‹ Goethe et le drame antiqueChapitre 111 sur 270 · V. 1100 et suiv · texte numérisé non relu

V. 1100 et suiv

5. Voir, par exemplé, l’histoire de Glaucos, VI, 86. 6. Iph. Taur., 391. Fragm. 292.

haute du divin qui devait être celle de l'avenir! »; nous ne pouvions non plus nous demander dans quelle mesure les Anciens se sont rendu compte de l'influence que peut exercer sur le moral l'hérédité physiologique”. Car si Gœthe tient compte de cette influence, ce n’est pas chez les Anciens qu'il s'en instruit; et si son Iphigénie se fait de la divinité l'idée la plus pure, on ne peut dire qu'elle la doive à son modèle grec. Hettner allait jusqu'à prétendre que la figure d'Iphigénie était, chez Euripide, « d'importance secondaire » ; il serait plus exact de dire qu'elle est le protagoniste d'une sorte de tragédie d'intrigue, où le poète, mettant en scène des personnages connus, les fait agir plutôt qu'il n’approfondit leurs caractères. Assurément il ne faut pas attribuer à l'Iphigénie de Gœthe une sorte de sur-humanité; elle s’est lentement affranchie et purifiée par l’amour qu'elle a pour sa race, par son énergie indomptable et par sa claire intelligence; mais son horreur du mensonge, et l’action libératrice qu'exerce autour d'elle sa douceur calme et si féminine laissent plutôt reconnaître l'influence de Saint-Martin que celle d'Euripide.

La différence -qui sépare l'{phigénie du poète allemand de celle du poète grec est-elle dans le sentiment chrétien? C'est la question qu'il nous faut maintenant examiner : elle est étroitement unie à celle de la guérison d'Oreste.

Oreste est le seul des Tantalides qui soit poursuivi par les Furies. « On ne nous dit pas, en effet, remarque K. Fischer, que les forfaits de Pélops, de Thyeste et d’Atrée aient suscité ces divinités vengeresses; chacun de leurs crimes était une passion assouvie qui enfantait de nouveaux crimes. » Il n'en est pas de même d'Oreste : son crime ne satisfait aucune pas-

1° H. Weil, o. L., p. 105.

2. Voir, par exemple, Euripide, Andr., 620. Cf. Decharme, Æuripide et l'esprit de son théâtre, p. 117-8, 151-2.

sion personnelle; il est un justicier. Mais cette iniquité apparente, selon laquelle Oreste est seul poursuivi par les Furies, a néanmoins sa justification morale. C'est ce que nous montre un beau commentaire de K. Fischer sur les Euménides : « La loi morale, dit le critique philosophe, courrait de grands risques s'ils n'existaient pas, ces démons du remords (pour traduire librement le langage des mythes) : car alors la faute ne susciterait pas le sentiment d’avoir failli, ni le crime la conscience, ni la ruine morale la réparation et la guérison. C’est la faute qui est le pire des maux, non les Furies! Ces divinités peuvent et doivent causer, non le malheur de l’homme, mais son salut, non sa ruine, mais son bien; elles doivent servir non à la vengeance, mais à la purification, sans laquelle ni maison ni société ne prospère, Qu'elles soient non pas furieuses, mais bienveillantes et bienfaisantes, qu'elles méritent d’être appelées non Erinnyes, mais Euménides. Telle est la sentence de la sage et glorieuse déesse d'Athènes. Chez Gœthe, c’est Iphigénie qui apaise les Erinnyes de son frère et les change en Euménides*. »

Oreste a rêvé de grandes actions, mais sans avoir, comme Pylade, le sentiment de la réalité qui préserve des amers regrets. C’est ainsi que la vengeance lui est apparue comme une entreprise glorieuse, et ce « brûlant désir » venait de la présomption (Uebermuth), qui est le démon de sa race. Mais son exaltation devait être de courte durée, car il a vécu, dès l'enfance, dans l'abattement et la mélancolie (Schwermuth). Lorsqu'il a tué sa mère, son âme n’est pas seulement déchirée par la douleur, mais par le doute. Il doute de son action parce qu’elle a, pour ainsi dire, deux faces qui lui sont successivement apparues : elle est un crime en même temps qu'un acte de justice, ou plutôt elle ne saurait être juste, puisqu'elle venge un forfait par un forfait?. De là découlent deux graves conséquences : Oreste n’a plus foi dans les dieux qui l'ont poussé vers le crime”, et dont les paroles riches d'espérance

Page 1