, passe par Piron, le poète de rode à Priajje, et finit par de Sade, l'immonde romancier de Justine, — de ce siècle dont lui, Diderot, l'auteur des Bijoux indiscrets^ augmenta autant qu'il le put l'impureté. Impossible d'écrire l'histoire du xviii' siècle sans y rencontrer le nom et l'influence de Diderot, de l'infatigable ouvrier de l'Encyclopédie, qui a entassé la vidange de toutes les erreurs du xviii^ siècle dans cette infecte tine de l'Encyclopédie, mais non pas pour les emporter! En cela inférieur aux autres ouvriers de ces dégoûtantes besognes... Diderot vit parle xviii® siècle, car c'est le xviii' siècle qui l'a fait ; ce n'est pas lui qui a fait le xviii*^ siècle. Ronsard, qui, littérairement, a rempli le xvi^ siècle, Ronsard,

qui valait mieux en poésie que Diderot en toutes les spécialités diverses à travers lesquelles il a galvaudé des facultés débordantes, Ronsard ne se lit plus, malgré l'édition attardée dans laquelle une admiration solitaire a voulu dernièrement le ressusciter. Ronsard fut pourtant le premier de son temps. Diderot ne fut pas le premier du sien. Ronsard fut le chef d'une école. Et Diderot ne fut que d'une école. En somme, il ne fut qu'une des pattes de la Bête immense à mille pattes qu'on appelle la Philosophie du XV m" siècle, de ce monstrueux perce-oreille qui perça tout, doctrines et mœurs. Mettons, si vous voulez, qu'il en fut la plus grosse patte. Il n'en fut la tête d'aucune façon, et les deux volumes que voici le prouvent suffisamment, du reste, car ils renferment sa philosophie, et la philosophie d'un homme, c'est la tète d'un homme. Or, la tête de Diderot n'est pas à lui ; c'est la tète de Bacon. C'est la tète de Bacon tuméfiée, brûlante, délirante parfois... Le matérialisme du XV m' siècle, dont Diderot fut le propagateur et le produit, n'est autre chose

que rexpériiïlentalisme de liacon, — je ne lui ferai pas l'honneur de dire : élevé à sa plus haute puissance, mais réduit à son impuissance la plus basse.

C'est cette philosophie qui lui prit la pensée, à Diderot, dès qu'il put penser, et qu'il poussa jusqu'à ce matérialisme absolu que ses œuvres expriment avec une impudence superbe. Il n'eut point la peine de l'inventer. Elle était toute faite. Avant lui, elle gisait déjà dans beaucoup d'esprits. D'invention, Diderot n'était pas métaphysicien. 11 n'était pas plus né métaphysicien qu'il n'était 7ié poète, mais il avait des aptitudes métaphysiques comme il avait des facultés poétiques. Singulière et rare nature d'entre-deux! C'était un esprit d'ordre composite, comme on dit en architecture, doué de ce qui est d'ordinaire séparé chez les autres hommes, allant à l'abstraction comme il allait à la réalité, — et peut-être avec plus de passion encore, — et, comme Bacon, du reste, qui prend souvent l'image pour l'idée, pouvant revêtir et réchauffer son abstraction d'une expression forte qui en cache le vide

OU le faux. Diderot est l'Ixion de cette nuée, colorée par lui. De l'abstraction, il aimait surtout le mystère : « Les grandes abstractions — (( dit-il quelque part — ne comportent que des « lueurs sombres. » Ainsi, au contraire des métaphysiciens, qui cherchent la vérité et la veulent claire, Diderot se complaisait dans le sombre de l'abstraction. Chez Diderot, l'entre-deux n'est point ce qu'il est dans la conception de Pascal : une puissante sagesse ou une harmonie.

Esprit ardent plus que fécond, — et il ne faut pas être trop ardent pour être fécond, — il porte dans tout ce qu'il écrit, philosophie, romans, critique, histoire, le tempérament vineux et fumeux de son pays, de ce pays qui s'appelle à une place la Côte d'Or^ pour signifier la richesse de son abondance. Seulement, de tous les caractères, qui sont nombreux, de sa personnalité littéraire, le plus frappant, selon moi, c'est que lui, ce sensualiste de Diderot, ce matérialiste d'imagination même avant de l'être de doctrine, qui matérialise tout sous sa main comme le roi Midas, ait aimé l'abstraction comme si

DIDEROT lil

elle était une grosse vachère. C'est que ce satyre intellectuel ait été toute sa vie, avec une passion persistante, le Pygmalion de cette blanche et froide Galatée, qui, comme l'autre, a pu dire « MOI! » en le touchant, car, de fait, elle n'était que lui. La philosophie de Diderot, c'est les sens de Diderot. Rien de plus !

Les volumes que voici en font foi. L'éditeur les a placés sous la rubrique qui leur convenait. Il les a intitulés '.Philosophie. Ils contiennent, en effet, toute celle de Diderot. Au troisième volume vous trouverez les Pensées sur V interprétation de la nature, — \ Introduction aux grands principesy — Y Entretien avec d Alemhert, — le Rèvte (/e d' Alemhert, — le Supplément au voyage de Bougainville, — la Réfutation de V ouvrage d'Helvétius intitulé V Homme, — V Entretien dun philosophe avec la maréchale de ***. Et au quatrième V Essai sur les règnes de Claude et de Néron, où la philosophie de Diderot domine l'histoire, et un Plan dune université en Russie

OÙ l'influence de cette philosophie se retrouve à toute place. Voilà le gros de ces deux volumes, dans lesquels ce qui vaut le mieux, peut-être, c'est ce qui a le moins de prétention philosophique, c'est ce qui a le plus de fantaisie et de légèreté, c'est ce qui s'écarte le plus de tous ces grands principes et de tout ce pédantisme outrecuidant de philosophie. Issue de l'observation baconienne et devenue la philosophie du xv!!!*^ siècle, cette philosophie a été jugée, non seulement par nous et par ceux qui, comme nous, hommes de religion révélée, ne croient point à cette chimère de philosophie, à ce serpent qui se mord la queue sans pouvoir l'avaler jamais, mais elle Ta été par la philosophie même du xix^ siècle, aussi insolente pour le XVIII® siècle que le xviii^ l'avait été pour le xvIl^ malgré les grands noms de Malebranche et de Descartes. Car c'est une des habitudes et un des privilèges de toutes ces philosophies que de se mépriser entre elles, comme les filles de joie se méprisent entre elles toutes, ayant toutes raison contre elles toutes...

Non ! il ne s'agit pas, dans ce jiigenienl et ce mépris de la philosophie de Diderot et de son siècle, des grands esprits religieux qui la combattirent comme de Maistre, Donald, Chateaubriand, Lamennais (avant sa lamentable chute) et madame de Staël, si profondément religieuse, quoique protestante. Il s'agit des philosophes eux-mêmes, de lloyer-Gollard, l'Ecossais, de Cousin, l'hégélien de 1828, de Jouffroy, le sceptique qui crut à la mort de nos dogmes. Il s'agit enfin de tous les soi-disant spiritualistes de notre âge, qui ont fait une pelure à leurs pauvres idées avec ce spiritualisme qui double si magnifiquement la religion chrétienne, comme l'hermine double un manteau royal! Consultezles. Ils vous diront tous ce qu'après le panthéisme d'Hegel, le positivisme de Littré et le naturalisme de Darwin, doit peser scientifiquement le misérable matérialisme de Diderot.

Et, de fait, c'est Venfance de l'art. Nous avons eu mieux.,. Malgré la place qu'a daigné

octrover Auguste Comte, dans sa bibliothèque positiviste, à \ Interprétation de la nature, par reconnaissance de la prophétie de l'auteur sur l'importance et l'avènement des sciences naturelles, — qui présentement sont en train d'étouffer la métaphysique, — le matérialisme de Diderot n'est, en somme, que le matérialisme élémentaire, inférieur et grossier des commencements. Il est confus, tâtonnant, d'une expérimentation maladroite, quoique audacieuse, mêlé de ces abstractions vers lesquelles Diderot était emporté par le plus étrange amour, — dans un homme comme lui, — un amour contradictoire avec son genre d'imagination, qui aurait voulu tout corporiser... \J Interprétation de la nature n'a ni la rigueur ni l'unité d'un système. La tête de Diderot répugnait au système, qui est l'honneur des têtes humaines. Cet esprit à tendances variées et contraires, mais chez quil'imiaginalion était toujours prête à prendre le mors aux dents, comme les chevaux d'Hippolyte, et à faire voler le quadrige en éclats, n'avait ni le sang-froid, ni la puissance, ni le temps d'élever

et de tailler un de ces maîtres cubes en fait d'idées que Ton appelle un système, et qui, dans l'histoire delà philosophie, restent la gloire de ceux qui les mirent debout, même après qu'ils sont renversés.

Yllnterprétation delà nature n'est donc point un système. Ce n'est qu'un livre à bâtons rompus sur la nature, sans composition, sans enchaînement, sans déduction, et, quoique l'auteur y parle beaucoup de l'observation baconienne, d'un dogmatisme sans réalité. Triste production, qui, quand elle parut, ne fit illusion à personne. Même les contemporains, vautrés dans ce matérialisme qui montait alors, comme l'eau du déluge, jusqu'aux frises du siècle, n'accueillirent point avec admiration ce livre, où, sous ces formes insupportablement déclamatoires qui ravissaient l'esprit faux du xviii^ siècle, Diderot étale — il faut bien en convenir — la plus ambitieuse médiocrité. Voltaire, cet amoureux de la clarté, qui la pervertissait, mais qui l'adorait, comme la maîtresse qu'on a déshonorée, eut horreur de ce logogriphe. Frédéric de

Prusse, trop grand seigneur pour ne pas se moquer de l'enthousiasme cuistre de Diderot, qui commence son livre à la manière de ce charlatan de Jean- Jacques, le marchand de vulnéraires suisses : « Jeune homme, prends ce livre et lis ! » se contenta de dire : « Je ne le prendrai ni ne le lirai, car je ne suis plus un jeune homme, » et, en s'abstenant, il ne perdit que la fatigue de l'avoir pris et que Tennui de l'avoir lu... On n'a pas besoin d'être roi de Prusse. Cet ennui, pour tout le monde, est effroyable et ne rapporte rien. Gœthe seul, l'incomparable Goethe, a pu dépasser cet ennui que Diderot dégorge dans son Interprétation de la nature. Mais il n'y a que Gœthe capable de cela... Jamais dans un de ses livres Diderot n'a plus mérité ce reproche ^ allemanderie que je lui ai fait déjà, à ce Champenois qui n'a pas ici la légèreté du Champagne! Il n'a ici que le vide profond, l'obscurité sans ces lueurs sombres qui lui sont chères, l'incompréhensibilité, les écailles de tortue contre lesquelles on se casse la tête, toutes choses essentiellement allemandes, mortelle-

ment opposées au génie français et même à la simplicité d'une doctrine aussi superficielle que le matérialisme de Diderot, — car quel mérite reste au matérialisme s'il n'a plus celui d'être clair?...

Mais, disons-le aussi, Diderot n'a pas toujours été aussi balourd que dans son Interprétation de la nature. Les Lettres à mademoiselle Volland^ dans lesquelles se trouve le Rêve de d'Alembert, ne sont pas plus vraies dans leurs affirmations que les autres livres philosophiques de l'auteur; mais elles ont au moins une valeur qu'il faut constater : elles ont au moins le mouvement et la verve, qui sont presque toujours les qualités de Diderot quand il n'est pas ampoulé et déclamateur. Ces Lettres, qui donnent de Diderot philosophe l'idée la plus juste, montrent à quel point ce diable d'homme, abstracteur de quintessence comme pas un, malgré l'animalité de son esprit, et fait pour mieux que pour la doctrine à laquelle il s'est laissé aller comme on se laisse aller au libertinage, cherchait à mettre l'idéalisme dans un matérialisme affreux.

Effort, du reste, inutile. Le Diable est une bonne mécanique. Quand vous lui avez donné le bout du doigt, il vous dévide tout entier. Cette chimère que toute sa vie Diderot a caressée, cette infidélité qu'il faisait à Bacon tout en adorant Bacon, n'a pas empêché la prostitution définitive et l'irrémédiable damnation. Le Rêve de dWlembert est là pour le prouver. C'est certainement le plus osé des écrits matérialistes de Diderot. 11 ne l'est pas plus, dans le fond, que ses autres écrits, mais il l'est plus dans les détails, et ce sont les détails qui donnent aux œuvres de la pensée ou de l'art leur prestige, leur danger, leur durée. Ce sont les détails seuls qui les font vivre... On ne lira plus (et depuis longtemps) V Interprétation de la nature, qu'on lira encore les Lettres à mademoiselle Volland et le Rêve de d'Alembert, uniquement à cause de l'audace effrénée du détail, et, disons-le, de sa réussite. Il y a là, en effet, un talent, indéniable et très particulier, qui vient précisément de cette nature composite que j'ai signalée, où le poète et le métaphysicien se font

échec l'un à l'autre et j)roiliiisent, en se choquant, ce hrillant hybride (jul fut Diderot. Malheureusement ce talent, dont il est impossible de faire la preuve par des citations (1), est marqué du caractère forcé de tout matérialisme, quand il n'est pas inconséquent.

Ce caractère, c'est le cynisme. Voilà qui est effrayant. C'est le cynisme, le cynisme absolu. On a accusé justement Rousseau d'être cynique. « Il a — disait Voltaire — ramassé au coin des rues les douvelles pourries du tonneau de Diogène, et il s'est mis dedans pour aboyer. » C'était trop peu dire. Le misérable y a fait bien pis que d'y aboyer. Eh bien, Diderot est aussi cynique que Rousseau ; il l'est même davantage, car il est plus matérialiste que le sentimental inconséquent qui se prit dans la glu de ce déisme mou dont il n'était pas de force à se tirer ! Dans ce Rêve de d Alemhert , qu'il n'est pas permis à la Critique de raconter, Diderot, l'auteur de la Religieuse et des Rijoux indiscrets^ porte, d'une manière éclatante, la peine de ce matérialisme

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