‹ Goethe et DiderotChapitre 29 sur 37 · Leur indécence révolterait · texte numérisé non relu

Leur indécence révolterait

philosophique qui, il a heau faire le fier, huit toujours par une saleté... « Il n'y a rien de sale ni d'impudique pour la science, » dit Bordeu dans le Rêve de dWlembert,, Bordeu, le médecin sous le grand nom duquel Diderot, qui dans le fond était très lâche, a mis sa lâcheté à l'abri. Mais, bien loin d'admettre cet axiome, il est, selon moi, un argument contre la science, qui, si elle est vraie, ne doit pas être la révolte de tous les instincts de nos âmes et l'épouvante ou le dégoût de l'humanité. Et ce n'est partout que ce cynisme, cyniquement avoué, de la science. Diderot, le matérialiste Diderot, ajoute au cynisme de sa philosophie, qui serait cynique pour les plus purs, le cynisme de son tempérament. Il n'est pas cynique comme Voltaire, le nerveux et bilieux Voltaire, qui n'en a pas moins créé la mademoiselle Gunégonde et le docteur Pangioss de son abominable Candide (son plus grand crime, selon madame de Staël). Il est, lui, cynique comme un sanguin, comme un homme qui fut presque le compatriote de Piron, l'auteur de XOde à Priape, et qui avait

(kl lempérament do Piron. Seulement Piron, ([iii était poète et capable de comprendre ia beauté des idées religieuses, Piron, converti, se purifia pour mourir dans le christianisme, tandis que Diderot est mort, comme un chien, de trop plein, après avoir dîné.

Voilà donc, dans un aperçu rapide mais exact, la philosophie de Diderot et sa valeur comme philosophe. Je suis de ceux qui ne croient point aux certitudes dont la philosophie se vante et qui dédaignent cette vaine recherche de l'absolu par la science humaine. L'absolu est ailleurs pour moi qu'où les philosophes l'ont placé. Mais, quelles que soient les impuissances de l'homme à saisir et a expliquer les mystères que Dieu a mis devant nous, comme un mur, pour faire mourir l'orgueil au pied, je ne confonds pourtant ni les hommes ni les choses. Il y a des philosophies qui sont, certainement, de grandes choses intellectuelles. Il y a des philosophes qui sont de grands et formida-

bles esprits. Il y a même des erreurs complètes qui méritent encore le respect de ceux qui savent ce que c'est que la force du cerveau humain... Le panthéisme d'Hegel, par exemple, est bien une autre chose que le matérialisme de Diderot. Hegel est quelqu'un, et Diderot, en philosophie, n'est personne. Je l'ai dit plus haut. Il n'a point de système. Il a de la passion philosophique, mais il n'a point de philosophie. Il a des tendances, des élans, des fougues philosophiques qui le précipitent dans le matérialisme général d'un temps assoiffé de cette fange, et il court boire à cet abreuvoir, comme une bête altérée. Tête de feu plus que de lumière, il avait, jointes à ses passions, les passions d'une époque enflammée de haine contre toute spiritualité, et, de tout cela, mêlé, confus et bouillonnant dans la cuve fumante de son cerveau, il ne devait guères sortir cette chose équilibrée, combinée, organisée, calme et redoutable qu'on nomme une philosophie. Je sais bien qu'il cria, à tue-tête, qu'il en avait une, et que parfois il le ht croire, car il était éloquent, mais le lucidus ordo man-

quait à celte tète enivrée. Cet homme, qui était suprêmement un artiste par l'enthousiasme et par l'expression, eut toujours la rage d'être philosophe. Il jouait à la philosophie encore plus qu'aux échecs du café Procope. Il mettait sa puissance artistique à cette helle œuvre d'être philosophe. Il s'y obstina, il s'y acharna, il s'y exaspéra, il s'y échevela, il s'y ensangmêla, — comme dit une expression magnifique du pays oi^i j'écris ce chapitre, -- et il y ruina un esprit superbe.

Et, lamentable résultat, cette philosophie qu'il avait la furie d'avoir, cette philosophie qui conmence par le naturalisme grossier du Supplément au voyage de Bougainville pour linir au cynisme infect du Rêve de d'Alembert, a un dernier mot qui n'est pas une cochonnerie, et c'est le mot du scepticisme : « Je ne sais pas », le mot triste, incertain, inquiet, mais vengeur, de tous ces rogues négateurs de la spiritualité humaine, qui sentent la matière, dont ils se croyaient surs, trembler dans leur main. Athées à tout, au fond ; — athées jusqu'à leur propre philosophie!

Encore une fois, c'est uniquement, exclusivement, le philosophe que j'ai voulu apprécier dans ce chapitre. L'artiste, qui, en Diderot, se mêle au philosophe, — heureusement pour le philosophe, — viendra plus tard; mais il est déjà ici, pourtant, dans V Entretien avec la maréchale de B.., ceuvre charmante, quoique infectée de cette philosophie qui gâte jusqu'au meilleur du génie de Diderot. Ce hijou de dialogue rappelle, par l'esprit, la vivacité, l'étincellement, cet autre bijou : le Dialogue de V esprit fort et d'un capticin, par le prince de Ligne, qui, lui, a sur Diderot l'avantage du christianisme, et qui soufflette avec tant de grâce les idées impies avec lesquelles Diderot se donne des airs et a l'impertinence de badiner. C'est par l'art, en effet, que le génie de Diderot reprend des ailes ; c'est par l'art, par la forme spontanée, l'accent, la chaleur de l'accent, que Diderot a devancé son siècle et qu'il sort de la boue de ce matérialisme dans laquelle il s'est enfoncé, ce lion, jusqu'à la

crinière. Quant à son siècle lui-même, j'attendais, pour en parler mieux, V Introduction annoncée pompeusement à la première page des OEuvres complètes qu'on publie. Mais, comme on dit dans la Mo?^t de César,

Le gendre de Galon tarde bien à paraître.

Le gendre de Caton, c'est M. Assézat, ce mystérieux M. Assézat, qui ne paraît point. Chose drôlette. — Louis XIV, le splendide, se vantait d'être exact ; M. Assézat se fait attendre. Il a la cristallisation lente. Introducteur qui n'introduit pas, Jourdain littéraire qui n'ose point passer le premier. Le Jourdain de la comédie finit cependant par passer. Il finit par comprendre qu'il ne peut pas rester là, à cette porte, éternellement planté, comme un piquet devant un autre piquet, et il passe . en disant, l'honnête homme ou l'homme honnête : « J'aime mieux être incivil qu'importun ».

Quand, lui, M. Assézat, passera-t-il?... (1)

1. Il a passé, mais il a passé de ce monde. 11 est mort awant de nous avoir introduit Diderot.

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