‹ Goethe et le drame antiqueChapitre 11 sur 270 · Laokoon, chap. IV · texte numérisé non relu

Laokoon, chap. IV

cher de penser que treize ans plus tard, malgré les idées et les systèmes venus pour ainsi dire, à la traverse, ce même ressort sera celui de l’/phigénie en Tauride. Cette interprétation de Lessing est d'autant plus frappante qu'elle est, en quelque sorte, au sommet du plus solide édifice de déductions. Philoctète restant maître de sa douleur, Néoptolème aurait persisté dans sa dissimulation : c'est parce qu'il est « toute nature », «qu'il fait revenir le fils d'Achille à son naturel ». Dans les Trachiniennes, où la douleur physique et les cris qu’elle provoque sont aussi des éléments d’émotion, les conditions sont tout à fait différentes, et le calme d'Heraklès, aussitôt après la révélation de l'oracle, s'explique par la nature même du personnage. Philoctète est un homme, Héraklès un demi-dieu : l’un ne rougit pas de se plaindre, tandis que l’autre ne voit pas sans honte « sa partie mortelle prendre assez d’empire sur sa nature immortelle pour le faire pleurer et gémir comme une fille ». Et Lessing, ennemi résolu de la tradition emphatique qui règne au théâtre, ajoute ironiquement : « Nous autres modernes ne croyons pas aux demi-dieux, mais le moindre héros doit, chez nous, sentir et agir comme un demi-dieu ! ». Ces remarques sur le chefd'œuvre de Sophocle montrent donc comment la vérité et la nature étaient observés dans le drame grec. Lessing cite encore le Philoctète dans un autre chapitre, où 1l se demande si la poésie doit admettre et représenter les objets qui inspirent le dégoût. Volontiers il résoudrait la question par la négative, mais il doit reconnaître que les tragiques unissent souvent le dégoût à la terreur pour produire le ‘sentiment de l'« horrible » : Sophocle achève le tableau du dénûment de Philoctète en nous montrant « des haillons pleins de sang et de pus » qui sèchent au soleil”. Si l’on rapproche ces diverses observations, on voit que ce qui se rapporte au drame grec dans le Laokoon est fait pour donner la plus haute idée d'un art qui se joue des difficultés et dont le succès peut sembler parfois paradoxal.

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