Dichlung und Wahrheit, |. XI
présenté à son amie? Or, c'est un fait : il résulte de plusieurs lettres du poète Lenz que Salzmann, au mois de juin 4772, ne connaissait pas Frédérique *. Écartons cet argument : nous nous heurtons à une évidente interversion de dates. Gœthe place la visite en plein été, au mois de juin. Or, c'est en hiver qu'une ville offre à des campagnards le plus d'agréments. De plus, les lettres écrites de Sessenheim, à l'époque indiquée, par Gœthe, témoignent d'un état d'esprit et chez celui-ci et chez Frédérique qui excluait tout projet de partie de plaisir. Enfin, il est peu vraisemblable que la sœur de Frédérique, Salomé (que Gæœthe nomme Olivia dans Dichtung und Wahrheit) ait été si malheureuse, si embarrassée dans sa propre famille, chez sa tante, près de cousines auxquelles elle était liée depuis longtemps par les liens non seulement de la parenté la plus étroite, mais de l’amitié la plus vive. On peut s'expliquer cet embarras par les réunions hivernales, bals et concerts, où Salomé et Frédérique furent entraînées, et où elles se sentirent dépaysées.
Quoiqu'il en soit, que le récit soit purement imaginaire ou qu'il s'agisse d'une simple interversion de
4, Nous avons puisé, pour toute celte question du séjour de Frédérique à Strasbourg, dans la brochure de M. Gustave Müller :
« Urkundliche Forschungen zu Gæœlhes Sesenheimer Idylle » (Strasbourg).
dates, l'intention de Gœthe n’est pas douteuse. En plaçant Frédérique dans un milieu mondain, il lui fait perdre une partie de ses avantages. Certes, en habile homme, il insiste surtout sur l'inaptitude de Salomé à s'adapter à la société qui l'entoure, il loue même Frédérique d'avoir su « modeler instinctivement la situation sur elle » et garder toute sa simplicité. Mais il observe que « ce milieu ne lui convenait pas non plus », et que parmi les autres femmes, habillées selon les modes nouvelles, les modes françaises, Olivia et Frédérique portaient en somme « des habits de servantes ». Si l’on se rappelle l'application que Gœthe mettait à se corriger lui-même de certains petits défauts d'éducation mondaine, de certaines « petites irrégularités », comme il le dit lui-même, à se prêter aux exigences de la société, à se régler sur elle au point de souffrir pour elle les contraintes les plus désagréables du monde et de s'imposer mille expédients et artifices de toilette, on comprendra ce que la gêne et le malaise des deux sœurs devaient avoir de pénible pour l'amour-propre de leur orgueilleux cavalier. « Enfin je les vis partir, écrit Goethe, et
ce fut comme un poids de moins sur mon cœur?. »
4. « Manche kleine Unregelmässigkeit » (Dichtung und Wahrheil, LEE):
21014) LUNT.
Dès lors, prenant le lecteur sur cette impression, Gæthe le conduit très vite au dénouement. Faut-il juger l'attitude de Gœthe? A quoi bon? et de quel droit? Le bien, pour l’homme, selon sa propre définition, est ce qui se trouve à sa mesure. Gœthe a appris par Frédérique à connaître ce pour quoi il était fait. Et il n'était pas fait pour Frédérique. Mais Frédérique était faite pour lui. Il l’a découverte comme le garçon de sa chanson découvre la petite rose dans la bruyère. Tout de suite, la jolie fleur le ravit! Elle était si jeune, et belle comme l'aurore ! Mais si fragile aussi : et lorsque, impétueux, impitoyable, le gamin la brise, elle se défend en le piquant, et en le piquant elle crie sa peine. Mais ni piqûre ni plainte ne servent de rien! La petite rose doit mourir, en blessant à jamais le meurtrier.
L'histoire de la rose des bruyères, c'est celle de Frédérique. Le poète chante la fleur jolie, il conte le triste sort qui l’a brisée. Pourquoi ce meurtre? Ce meurtre n'est-il pas injuste? Le poète ne juge pas. Il pe disserte pas. Il n'accuse, ni n’absout. Il montre la vie, simplement, telle qu'elle est, avec son éternel mélange de bon et de mauvais, d'ombre et de lumière, de joieet de tristesse.
Mais la fleur à fait au ravisseur une blessure que
rien ne fermera complètement. L'expiation durera au
FRÉDÉRIQUE. 39 delà du pardon, et nous la sentirons à travers les soupirs même du vieillard :
Rôslein sprach : ich steche dich Dass du ewig denkst an mich.