‹ Goethe et le drame antiqueChapitre 12 sur 270 · Philoctèle, v · texte numérisé non relu

Philoctèle, v

Gœthe lut aussi à Leipzig la Dramaturgie de Hambourg, mais l’effet de cette lecture ne pouvait être de le rapprocher des Tragiques anciens; car si Lessing estime qu'Aristote à posé les règles immuables du genre dramatique, il pense aussi que de tous les auteurs modernes Shakespeare est celui qui a le mieux appliqué ces règles et que les lois essentielles du théâtre doivent être étudiées dans ses drames; l’accusation de plagiatn'est point à craindre, « car on peut dire de Shakespeare ce qu'on a dit d'Homère; il est plus difficile de lui prendre un vers que d'enlever sa massue à Hercule; chacune de ses beautés porte une marque qui crie aussitôt à l'univers entier : « Je suis de Shakespeare!! » Un tel génie donne donc plutôt un sublime exemple d'art qu'un modèle qui puisse être directement imité. « Si nous avons du génie, Shakespeare doit être pour nous ce que la chambre obscure est pour le paysagiste; qu'il y regarde attentivement pour voir comment la nature, dans tous ses aspects, se projette sur une surface plane, mais qu'il se garde de lui rien emprunter. » On sait que cette admiration de Lessing pour le poète anglais se fait en même temps offensive, et qu'il l'élève pour rabaisser d'autant la tragédie française : le drame historique de Shakespeare rapproché de la tragédie « dans le goût français » lui donne à peu près l'impression « d’une vaste peinture à fresque à côté d'une miniature faite pour un chaton de bague ». Ces pages de la Dramaturgie rappellent, pour le fond, et pour l'expression même, le discours composé par Gœthe en 1171 pour l’anniversaire de Shakespeare ? : nous y retrouvons avec plus de fougue juvénile, moins de logique et moins de réflexion — la même suite d'idées aboutissant à une conclusion identique : Gœthe, après avoir raillé « le petit Français » qui s’essaie à porter l’armure d’un Grec, trop pesante pour lui, déclarera la guerre au « théâtre régulier » et se jeltera aux pieds de Shakespeare, dont les personnages sont la nature même, et qui, rival de Prométhée, crée des hommes « de proportions colossales ».

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