Hermann Grimm, op. cit. p
des lois naturelles qui régissent la pensée du poète dans son évolution. Mais pourquoi l'épisode de Sessenheim, qui n'est qu'un cas particulier, est-il sans aucun doute le plus curieux? Pourquoi Frédérique plutôt que Lotte, que Lili, que Mme de Stein, que tant d'autres...? C'est que, nous l'avons indiqué déjà dans notre premier chapitre, nous allons désormais y insister, Gœthe est au principal tournant de sa vie. Avant Sessenheim, ou, si l’on veut, avant Strasbourg et Herder, Gœthe n’est encore qu'un « Werdender ». A l’époque qui nous occupe, il devient lui-même, il prend conscience de son génie, chaque mot qui tombe de sa bouche ou de sa plume est un document. Qu'on parcoure Îa correspondance de Leipzig, on se rendra compte de l'esprit nouveau qui anime Gœthe à Strasbourg. On ne peut pas dire, il est vrai, que la correspondance de Strasbourg ait déjà une haute portée philosophique ou révèle chez Gœæthe une vision très nette de son évolution d'esprit et de ses destinées. Il en fait lui-même la remarque, en 4828, dans une lettre à Willemer, lequel lui avait retourné des papiers provenant de la succession de Riese : « Freilich ist bei heiterem inneren Trieb und einem lôblich geselligen Freisinn noch keine Spur von woher? und wohin? von wo aus, wo ein? » Mais il se hâte d'y reconnaitre aussi « ein freieres
Umbherblicken und Aufathmen, » qui ne caractérisait certainement pas la correspondance de Leipzig ‘. Aussi bien, celle-ci, avec d'incontestables qualités de vie et de mouvement, donne surtoutune impression de puérilité et de vulgarité. Rien n'y est saillant, ni les événements, ni les hommes, ni les idées. Gœthe y fait l'effet d'un jeune garçon qui ne sait que s'amuser ou s’ennuyer, et dont la vie est dénuée de tout intérêt. Traiter les gens d’imbéciles, demander aux dés de décider s’il ira au théâtre ou non, comparer Gottsched à un sac de plumes et sa femme à un hareng, se vanter de ne jamais manger de viandes grossières comme le bœuf, le veau et le mouton, mais seulement des poulets, des oïes, des perdreaux, des truites, des brochets, des lièvres, des faisans, des huîtres, traiter son aubergiste de Principal, de Directeur, de Maître de Cour, comparer la vie saxonne à du tabac trop fort, etc., tel est le ton. Aucune idée générale ou particulière, sauf peut-être dans quelques lettres adressées (et encore est-ce de Francfort) à Frédérique Oeser, ou à son père, artiste doublé d’un professeur, celui-ci meilleur que celui-là. Quant à l’action de Bebrisch, le précepteur du jeune comte de Lindenau, elle semble se résumer dans l’organisation de parties joyeuses dont des femmes peu farouches constituent