V. 1699 et suiv
qui voudrait les’en purifier. « Quand cet amour, ajoute-t:il, s'étend à toute l'humanité, cette passion qui se substitue et qui rachète n'est autre que l’action du Christ. » La pièce de Gæthe serait ainsi comme un mistère de la passion d'Iphigénie. C'est élargir d’une façon singulière la purification qu'elle veut accomplir, et c'est en changer aussi la nature. Les objections à cette théorie se présentent en foule. On ne peut dire qu'Iphigénie prenne sur elle les péchés de sa famille, ni qu'elle offre sa souffrance en sacrifice à la divinité : autre chose est de sentir vivement les fautes de ses ancêtres, autre chose de se les approprier et d'être un vivant holocauste. Et la modération d'Iphigénie n'est pas une offrande qu’elle fait directement à la divinité : c'est l’état d'âme qui doit la préserver de la faute. Lorsqu'Iphigénie appelle sur son frère la pitié des dieux, elle le fait au nom de sa piété et de son amour, et c'est aussi par ces sentiments qu'elle obtiendra la purification des Tantalides. La substitution, s'il est vrai que ce mot soit ici en sa place, n’est donc pas un miracle religieux : il est, à notre sens, plus près de cette conception de Sophocle, qui fait dire à Œdipe : « Une seule âme en vaut mille pour faire de telles expiations, pourvu qu'elle soit aimante ‘ ».
Il est vrai néanmoins que les idées et la psychologie de Gœthe sont toutes pénétrées du sentiment moderne. Dans son paganisme spiritualisé le sentiment religieux est plus pur et plus intime, la conscience, plus sensible, a des résonances lointaines, mais il n’est pas toujours possible de ramener ces différences à des définitions précises ?. Nous venons de faire à cette théorie de la « substitution » une objection, pour ainsi dire, intrinsèque. On peut lui en opposer d’autres. Si le le mystère s’appliquait à la guérison d’Oreste, cette guérison pourrait être produite à distance, sans qu'il fût besoin de la présence du coupable. Or Gœthe nous montre une action prochaine, et qui s'exerce, en quelque sorte, par contact :
1. Œd. Col., v. 496 et suiv. : ’Apueïv yàp oùua: xävrl pupiwy piav | Luyny Trad’ éxtivouoav, hv eUvous rap.
2. Cette impression est ressentie dès le commencement de la tragédie. Que
« Touché par toi, je fus guéri », dit Oreste à Iphigénie, et, dans l’ordre d'idées dont il est ici question, c’est à un exorcisme® qu'on pourrait comparer la guérison d'Oreste. Enfin s’il est vrai que « la purification d’une race coupable est le thème fondamental de la tragédie de Gœthe* », il faut bien remarquer que cet intérêt général n’est qu’à l'arrière-plan de la pièce, et qu'il préoccupe très médiocrement le spectateur; qu'il soit présent à la pensée d'Iphigénie avant et même après la guérison d'Oreste, c'est ce qui nous paraît naturel, mais il est bien lointain pour nous : c’est l'âme d'Iphigénie qui donne à la pièce son unité d'intérêt; Oreste est guéri dès le troisième acte, mais la pureté dont l'influence a produit cette guérison se gardera-t-elle intacte en Iphigénie dans l’action où les trois Grecs sont engagés, c’est là ce qui nous importe avant tout. Qui prétendrait que l'émotion excitée en nous par le monologue qui termine le quatrième acte * vient de notre inquiétude touchant la purification des Tantalides? :
Nous venons de voir quelle sorte de danger présente cette question du sentiment religieux dans /Zphigénie. La tentation est grande de généraliser les données de la pièce, d'en faire sortir une doctrine positive ou négative, et d'éprouver par là les croyances de Gœthe. C'est ainsi qu'on a pu diviser en
l’on compare le fameux vers : Das Land der Griechen mit der Seele suchend avec les sentiments d'Ulysse regrettant sa patrie (Od., 1, 58, v. 151-8).
2. Cf. la comparaison de Valentin : Wie bei der Annäherung Christi die Dämonen entfliehen, so der Dümon in Orest, vor jenen absoluten Reinheit (cité par Evers, p. 162).