‹ Goethe et Frédérique BrionChapitre 11 sur 37 · HTECh: avr · texte numérisé non relu

HTECh: avr

Un voyageur d'esprit plutôt léger et une femme belle et sensible se rencontrent par hasard, ils s'aiment, ils se disent et se prouvent leur amour. Après quelques mois de bonheur, et non sans avoir connu l’inquiétude des premiers pressentiments, l'amant découvre qu'il s’est uni à une naine. Dans un élan de tendresse, il épouse aussi la condition de l’aimée. Mais bientôt la nostalgie de son premier état le hante et le tourmente : « J'avais un idéal de moi-même, dit-il, et m'apparaissais parfois en rêve comme un géant. » Alors il rompt le charme, il reprend sa taille d'autrefois, mais au prix de son amour.

Quel clair symbole! Gœthe a pris connaissance de sa force et de sa taille, au moment où l’une pouvait être amoindrie et l'autre rapetissée. Cette comparaison lointaine nous donne la mesure de tout l’espace qui le sépare de l'humble Frédérique. Immédiatement, le livre X s'ouvre, où notre interprétation se confirme, et la pensée de Gæœthe se précise.

En effet, lorsqu'il ne nous dépeint pas la grâce de Frédérique et la douceur de l'aimer, que nous dit Gœæthe? Il nous montre Herder « déchirant le rideau qui cachait à ses yeux la pauvreté de la littérature allemande », détruisant une à une ses admirations pour des écrivains surfaits. Puis, Gæthe, qui d’abord

a « désespéré de ses forces », sent, sous l'influence

des circonstances, « se réveiller à l’improviste sa verve poétique depuis longtemps endormie ». Et ce n’est pas seulement la belle terre d'Alsace, à l’époque la plus charmante de l’année, qui le fait vibrer, le caractère idyllique de son séjour à Sessenheim, l'affection simple dont on l'entoure, — c’est surtout le pur et tendre amour de Frédérique. La source a jailli. Le ruisselet deviendra fleuve. Mais dans le ruisselet, déjà, le ciel se reflète. Gœthe se garde de préciser, littérairement parlant, ce qu'il doit à Frédérique. Il laisse au lecteur ce soin, et il le lui facilite par les réflexions critiques dont il encadre, à distance, et avec l'apparence de n’y vouloir pas toucher, la figure de l'aimée.

Nous avons déjà noté les premières tentatives de libération faites par Gœthe pour s'affranchir et de la langue française et de l'esprit français. Cette fois, il ne s'agit plus d'une tentative, mais d’une orientation définitive. Gœthe renonce tout à fait à notre langue pour se consacrer « avec plus de force » à l'allemande. Surtout, il secoue le joug de la littérature française, parce que, dit-il, « vieillie » et « aristocratique »', pour se livrer tout entier à l'influence du génie puissant et fougueux de Shakespeare. Ici, le contraste est aussi manifeste que voulu.

Page 1