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LA CRITIQUE

Ce travail sur Diderot va bientôt toucher à sa fin. Quoique cette publication des Garnier continue toujours d'aller son train enragé de volumes, cependant on peut, à la rigueur, considérer que l'œuvre de Diderot est terminée au XIP. Il reste bien encore la Correspondance ^ qui viendra plus tard et qui parachèvera Diderot, esprit fait pour la correspondance comme pour le monologue, et pour les mêmes raisons, — la correspondance n'étant guères qu'un monologue écrit ; — mais, au lieu de la placer ici où elle devait être, les éditeurs, qui croient trouver leur

compte à multiplier les volumes et à tarir, jusqu'à sa dernière goutte, le puits de paroles que fut Diderot, se sont mis à pomper dans l'Encyclopédie et à nous en tirer, un par un, tous les articles que Diderot, qu'on me passe le mot! y a débagoulés de cette plume qui ressemblait à une voix de chantre... Ce fatras ennuyeux, plus parlé qu'écrit, d'une érudition incertaine, confuse et haletante, est absolument sans intérêt pour qui a lu Diderot chez lui, c'est-à-dire dans ses livres personnels et réfléchis, si l'on peut dire que cet homme, qui se répandait conime un tonneau défoncé, ait réfléchi jamais.

Dans ses livres, en effet, Diderot est plus spécialement et continûment lui-même. Il y est l'artiste, l'inventeur, le fantaisiste, le pousseur d'idées devant lui, ce mélange de faune et de bacchante qu'il était dans l'ordre, ou plutôt dans le désordre de la pensée. Il y affirme davantage toutes les facultés qui constituent sa personnalité multiple. Il s'y montre enfin bien au-dessus de tous les maçons de la Tour de Babel de l'Encyclopédie, dont il fut, comme on sait, le plus fort

gâcheur... Dans le panorama de facultés dont Diderot, en ses livres, a donné le spectacle, et que nous avons fait passer devant vous, voici aujourd'hui le critique. C'est sa force de critique qu'il nous faut juger. A tort ou à raison, l'opinion a reconnu dans Diderot, au milieu de toutes les supériorités qu'elle lui octroie trop généreusement, la supériorité du critique. Pour mon compte aussi je crois qu'il en avait rétoiïe, mais rarement il en eut l'emploi. Là, comme ailleurs, là, comme partout, il se rompit et avorta encore. Seulement, de tous les fragments heurtés qui forment cet homme inachevé et lui donnent l'air d'un chaos qui n'a pas su être un monde, le fragment du critique est le plus puissant.

Il aurait pu, certainement, en être un formidable s'il l'avait voulu, — s'il ne s'était pas dépensé toute sa vie en cymbales retentissantes, et s'il n'avait pas pris plaisir, dans l'ébriété naturelle de son esprit, à jeter, les unes après les autres, toutes ses facultés par la fenêtre. Oui !

très sincèrement, je le crois, il eût pu en être un ; mais, pour cela, il fallait d'abord avoir dans la tète une notion juste de la Critique, et il ne l'avait pas. Il n'en avait qu'une notion déshonorée et déshonorante. C'est lui qui a écrit, le malheureux ! (( La sotte occupation que celle de (( nous empêcher de prendre du plaisir ou de (( nous faire rougir de celui que nous avons pris ! « Cest V occupation du critique. » Je ne crois point qu'on puisse dire plus bête et plus bas... Etourdi prodigieux, était-ce donc là l'idée qu'il avait de lui et de ce qu'il faisait quand il faisait de la critique sur les peintures et les livres de son temps?... Il faisait donc, selon lui, une sotte chose?... Quoi? lui, Diderot, l'homme heureux à qui le succès a été si facile, n'a sur la Critique que cette opinion injurieuse et misérable, que cette opinion de rancune qu'ont les esprits maltraités par elle? La ressource des amours-propres offensés, c'est une définition meurtrière de la Critique. Pour eux, c'est l'infécondité et c'est l'envie, — l'envie, qui trouve laids tous les enfants qu'elle n'a pas faits. Et, c'est bien triste à

dire, les plus grands génies, saignant d'amourpropre blessé, ont eu quelquefois la faiblesse de pousser ce cri contre la Critique. Ab ! la sottise — qui n'est pas celle de la Critique — est de croire qu'elle est aussi sotte que la fait Diderot. Elle ne l'est pas, d'ailleurs, si elle empêche de prendre le plaisir qu'on ne devait pas prendre, ou si elle fait rougir de celui qui était honteux... Mais cela, qui serait encore une assez belle chose pour être fier d'en être capable, n'est que la moitié de la fonction de la Critique. Elle ne voit pas que les défauts dans les œuvres. Elle y voit et fait voir aussi les beautés, souvent inaperçues, autant que les défauts. Et, pour elle, ce n'est pas tout encore. Quand il n'y a ni beautés ni défauts dans une œuvre, qu'au lieu de médiocre elle est nulle ; quand l'artiste n'a pas su lutter avec les difficultés de son sujet et qu'il a été accablé et anéanti par elles, la Critique refait à sa manière ce que l'artiste n'a pas su faire, et, ici, elle devient inventive, elle crée... Et il est incroyable que Diderot, qui parfois a créé ainsi, ait pu l'oublier et se soit, en méconnaissant la Critique,

traité de sot lui-même, lui qui, ce jour-là, pour avoir dit cette sottise, en a été un.

Car Diderot a cela : il a, en critique, le don le plus rare. Il a l'invention. Peu de critiques l'ont ou l'ont eue. La Harpe était un didactique. Sainte-Beuve, dont présentement les Lilliputiens des journaux font un grand critique, et qui, selon moi, en était un petit : Sainte-Beuve, qui voyait menu, trottait menu, disait menu, n'avait pas cette puissance de l'invention, la plus belle qu'on puisse avoir en critique, et qui s'ajoute au discernement. Il n'était pas de force à refaire d'ensemble ce qui avait été manqué en détail. Il ne montra jamais par un exemple le parti qu'on pouvait tirer d'une idée. Il n'en éventra jamais aucune. Il se contentait de dire sa petite impression, puis se retirait sous ses petites phrases, petit serpent de ces petites fleurs... Diderot, lui, avait cette puissance de dire à un homme qui avait échoué : Tenez ! voilà comme il fallait s'y prendre, voilà ce qu'il pouvait y avoir de statue dans ce bloc de marbre et ce qu'il fallait en faire sortir ! Un jour Thomas, ce Diderot en

• louble par rexagérdlion et par l'enflure, s'avisa «l'écrire une mauvaise déclamation sur les femmes, auxquelles le pauvre homme ne comprenait rien ; Diderot reprit le livre en sousœuvre et le refit, pour montrer comme on pouvait le faire, et c'est son meilleur morceau de critique et le plus heureux modèle de ce que j'appelle la Critique inventive, qui prêche d'exemple et descend de l'abstraction des principes pour s'asservir vaillamment les réalités. Dix fois ailleurs, dans ses Salons, Diderot, devant une toile vide de par la pauvreté de la tète et la pauvreté de la main, tirait de sa tète, à lui, le tableau que l'artiste n'avait pas vu dans la sienne, Vidéeant, comme disait Bonald, quand il ne pouvait pas l'imager!

Ce fut sa critique de peinture qui l'illustra, du reste, bien plus que sa critique littéraire, laquelle n'a guères d'accompli et d'enlevé que cet Essai sur les mœurs ^ c'est-à-dire sur les femmes, dont je viens de parler, et où il remanie si magis-

tralement la glaise indécise de Thomas. Les expositions de peinture venaient de créer ce genre de critique qui a gardé son nom, — les Salons, — et Diderot écrivit les premiers pour le compte de la correspondance de Grimm, envoyée aux princes d'Allemagne. Grimm fut la couveuse du goût de Diderot, qui avait en lui le germe de tous les goûts, pour les tableaux et les statues. Il couva, avec son ventre froid, l'œuf brûlant de Diderot. L'esprit enthousiaste de Diderot se précipita de ce côté avec l'ardeur d'un tempérament qui valait mieux que ses doctrines, et qui le prouva par la plus complète inconséquence. Le croirait-on, si on ne tenait sous la main tous ses Salons '? Diderot, comme critique d'art, fut le contraire de tout ce qu'on pouvait attendre d'un matérialiste aussi fanatiquement absolu que lui. Le matérialisme de son temps, qu'il éblouissait de sa plume comme le renard éblouissait de sa queue les dindons perchés sur l'arbre et qu'il s'agissait d'en faire tomber, le matérialisme de son temps ne lui reprocha pas beaucoup cette inconséquence ; mais le matérialisme du nôtre,

qui nous a durcis contre les idées spirituelles, ne la lui [)ardonnera pas, et c'est cette inconséquence qui devra se retourner, dans un tem[)S donné et que je crois prochain, contre la gloire que le matérialisme lui a faite. Les matérialistes, qui ont, en art, engendré le réalisme, oublieront ingratement l'athéisme qu'ils doivent à Diderot et riront avec mépris du bonhomme qui définit la peinture : « l'art d'aller à l'àme par l'entre- « mise des sens », et qui, dans son Essai sur la peinture^ pose en principe que <( le but de l'art (( est de rendre la vertu aimable, le vice odieux (( et le ridicule saisissant ».

Que dirait Baudelaire s'il revenait?

C'est donc, avant tout, un moraliste que Diderot, c'est-à-dire ce que les artistes matérialistes de ce temps doivent le plus détester et mépriser. Pour lui, l'esthétique vient après la morale. 11 est en principe ce que le peintre Hogarth est en acte; mais son peintre, ce n'est pas le puritain et cruel Hogarth, c'est Greuze, le vertueux et sentimental Greuze. A cent pages de ses Salons en a-t-il parlé avec amour! Je l'ai dit dans un des

chapitres précédents, Diderot, cet apôtre retourné en athée, est resté opiniâtrement ce qu'il était et ce qu'il avait été élevé pour être : un prédicateur. Ses Salons battent incessamment en brèche la conception de l'art telle qu'elle s'établit de plus en plus dans l'esprit moderne, attentif seulement aux beautés techniques et se permettant très bien des impertinences comme celle de ce coussin de couleur qui choque tant Diderot dans la pauvre étable de Bethléem. Pour lui, l'important, c'est de trouver un grand sujet et une grande idée, et toujours, dans tous ses Saloîis^ c'est au point de vue de l'idée qu'il discute le tableau qu'il a sous les yeux, ou qu'il l'invente quand le sujet abordé par le peintre lui semble manquer d'idéalité ou de grandeur. Ainsi, par exemple, le tableau de Lagrenée : Vénus aux forges de Lemnos demandaîit à Vulcain des armes pour son fils. Ainsi, encore, le tableau de Doyen : Diomède combattant Enée, sur lequel il fait son tableau à côté même de la description du tableau. Et une foule d'autres. Partout Diderot rentre à pleines voiles dans la grande voie et la grande tradition

spiritiialisle, et même sa haine insolente et stu- ])iile contre Yaffreux conte du Christianisme, comme il l'appelle, ne l'empêche nullement de rendre justice aux tableaux d'une inspiration chrétienne, parce qu'elle est morale puisqu'elle est chrétienne, et que la morale est suffisante, à son estime, pour faire passersur tous les détails de ce conte affreux.

Résultat étonnant, n'est-ce pas? que ce spiritualisme inattendu et involontaire venant de ce terrible matérialiste de volonté qui, toute sa vie, nia avec fureur la spiritualité humaine, et qui apporte une valeur de vérité à sa critique sur laquelle on n'était, certes! pas endroit de compter. Et ne croyez pas que ce spiritualisme, si étrange sous la plume de Diderot, soit l'affaire d'une impression momentanée, comme il devait tant y en avoir dans cette nature de bouffées, de saccades, d'entraînements. Ce serait là une grande erreur. Toutes les opinions, au contraire, qui peuvent sortir du tronc d'idées morales dressé avec tant de vigueur dans les critiques d'art de Diderot, en sortent de toutes parts et

s'y épanouissent. « Quand — dit-il quelque part — (( une composition a toute l'expression dont elle (( est susceptible, elle est toujours assez pitto- (( resque... » Vue superbe, d'un spiritualisme péremptoire, qui ne tient plus à la préoccupation de la moralité dans l'art mais à une esthétique intellectuelle plus forte que Diderot, en Diderot, et qui donnait à son inconséquence une persévérance et une unité que l'inconséquence ordinaire ne connaît pas. Nous aussi, nous pensons comme Diderot. Seulement, ne nous y trompons pas! ce qui fait l'honneur de sa critique fait la honte de son esprit. Si sa critique était ici simplement en cause, nous n'aurions que des applaudissements pour elle ; mais il faut se souvenir que dans cette étude sur Diderot on embrasse l'ensemble de l'homme. Or, il est impossible de ne pas admettre que s'il eût été plus organisé, d'une tête plus ferme et d'un esprit moins anarchique, il ne serait point, par démantibulé de nature, tombé dans la vérité comme il serait tombé dans l'erreur.

Mais enfin il tomba dans la vérité, et y tomber, c'est une manière d'y entrer encore. Son éditeur d'aujourd'hui, idolâtre comme tous les éditeurs, ne l'est pas trop quand il dit de lui qu'en matière d'art il avait l'amour du beau et de la bonne foi. C'est la vérité : Diderot, ce charlatan éblouissant qui joue l'inspiré et fait la Pythie dans sa robe de chambre, cesse d'être saltimbanque quand il s'agit d'art. Il eut la bonne foi jusque-là d'oublier sa philosophie, ses systèmes, toutes les idées qui font de lui le plus enragé d'un siècle enragé de matérialisme, devant une toile ou devant un marbre qui remuait sa sensibilité. Cet esprit faux en tant de choses avait la sensibilité juste. La plupart de ses jugements sur les hommes de l'Ecole française, Chardin, Vernet, Yanloo, Greuze, Lautherbourg, Casanova, Lagrenée, Deshays, Boucher, qu'il compare à l'xVrioste et pour lequel il finit par être justement sévère, — car le cynique, chez Diderot (et vous savez qu'il y était), a parfois de très

belles manières de s'arrêter et de se purifier en montant, — tous ses jugements sont restés, et la forme qu'il a donnée à ces jugements n'a pas, après lui, été surpassée. Cette forme originale et prime-sautière est de la plus piquante variété. Là aussi il est créateur. Là il introduit jusqu'au drame, jusqu'au dialogue (voir les pages sur le tableau de Greuze : la Jeune fille qui pleure son oiseau mort), jusqu'à l'anecdote, et même l'anecdote osée, pour faire entrer davantage dans l'esprit le trait aigu de sa critique. Mais ce n'est pas seulement dans la forme qu'il a cette qualité première qui crée, et qui, en tout, est le génie : il l'a dans le fond même. Je l'ai dit, mais il faut insister, il a celte magnifique critique inventive qui fait faire, en quelques traits resplendissants, le tableau ou le groupe manques. Vous pouvez lire, si vous voulez, tout ce qu'on a écrit de Salons depuis que les siens inaugurèrent ce genre de critique, vous trouverez peutêtre des descripteurs plus exacts, plus savants, plus forts en musées, ayant vu davantage et plus comparé ; vous trouverez des stylistes

plus OU moins chauds, plus ou moins vivants ; mais lui, Diderot, c'est la vie ! C'est un épouseur de sujets. 11 entre en eux et les féconde. Ne le privons donc pas de la seule chose grande qui soit vraiment à lui, et qui le tire de la foule des esprits si profondément faux en tout de son siècle. Il eut la critique inventive. Mais cette critique, qu'il porta une fois dans la littérature, ne s'atteste jamais que dans quelques Salons, et on désirerait pour sa gloire qu'elle se fût attestée davantage... Malheureusement (on l'a vu), Diderot n'était capable d'aucune concentration; c'était le mouvement perpétuel. Il s'éparpillait dans trop de choses pour être ce qu'il faut dans une seule quand on y veut tout écraser. Voilà pourquoi il n'éleva pas à sa plus grande puissance la meilleure faculté qui fût en lui. Il n'était, en effet, inventeur qu'en critique. En métaphysique, il avait copié Bacon; en roman. Sterne; en drame, la Chaussée. Il n'avait inventé ni le Xeveu de Rameau^ qui n'est pas une invention, ni ses Contes, qui ne sont pas des contes. 11 n'était vraiment capable d'in-

vention qu'en critique, — et encore non pas en critique géne'rale, mais en critique appliquée. Les volumes où l'on a renfermé ses critiques d'art contiennent un Essai sur le beau, essai malheureux, d'une connaissance médiocre et étranglée ; car Diderot se contente d'y exposer maigrement les maigres systèmes de Wolf, de Hutcheson, du père x\ndré, qui n'ont pas éclairé beaucoup cette question du beau qu'il faut renvoyer au chapitre des inutilités métaphysiques, et dans cet Essai sur le beau son don d'invention critique l'abandonne. C'est qu'il s'agit ici d'idées pures et de théories, et non plus de ces faits d'art comme il en fallait à sa nature artiste et magnétique. Cette nature vibrante ne se révélait jamais plus intensivement que de plainpied avec le marbre ou le tableau placés devant elle, et qui lui envoyaient cette émotion : — « le (( coup de hache qu'ont à la tête tous les grands « artistes, » a-t-il dit, et que lui aussi il y avait! C'est par ce « coup de hache » qu'il est quelqu'un. C'est ce (( coup de hache » qu'il faut voir sur son front pour qu'on le respecte. Par malheur.

on ne l'y voit pas toujours. Le sang lumineux de l'inspiration que ce « coup de hache » fait couler se coagule bientôt au vent des passions déclamatoires, ineptes ou folles, du temps maudit auquel appartenait Diderot, et le front noblement ouvert n'apparaît plus que furieux ou stupide, comme celui d'un bœuf assommé.

CIIAPITKE VI

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