‹ Goethe et le drame antiqueChapitre 103 sur 270 · V. 1060 et suiv · texte numérisé non relu

V. 1060 et suiv

pouvons voir là que des impressions subjectives, mais nulle part ces sortes de visions ne sont données comme irréelles : leur effet lyrique et dramatique est d'autant plus puissant que notre foi dans ce monde surnaturel n’est jamais ébranlée par le poète.

La faute de Tantale est la cause première de la malédiction des Pélopides. L'action d'Oreste procède-t-elle des mêmes sentiments que cette faute, et Gœthe, par l'idée d'hérédité, introduit-il une cohésion naturelle dans les légendes qui sont la matière de son drame? On n'en peut douter, assurément, et nous devrons mentionner plus loin certains traits qu'Oreste a hérités de ses ancêtres, mais la question est plus complexe qu'il ne semblerait tout d'abord. Dans les deux premières rédactions, il est parlé de la perfidie de Tantale sans atténuation ni excuse : aussi l’enchaîinement des crimes, chez ses descendants, nous paraît-il logique et, en quelque façon, nécessaire. C’est ce qui ressort, en effet, de la « première prose ». Nous y voyons que la présomption et la perfidie ont précipité Tantale de la table des dieux aux abîmes du Tartare; Iphigénie rappelle ensuite la mort d'Ænômaos et le rapt de sa fille, le meurtre de Chrysippe et le suicide d'Hippodamie, faussement accusée de ce meurtre. Thoas se récrie sur ces crimés qui « pareils à la pierre qui roule, en entraînent toujours de nouveaux », et Iphigénie lui montre la logique naturelle et humaine de cette progression : « Une race ne produit pas subitement un demi-dieu ou un monstre : il faut une suite de bons ou de méchants pour apporter au monde la joie ou l’épouvante : ».

Tout ce passage se retrouve identique dans la deuxième rédaction, mais, dès la troisième, la faute de Tantale est

1. Bæchtold, p. 20. Remarquons que le développement : Ein Haus erzeugt cniht.. der Welt hervor, par les facons différentes dont il est enchâssé, a une tout autre signification en D qu’en A.

excusée et atténuée : l’aïeul d'Iphigénie n’était pas un traître, c'était un homme trop grand pour être l’esclave, trop chétif pour être le compagnon du Roi des dieux; sa faute fut humaine, et nous devons entendre par là qu'il ne sut pas se garder de l’orgueil présomptueux; les dieux le châtièrent avec sévérité, et leurs prêtres’, pour justifier la justice divine, ont fait de Tantale un perfide.

= Dans ces conditions, les crimes de la race ne dérivent pas d’une façon nécessaire de celui de l’aïeul : c'est la sévérité des dieux qui en a perverti les conséquences ?. À Thoas qui demande si la faute de Tantale fut expiée par sa race, Iphigénie répond que les Tantalides avaient hérité la mâle vigueur des Titans, mais que le Roi des dieux ceignit leur front d’un bandeau d’airain, en sorte que chaque désir fut pour eux une fureur sans borne*. Il s’agit donc moins ici d'une hérédité que d’une expiation. — Ainsi présentés, les faits perdaient en logique interne, et l’hérédité des fautes et des passions se trouvait exclue, aussi bien que la responsabihté. Gœthe l'a senti, et, dans la rédaction définitive, un changement, léger en apparence, tend à modifier sensiblement la portée de ce passage. Thoas ne demande plus si les Tantalides ont expié la faute de l'ancêtre, mais si la race de Tantale « porta la faute de l'ancêtre ou la sienne propre ». La réponse d'Iphigénie reste la même, à quelques mots près, et il pourrait sembler que, par une négligence du poète, la demande et la réponse soient moins appropriées en D qu'en C; mais il faut plutôt supposer que la phrase : doch es schmiedete ein Gott um thre Stirn ein ehern Band doit être prise dans une acception plus large. L'aveuglement des Pélopides n'exclut pas leur responsabilité, et leurs crimes ne sont certainement pas imputables au seul ressentiment des dieux. De la sorte, le Tantale de Gœthe ne fait pas le malheur de sa race tout en restant isolé d'elle.

4. Priester est, avec raison, remplacé par Dichter, dans la rédaction définitive.

2, Sie nahmen’s auf wie Gôtter. S (Manuscrit de la bibliothèque de Strasbourg),

Bæchtold, p. 20.

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