‹ Goethe et Frédérique BrionChapitre 10 sur 37 · Geislige, genelische Verknüpfung » (1. X · texte numérisé non relu

Geislige, genelische Verknüpfung » (1. X

éprouve à passer en revue l'origine et la date des biens d'un ordre élevé qu'il a acquis.

Car c'est un souci qui obsédera Gœthe toute sa vie, que celui de profiter d'autrui. Herder le traitait sans ménagement, ne lui épargnant ni les railleries, ni même, parfois, les invectives. Gœthe supportait ce qui lui était pourtant importun, parce que, pour citer ses propres expressions, il savait estimer à haut prix tout ce qui contribuait à son développement. Mais il se gardait bien d'accorder le réciproque à Herder, à qui notamment il cachait les conceptions de Gœtz et de Faust qui commençaient à se former en lui.

C'est là un des aspects essentiels de Gœthe. Il reçoit plus volontiers qu'il ne donne. Il acquiert, mais ne se dépense pas. Herder le disait même incapable d’un vrai enthousiasme. Et en effet, l'enthousiasme n'est-il pas, en quelque manière, un don de soi? Gœæthe, toujours, se retient : ou, s’il s'est donné, il se reprend.

Après tant de préparatifs, Gœthe nous conduit enfin au « bien-aimé » Sessenheim. Mais au seuil du village, il nous arrête un instant encore sur une circonstance qui aurait particulièrement exalté son inclination amoureuse. Il s’agit de l’œuvre, fameuse alors, d'Olivier Goldsmith : The Vicar of Wakefield.

Gæthe, tout vibrant encore de l'enthousiasme que

la révélation du roman lui a fait ressentir, Gœæthe se trouve soudain transporté « de ce monde imaginaire dans un monde réel tout semblable », car la famille du pasteur Brion rappelle étonnamment celle du Vicar. Or, il est prouvé que Gœæthe ne connaissait pas le roman de Goldsmith, lorsqu'il fit sa première visite à Sessenheim, et que Herder ne le lui lut qu'au mois de novembre.

Pourquoi cette interversion de dates? L'intention symbolique de Gœæthe est transparente. Il nous prépare aux événements qui vont se dérouler. L'un des personnages du roman anglais est un séducteur, qu'il serait excessif de comparer à Gœæthe, et qui pourtant éveille en nous comme un pressentiment. Mais il y a, à cet artifice littéraire, une raison plus haute et plus significative : Gœthe veut nous initier délicatement aux détours secrets de son être poétique, nous amener peu à peu à voir Frédérique avec ses yeux à lui.

Chez Gœthe, pourrait-on dire, l'imagination n’a d'élan que dans la mesure où le réel la soutient. Tel le héros de la fable que ses forces abandonnaïent, dès qu'il cessait de toucher la terre de ses pieds, Gæthe ne connaît l'échauffement de la création que s’il peut

incarner son rêve. Il transpose dans la réalité ses

1, Dichtung und Wahrheit, Edit. Lœper, 1. X. Rem. 371.

LE SENS DU RÉCIT DE GŒTHE. 17 Mn dim 0 ie Qt conceptions abstraites, et, ainsi seulement, leur donne des formes et des ailes. Comprend-on maintenant l'importance psychologique qu'a ce passage « d’un monde imaginaire dans un monde réel semblable », et pourquoi Gæœthe évoque à cette place le roman de Goldsmith? Ce qui l'enchantera, à Sessenheim, ce sera moins encore la poésie qu'il trouvera en Frédérique que celle qu'il y mettra, et dont il parera les gens et les choses de son entourage. Fragile parure! Après l'épisode de Lucinde, l'évocation du roman anglais est un imperceptible avertissement qu'il faudra s'appliquer à deviner, sous les transports d'amour, les signes précurseurs du renoncement.

Alors seulement, après tant de précautions, Gœthe se décide à satisfaire notre impatience, à nous montrer Frédérique.

Nousnenoussentons pas lecourage des critiques allemands qui, depuis un siècle,innombrables, s’acharnent à défaire et à refaire l’immortel récit. Que le lecteur s’y reporte et goûte pleinement ces pages où le plus pur raffinement de mise en scène laisse pourtant une impression d'incomparable simplicité. Nous aurons d’ailleurs l’occasion, au chapitre II de cette étude, de constater que Gœthe nous donne, d'une façon très détournée d’ailleurs, les moyens de découvrir, sous la Frédérique idéalisée, la véritable Frédérique.

Le livre X de Dichtung und Wahrheit se termine sur une allusion à la Nouvelle Mélusine que Gœthe aurait contée à Frédérique et à sa sœur, et qui aurait produit sur les jeunes filles une vive impression. La lettre que Gœthe écrit le 45 octobre 17170, touche un mot, en effet, de princesses de légende, aimantes et fidèles ‘. Mais il est certain que le récit de Gæthe ne fut pas la Nouvelle Mélusine, au moins sous la forme qui nous a été transmise. D'abord, sous cette forme, l'histoire est, sinon immorale, du moins équivoque, et fait jouer à l'amant un rôle fâcheux : on ne conçoit pas de la part de Gœthe, si habile toujours, une telle maladresse. Ensuite, le passage précité de la lettre du 15 octobre serait incompréhensible, sion voulait le rapporter à la Nouvelle Mélusine. Enfin, il est constant que Gœthe écrivit ce conte seulement en 1807, le publia en 1817 dans le Taschenbuch für Damen de Cotta, pour l’insérer ensuite dans les Wilhelm Meisters Wanderjahre, où tout le monde le lut?. Pourquoi donc Goœthe, après l'épisode de Lucinde, après les réflexions sur le roman de Goldsmith, orne-t-il encore la réalité au risque même de faire croire à un manque de tact? Résumons le conte en quelques mots, le sens n'en restera pas caché.

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