Eug. Fromentin, Les Maîtres d'autrefois (Introduction
valeur documentaire : Poésie et Vérité. Gœthe ninvente pas pour le plaisir d'inventer, ou par besoin d’attifer et d’enjoliver son œuvre. Chaque ornement de la forme est destiné à mettre en valeur la substance du fond. Il intervertit ou déplace l’ordre des épisodes, non pour dérouter le lecteur, mais pour grouper ces épisodes selon leurs affinités, et parce que, isolés, ils n'auraient qu'un charme anecdotique, au lieu que leur ensemble prend une portée générale. On voit que cette méthode est celle de l'historien. On se représente difficilement un exposé historique où la fantaisie ne jouerait point son rôle, et dont l’art ne consisterait pas précisément en un choix parmi tant de faits, dont les uns sont voués à l'ombre et les autres à la lumière. Taine disait de l'œuvre de Balzac que c'était un paysage disposé de manière à être aperçu tout entier à chaque détour. Gœthe ressemble, en ce sens, à Balzac. Le moindre détail de ses Mémoires se rattache, ne füt-ce que par un fil, à un plan d'ensemble. Il ne note le particulier que pour mieux nous faire accéder au général. Dans chacun de ses actes, selon sa propre expression, c’est Gœthe tout entier qui apparaît *.
Certes, Gœthe n'est pas arrivé du premier coup à
4. W. G. Ausgabe, IV, p. 219. — Cf. Der junge Gœthe, 1, p. 73.
cette connaissance de soi. Il ne s'est pas tout de suite miré dans les hommes et les choses qui l’entouraient. Ce n’est que peu à peu qu'il a pu, dans l'écheveau de sa jeunesse, démêler les innombrables fils. Là réside l'extrême intérêt de Dichtung und Wahrheit. Gœthe s'applique à faire de la psychologie rétrospective, ne se contentant pas de se souvenir et de retracer les événements qui se sont accomplis autour de lui, cherchant encore les rapports de cause à effet qui lient ces événements, et ensuite se plaçant, se situant au milieu, de manière à faire ressortir la part d'action qu'ils ont eue sur lui, et qu'il a eue sur eux.
On comprend ce qu'une pareille méthode, pour libre et poétique qu'elle paraisse, comporte de précision et de réalité. Encore ne faut-il pas s'attendre, lorsqu'on ouvre pour la première fois Dichtuny und W ahrheit, à ÿ trouver un rigoureux enchainement de faits. Gœthe, pour scruler son état d'esprit pendant la période de Strasbourg, ne manie pas un pesant appareil de déductions. Il n'écrase pas cette jolie fleur entr'ouverte qu'est son âme de jeune homme, sous prétexte d'analyser les essences dont est fait son parfum. Il nous en montre simplement les différents aspects, et il semble que derrière sa narration abandonnée et parfois nonchalante, aucune
LE SENS DU RÉCIT DE GŒTHE. ÿ!
arrière-pensée ne se cache. C’est tout le contraire. Il nous suffira de lire entre les lignes, et les digressions
mêmes du récit nous conduiront à Frédérique.
Beau comme un ange, selon l'expression de Bettina von Arnim, Gœthe arrive au printemps de l’année 1710 à Strasbourg, et il s'inscrit comme étudiant à l'Université.
Dès le début du livre X de Dichtung und Wahrheit, Gæœthe nous décrit la magnifique plaine d'Alsace telle qu'il la contemple du haut de la plate-forme de la cathédrale. Et tout de suite il se montre interrogeant l'horizon, et déjà le voilà qui rassemble par avance les bribes de la réponse souhaitée. Aucune femme encore n'occupe son cœur. Et pourtant, entre son cœur et cette plaine si vivante, si animée, une mystérieuse correspondance s'établit. Les premiers pressentiments s’éveillent. Quelque chose va se passer. Est-ce du bonheur, est-ce du malheur qui vient? Inconnue et innommée, Frédérique pénètre lentement, silencieusement dans le cœur de Gæthe.
1. Cf. plus loin, au même I. X: « Nos désirs sont les pressentiments des facultés qui sont en nous, les précurseurs de ce que
nous sommes capables de faire... nous aspirons à ce que nous possédons déjà sans le savoir. »
Gœthe avait rapporté de Leipzig une sensible inclination d'esprit pour les choses françaises. Parvenu en territoire français, mais mêlé à la jeunesse académique de Strasbourg, il épouse bientôt de celle-ci les enthousiasmes et les aversions. Il renonce à exprimer dans une langue étrangère des sentiments d'emprunt, et compose au mois de mai sa dernière poésie française !. Chaque progrès de sa sincérité le rapproche de Frédérique. Élevé au milieu de détracteurs de l'architecture gothique, influencé par Oeser qui n'y voyait que fioritures et surcharges, il connaît son erreur devant la masse imposante et harmonieuse de la cathédrale. Et, du coup, ce n’est pas seulement l'absurdité de son préjugé qui lui saute aux yeux, c’est aussi la gloire que le chef-d'œuvre fait rejaillir sur son pays et sur sa race, car c’est un maître au nom allemand qui la construisit, cette cathédrale, sur une ancienne terre allemande. Ainsi Gœthe se défrancise, et son germanisme s'accentue d'autant. Plus tard, son « schéma biographique » portera, pour l’année 1770, cette note : « Deutschheit emergirend ? ». Il s’initie au vrai génie de sa race, comme il découvrira bientôt la vraie femme allemande en Frédérique. L'énorme cathédrale, surgissant devant ses vingt ans,