‹ Goethe et DiderotChapitre 31 sur 37 · LE THEATRE · texte numérisé non relu

LE THEATRE

Parmi les œuvres de Diderot, dont les volumes, en ce moment, se succèdent et tombent sur nous comme les lourds blocs d'une avalanche, le vii^ et le viii® volumes sont consacrés à sa critique dramatique. Dans les chapitres précédents nous avons, si on se le rappelle, cherché à prendre la mesure exacte du métaphysicien, du moraliste, de l'historien, du romancier, de l'homme de raisonnement et de fantaisie, si prodigieusement exagérés dans Diderot. Maintenant, c'est le tour de l'auteur dramatique et de son théâtre, — de son théâtre, très inférieur à

ses autres ouvrages, même aux yeux de ceux-là qui croient le plus au génie de cet homme surfait.

C'est que, s'il s'agit de théâtre, l'opinion s'égare moins. On a une pierre de touche de plus pour apprécier l'œuvre d'un homme. La représentation mord plus sur nous que la lecture. La représentation est une épreuve presque matérielle, tant elle entre dans l'esprit par tous les sens du spectateur et tant elle s'empare brutalement, souverainement, de son être entier. Au théâtre, l'impression se douljle et se multiplie de l'impression de chacun, et l'ennui, qui est une impression, et la plus insupportable, l'ennui y est rendu plus accablant par l'ennui de tous. Les drames de Diderot, malgré l'influence des philosophes, malgré les coteries de son temps, malgré le monstrueux ascendant de TEncvclopédie sur l'opinion d'alors, tombèrent, et, garantie de leur chute! ne furent pas repris, si ce n'est le Père de famille, dont La Harpe a dit qu'il « n'y a pas <le pièces aussi peu suivies », et qui fut, nonobstant, joué jusqu'en 183o, pour

définitivement disparaître. A cette époque, le Romantisme, qui s'était alïolé de Diderot et qui le proclamait presque le premier homme du xviii" siècle, car le Romantisme n'a jamais eu grand goût pour Voltaire, lui donna, en le faisant jouer, cette marque de considération dernière; mais depuis il ne vint à personne l'idée de ressusciter Diderot à la scène. En ces dernières années, il est vrai, deux hommes, d'un mérite inégal, — l'un poète, mais un peu visionnaire, qui voyait des heautés là où il n'y en avait pas, et l'autre doué d'une sympathie naturelle pour toutes les platitudes, — Baudelaire et M. Champlleury, ont positivement demandé à plusieurs théâtres de jouer la comédie de Diderot : Est-il bon?... Est-il méchant^.... qu'ils disaient un chef-d'œuvre. Mais les directions mises en demeure ont refusé net une exhumation qui eût laissé le mort par terre.

Diderot est donc fini, parfaitement fini, comme auteur dramatique, s'il ne l'est pas entièrement comme critique et comme romancier. Cet amoureux d'initiative, mais ce tempérament de

plus de désir que de puissance, qui cherchait partout où se dégonfler et qui concubinait avec toutes les idées, s'était cru de force prolifique à féconder le théâtre épuisé. Mais il se trompa. Il s'était posé en révolutionnaire dramatique. Hélas ! on révolutionne un pays, mais on ne crée pas pour cela un gouvernement. Diderot ne créa pas de genre nouveau. Ses hautes prétentions de créateur avortèrent, et il data même l'ère des avortements qui suivirent les siens, car, au théâtre, le Romantisme, qui reprit plus ou moins les idées de Diderot, n'a pas été plus fécond que lui ni plus neuf. La tragédie bourgeoise de Diderot, qui est devenue le drame moderne, n'était rien de plus que du la Chaussée, et les contemporains eux-mêmes de Diderot ne furent pas les dupes des airs superbes de sa théorie. Ce que je viens de dire de son imitation de la Chaussée, La Harpe l'affirmait avant moi : <( Diderot — dit-il dans son Cours de littérature^ avec le haussement d'épaules très perceptible de la pitié, — crut toute sa vie qu'il avait fait wxi^ grande découverte en proposant le drame honnête^ la tragédie

domestique, le drame sérieux , mais, sous tant d'affiches différentes, c'était tout uniment le drame de la Chaussée, moins la versification et le mélange de comique... »

Ainsi, ce n'était plus seulement du la Chaussée, c'était du la Chaussée réduit. On ne pouvait guères descendre plus bas... Honteux peut-être d'une copie qu'on lui reprochait et qui mutilait et dégradait un si chétif modèle, Diderot se réfugia dans les idées générales, si chères aux esprits sans précision, et cet inventeur à bon marché affirma que «le temps était venu de sub- « stituer à la scène les conditions aux caractères, « et de remplacer les coups du théâtre par des « tableaux, sources nouvelles d'invention pour (( le poète et d'étude pour le comédien ». Telles étaient les idées, vagues quand elles ne sont pas fausses, que Diderot, avec son charlatanisme déclamatoire, fouetta, pour les faire mieux mousser, dans des Etudes critiques oij je cherche en vain les ressources, le mouvement et la vie du fort discuteur qui a écrit le Paradoxe du comédien. L'Allemagne seule, l'Allemagne, cet

engoulevent en fait d'idées, pouvait se prendre et se barbouiller à cette mousse, et même Lessing, si supérieur de tète à Diderot, l'avala, et en l'avalant crut ajouter à la substance de son esprit. Seulement, si Lessing accepta un peu trop vite la vaine utopie dramatique de Diderot, il ne sillusionna pas, lui, l'auteur de Natha?i le sage, sur la médiocrité des drames qui sortirent de cette utopie, et qui, du coup, mirent le dramaturge au niveau du théoricien.

Rien de plus médiocre, en effet, que ces drames, qui devaient faire, selon lui et ses amis, de Diderot le maître du théâtre, et rien de moins étonnant que leur médiocrité ; car si quelqu'un, de nature, répugnait au théâtre, assurément c'était Diderot, dont l'incoercible personnalité débordait sur tout, comme une rivière qui sort de son lit. Diderot est absolument le contraire de ce que doit être un auteur dramatique. La première condition de Fauteur dramatique, c'est l'effacement de soi-même et le pouvoir de revê-

tir, par un prodige d'organisation, la personnalité des autres. L'auteur dramatique ressemble au comédien, qui le continue, et qui est tout le monde et qui n'est personne. Demandez-vous quelle était la personnalité de Shakespeare, le plus grand homme que l'art dramatique ait jamais produit? On ne sait pas un mot de ce qu'en son àme et conscience il était... Un ne sait de lui que son génie, et son génie, c'est tous les personnages de ses drames, les uns après les autres. On connaît Macbeth, Othello, le roi Lear, Richard III, Hamlet, Falstaff, tout ce défilé magnifique qui passe dans ses œuvres; mais Shakespeare lui-même, on ne le connaît pas. La légende, encore plus que l'histoire, nous apprend que dans sa jeunesse il tenait par la bride, à la porte des théâtres, les chevaux des gentilshommes qui, plus tard, y devaient revenir pour admirer son génie, et que, vieux et indifférent à sa gloire, il passa ses derniers jours assis tranquillement sous son mûrier de Stratford-sur-Avon. Mais tout cela n'est pas la personnalité de Shakespeare, l'esprit, l'âme, le tréfond de Shakespeare, ce qui fait enfin

qu'un homme est soi et pas un aulre. Shakespeare, comme Dieu, ne se révèle que par ses œuvres. On connaît un peu mieux la personnalité de Molière, parce qu'il est moins grand ; cependant lui aussi a la faculté de l'effacement, lui aussi a le pouvoir impersonnel de rire quand son cœur est brisé, et de donner le change à ses larmes. Mais Diderot, on ne le sait que trop. On le connaît, on l'entend, on ne peut l'oublier, ce moi bouillonnant et retentissant de Diderot, cette nappe enflée d'un bavardage immense, cette inondation, ce déluge qui passe par-dessus tous les personnages de ses drames !

Diderot, partout et toujours, n'est que Diderot. C'est toujours et partout le philosophe du XVI 11^ siècle, le matérialiste, l'athée de son temps, avec sa fausse morale, sa fausse vertu, sa fausse sagesse, son faux langage, tout cela plus faux encore que sa fausse poétique. Si le multiple et l'infini Shakespeare est tous les personnages de ses drames, les personnages des drames de Diderot sont tous Diderot, l'éternel Diderot, monotone et ennuyeux ; car en fait d'ennui Diderot a pré-

cédé Gœthe, le plus grand eiiiuii (jiii ait jamais, depuis le commencement du monde, fait bâiller les hommes sur la terre... Le critique (ieoffroy écrivait, en 1811 : « On a sifflé le Père de « famille. 0 mânes de Diderot, quel outrage (( sanglant pour le grand dramaturge, pour le « grand législateur de la tragédie bourgeoise ! « (let énergumène a, dit-on, écrit de belles pages, « comme il arrive aux fous de faire de beaux « rêves. Mais il a porté plus loin qu'aucun autre (( l'emphase et la jonglerie philosophiques. Plus (( tard, on eut pu lui donner pour théâtre et pour (( Parnasse les petites maisons... Le Père i/e (( famille fut regardé comme son chef-d'œuvre, (( dans un instant où les caricatures philosophi- « ques étaient à la mode. Ce drame est tombé (.( avec la philosophie qui l'avait mis en crédit. « Nous avons reconnu par une funeste expé- (( rience que quarante ans de déclamation et de a pathos sur rimmanité, la sensibilité, la bienfai- « sance, n'avaient servi qu'à préparer les cœurs « à tous les excès de la barbarie. » Il y a certainement de la colère dans ce mépris terrible de

Geoffroy, et cette colère, quand, en 1811, on louchait encore au bois sanglant des échafauds, était légitime ; mais le temps, qui a glacé ce mépris furieux, ne l'a pas effacé.

Il n'était pas, d'ailleurs, besoin du souvenir de la révolution française, fille de la philosophie du XVIII® siècle, pour applaudir aux sifflets vengeurs de 1811. Les réactions politiques n'ont rien à voir en littérature. Seulement, en rentrant dans l'ordre de la critique purement littéraire et dramatique, ce qu'on appelle le théâtre de Diderot ne tient vraiment pas devant un examen désintéressé. Malheureusement, ce théâtre n'a pas été stérile. 11 a fait d'odieux et d'imbécilles petits, comme en Allemagne, par exemple, le Misanthropie et repentir de Kotzebue, et, en France, Y Honnête criminel de Fenouillot de Falbaire et la Brouette du vinaigrier de l'acteur Monvel. Peu importe, au fond, que Fenouillot de Falbaire et Monvel, depuis longtemps charriés à l'oubli, aient écrit des choses ineptes et ridicules, ce n'est ni un déchet pour eux ni une perte pour l'esprit humain. Mais le crime de Diderot

et de ses théories c'est de nous avoir gâté un homme [dus fort que lui en nous gâtant Beaumarchais, — car il faut bien mettre au compte de Diderot Eugénie, les Deux Amis et la Mère coupable ; c'est d'avoir retardé l'avènement et hâté la fin d'un homme d'esprit et de génie, qui s'est débattu longtemps dans le pathos de Diderot avant de naître à des chefs-d'œuvre, et qui, ténacité des influences premières, a fini par y retomber !

Et encore, Beaumarchais, après tout, n'est qu'un homme. Mais si on allait au delà de Beaumarchais, mais si on recherchait profondément la mauvaise influence de Diderot sur les générations qui ont suivi la sienne, malgré les défaites et les expériences, peut-être la trouverait-on susbsistant encore sur la littérature dramatique de nos tristes jours. L'abaissement continu et les vices du théâtre, en ce moment du xix^ siècle où il n'y a plus d'esprit assez résolu et assez mâle pour aborder franchement la grande comédie et où tout tourne au drame romanesque et bourgeois, sont en partie dus à Diderot. Il

nous a infectés. <( Je sais bien — disait le vieux Mirabeau — qu'il y a des excréments dans toute race » ; mais, ici, c'est le fondateur de la race qui est l'excrément.

Il a donc fait pis que d'échouer au théâtre, Diderot. Il a fait échouer le théâtre lui-même, qui, je le crains bien, ne reprendra plus la haute mer. Il faudrait, pour le remettre à flot, quelque homme de génie qui ne viendra pas. En France, le théâtre est mort, en dépit de quelques éclatantes rabâcheries que l'on prend pour des innovations, — aussi mort pour l'heure que le théâtre même de Diderot. S'il revenait au monde, cet homme, qui fut l'Ixion de toutes les nuées et qui fut celui Je la Gloire, aimée par lui avec une turbulence que n'ont pas ceux qui la méritent, souffrirait cruellement de voir sa renommée dramatique la plus radicalement manquée de toutes les renommées sur lesquelles son contentement de soi et sa naturelle outrecuidance avaient peut-être le plus compté. Ce prostitué

à toute idée, ce libertin d'esprit qui prenait feu à tous^les sujets et à qui Fourier aurait reconnu la papillonne intellectuelle^ s'était enflammé d'un amour violent pour le théâtre ; mais ce fut, en définitive, l'amour de l'eunuque pour l'odalisque, dont parle Montesquieu dans ses Lettres persanes. De tous les sujets qu'il a touchés, le théâtre est celui sur lequel il a appuyé davantage. Les pièces qu'il a fait jouer ou qu'il pouvait faire jouer sont peu nombreuses : c'est le Fils naturel, le Père de famille, les Pères malheureux, le Joueur, imité de l'anglais, et la comédie de : Est-il bon? Est-il méchant? le califourchon de M. Champfleury... Mais les éditeurs de ses œuvres, qui sont les Rabouilleuses de cette rivière assez impure, l'ont vidée de tout le fretin qu'elle contenait et nous ont composé presque un volume avec les plans et les ébauches de pièces qu'il avait le projet d'achever. Il y a là les Deux Amis, le Libertin puni, une tragédie romaine intitulée Terentia, une autre tragédie intitulée Y Infortunée. Hélas ! toutes les pièces de Diderot pourraient bien

porter ce nom-là. Ce volume de plans et d'ébauches montre à quel point l'idée de théâtre travaillait Diderot. S'il n'était pas né un homme de génie ni même de talent dramatique, il était né comédien et gesticulateur. Les conversations qu'on trouve dans ses œuvres sembleraient annoncer qu'il avait le ferraillement du dialogue et la botte de la réplique, choses si importantes à la scène; mais, justement, ce qui lui donnait une valeur relative dans les conversations introduites par lui jusque dans ses romans, c'est qu'il pouvait y être Diderot, puisqu'il s'y mettait en scène, et que, dans ses pièces, au contraire, il ne pouvait sans détonner rester Diderot. Cet esprit turgescent n'était pas capable de l'effort de s'oublier. .

Engoué de musique et de danse, il rêvait, pour se grandir lui-même, de proportions inconnues au théâtre, et, dût le théâtre en crever, il y faifait entrer de force l'Opéra, prosaïsant, rapetissant le sujet des pièces, mais agrandissant le spectacle. C'était là du matérialisme appliqué... Son amour, ou, pour mieux dire, son culte du théà-

Ire, allait jusqu'au cabotinisme le plus insensé. Cet ennemi de Dieu et des prêtres, pour qui la messe n'était que la seule comédie ([u'il n'aimât pas, voulait que la comédie du théâtre remplaçât la messe : (( J'étais chagrin — dit- il dans son en- « tretien sur \e Fils naturel — quand j'allais au (( spectacle et que je comparais l'utilité du théâtre « avec le peu de soin qu'on prend à former les « troupes. Alors je m'écriais : Ah! mes amis, si « nous allons jamais à Lampedouse fonder, loin de « la terre, au milieu des flots de la mer, un petit « peuple d'heureux, (^Q^Qvonilkno^ prédicateurs î (( Et nous les choisirons sans doute selon Vimpor- « tance de /ez<r??i2Vz2.ç^ére. Tous les peuples ontleurs « sabbats, et nous aurons aussi les nôtres. Dans (( ces jours solennels on représentera une belle trace gédie qui apprenne aux hommes à redouter les « passions; une bonne comédie qui les instruise « de leur devoir et qui leur en inspire le goût. » Voilà pourtant à quel point il était tombé dans la foi niaise à cette comédie qui n'a jamais corrigé personne. Mais l'enthousiasme, même du cabotin le plus effréné, n'excuse pas la bêtise quand elle a

cette grosseur. En supposant que Diderot fût de bonne foi en écrivant ces incroyables sottises, ce dont je doute, connaissez-vous rien de plus abjectement imbécille que cette religion de saltimbanques qu'il voulait établir à la place des plus nobles institutions qui aient existé chez tous les peuples?... Et les petites maisons de Geoffroy ne vous reviennent-elles pas à la mémoire? car on y mettait aussi les idiots...

Tel il était devenu, ce fanatisé de théâtre. Telle était la honteuse badauderie dans laquelle, avec tout son esprit, il avait roulé. Quand on lit, dans ses œuvres et dans ses théories, l'importance inouïe qu'il donnait à la chose dramatique, on s'étonne qu'il eût retranché la versification de sa poétique du drame ; car il était poète, ou, pourparler plus justement, cet homme, qui ne doutait de rien, avait l'insolente prétention d'être poète, dans sa vaniteuse universalité. Il faisait des vers, en effet, comme il faisait toutes choses, mais moins bien qu'une foule de choses

qui, dans ses œuvres, laissent pourtant beaucoup à désirer. De tous les vers qu'il a rimes, du reste, les quatre suivants sont les seuls qui ont surnagé dans la mémoire des hommes :

La nature n'a fait ui serviteurs ni maîtres. Je ne veux ni donner ni recevoir des lois, Et mes mains ourdiraient les entrailles du prêtre A défaut de cordon pour étrangler les rois!

La Révolution, il est vrai, qui raccourcissait tout, a raccourci ces vers pour les chanter sur un mode plus vif et plus pratique que Diderot; elle a dit, elle, avec une décision charmante :

Et du boyau du dernier prêtre Serrons le cou du dernier roi !

Mais les éditeurs d'aujourd'hui n'ont pas voulu que les autres vers de Diderot fussent oubliés. Ils ont voulu nous donner un Diderot complet et sous toutes ses faces. Au ix® volume de leur collection, destiné presque tout entier à un mémoire sur les mathématiques et à tout un énorme traité de physiologie, ils ont, avec un ingénieux contraste qui devait faire ressortir les facultés encyclopédiques de leur auteur, imprimé

tout à coup les poésies de Diderot, auxquelles on ne s'attendait pas.

Elles sont en petit nombre, heureusement, et, disons-le, elles ne sont pas toutes dans le ton de ces quatre vers que nous venons de citer. Diderot, ce travailleur inconscient et anticipé pour le compte des savetiers de la Révolution, qui portaient des têtes au bout des piques, n'était pas tous les jours de ce trissotinisme atroce. Il n'y avait pas toujours du sa-ng dans les crachats de ce bavard. Habituellement ses inspirations étaient plus placides. Pédantesques et solennelles quand elles sont graves, ou prétentieuses dans leur légèreté quand elles veulent être légères, ces poésies renferment des hymnes à V amitié, pour être chantées dans son temple avec des coryphées et des prêtresses, et d'autres hymnes avec strophe, antistrophe et épode, et, à côté de cette prétintaille, des vers galants et badins, exprimant ce mélange d'épicuréisme et de vertu, de volupté et de sagesse, qui fut le vice du xviii^ siècle, et qui dégoûte plus les esprits élevés et les âmes fières que le cynisme

des passions hardiment montrées. En général, imitations jalouses et maladroites de Voltaire, ces poésies de Diderot, libertines et quelquefois impies, mais honnêtes, car il mettait l'honnêteté partout, ce sophiste et ce blagueur de vertu (le mot est bas, mais il dit une bassesse), ont les prudences de l'impuissant qui commence dans le vieux roquentin. Le poète y dil quelque part assez malproprement à une femme « qu'il économise «ses hommages ». Certes ! les éditeurs auraient pu, à leur tour, économise}' ces révélations des économies de Diderot. En résumé, ces piètres poésies ne valent pas la peine que la Critique, qui les timbre, en passant, du fameux mot de Rabelais, les ramasse pour les regarder. Elles prouvent seulement que Diderot, qui savait son métier d'homme de lettres et qui se donnait parfois le pension de faire des vers, aurait pu mettre en vers, tout comme un autre, ses tragédies vertueuses et bourgeoises.

Et, s'il ne l'a pas fait, c'est probablement pour qu'elles fussent plus bourgeoises comme cela!

Page 1