IV, 1v, V
passage où le vers répond au vers’, le conflit n'est pas entre Thoas et Iphigénie, mais dans l'âme de Thoas, qui semble se parler à lui-même.
Nous n'avons signalé que les divers cas où les vers se répondent un à un : nous pourrions montrer la symétrie portant sur des éléments de plus en plus étendus, du monostique à la tirade. A la fin de la scène n de l'acte IV nous trouvons un dialogue où les vers se répondent très heureusement par couples ?. Cette distichomythie, de mouvement plus lent, est, à ce moment précis, d'un emploi tout à fait approprié Arcas, en effet, dont les ripostes ont été jusqu'ici assez vives, invoque maintenant la bonté d'Iphigénie, et ce changement est marqué de façon très nette par le premier couple de vers : « Ne cherche pas, lui dit Iphigénie, à ébranler mon âme que tu ne peux fléchir à ta volonté ». C'est, en effet, ce qu'il y a de plus pur et de plus profond dans l'âme d'Iphigénie que le messager de Thoas veut émouvoir : aussi le dialogue doit-il avoir maintenant quelque chose de plus harmonieux et de plus calme. Gœthe, dans ce court passage, tire de ces correspondances par couples un merveilleux effet. — Nous trouvons isolément des vers se répondant par trois, mais ces responsions ne forment pas de dialogue suivi. Enfin la symétrie appliquée à des parties plus étendues forme des systèmes qu'on pourrait appeler, suivant l’analogie de nos rimes, croisés ou embrassés. C'est-ainsi que dans la grande scène du premier acte entre Thoas et Iphigénie (1, 1) 4 vers de Thoas sont suivis de 11 vers d'Iphigénie, et cette disposition se répète aussitôt après * : système croisé; un système embrassé fait suite immédiatement : 12 vers de Thoas sont suivis de 3 vers d'Iphigénie, puis 3 vers de Thoas sont suivis de 12 vers d'Iphigénie.
Ces correspondances sont, naturellement, dans une corrélation très étroite avec la situation dramatique : il ne faudrait pas les chercher, par exemple, dans la scène où s'achève la
guérison d’Oreste, alors que celui-ci commence à peine à prendre conscience de lui-même, et que les deux autres personnages sont tendus, pour ainsi dire, vers l'unique pensée de cette guérison. De même, cette symétrie ne peut se rencontrer au commencement de la première scène de l'acte IT, entre Oreste et Pylade, parce que l’état moral d'Oreste ne le permet pas, et qu’un dialogue de ces deux personnages ne saurait être aussi calme qu'une scène entre Thoas et Iphigénie. Nous n’y trouvons donc tout d’abord que des chocs de vers isolés : l'équilibre des tirades ne paraîtra que lorsqu'il y aura moins d'emportement dans la douleur d'Oreste‘. Pour des raisons semblables, la scène où Iphigénie apprend de Pylade la chute de Troie et la mort d'Agamemnon ne contient, en fait d'éléments symétriques, qu'une courte stichomythie? destinée à faire saillir de la trame du récit les conséquences du sacrifice d'Aulis ?.
Mais si, dans les applications particulières de la loi de symétrie, nous admirons cette délicate convenance, il faut remarquer cependant que la guérison d'Oreste, telle que Gœthe l’a conçue, était peu propre à être traitée en forme de tragédie plastique, à l'imitation des Grecs. Cette influence d'une âme sur une âme garde un caractère mystérieux, et le travail intérieur qu’elle suppose se traduit difficilement au
1. Voir 742-749, 749-756, 756-762, 762-768 (ici Pylade prononce par deux fois
6 vers, avec une interruption d’un demi-vers d’Oreste). 2. V. 901-906.
3. Les exemples que nous venons de signaler de cette symétrie dans le dia logue répondent bien à un dessein de Gæœthe : la comparaison des deux dernières rédactions peut nous montrer notamment que, pour obtenir le système croisé dont il était question plus haut, Gœthe a donné plus d’ampleur à la seconde réponse d'Iphigénie. Mais il faut user de rigueur dans ces sortes de recherches, et faire quelquefois la part du hasard. Dans la 4re scène du III° acte, deux tirades de 15 vers d’'Iphigénie sont séparées par une exclamation d’Oreste (V. 952-967-967-982). Gœthe a voulu seulement que son personnage reprit haleine : il est peu vraisemblable qu’il se soit attaché ici à une stricte symétrie.
dehors : l'esprit le conçoit et le reconstitue, mais l'émotion du théâtre à quelque chose de plus immédiat et de plus concret. Cet inconvénient est même plus sensible dans le sujet d’Zphigénie que dans tout autre. Gœthe qui — nous le savons — représentait en Oreste ce qu'il avait lui-même éprouvé, ne s’est pas assez demandé si l’action psychique qu'il mettait à la scène s'accommodait du cadre qu'il lui donnait. Nous comprenons qu'une âme tourmentée et lasse d'elle-même puisse trouver le repos par l'influence bienfaisante d'une autre âme, mais nous concevons mal que les remords d'un crime tel que celui d'Oreste puissent être ainsi apaisés. D'une façon générale, s'il est un mal moral qui puisse être guéri par celte influence émanée d’un être pur, sera-ce le remords, dont la cause ne nous est pas intérieure, dont la douleur peut être atténuée par une activité personnelle et constante, dirigée consciemment vers cette fin, mais dont la source ne saurait être tarie en nous? Comment une pareille influence peut-elle empêcher à jamais la « vision du fait accompli » de se reproduire dans la conscience? Oreste est-il définitivement guéri? Nous ne pouvons l’admettre que par une sorte d'acte de foi en une Force psychique invisible et mystérieuse. Eschyle, en portant sur le théâtre cette redoutable légende d'Oreste, l'avait traitée de la manière la plus haute et la plus dramatique à la fois : il avait montré comment une action criminelle en soi, mais accomplie comme un devoir sous l'impulsion de la conscience, ne pouvait être impitoyablement punie par des dieux sages et bons”. En élevant ainsi le sujet, dont l'intérêt s'étendait à l'humanité tout entière, Eschyle pouvait négliger les sentiments particuliers d'Oreste : il devait même — si surhumain que cela pût être — le montrer exempt de remords. Le sentiment moderne ne permet plus de concevoir ainsi le sujet : il exige que les déchirements d'Oreste nous soient montrés, et l'on imagine difficilement qu'un dramatiste moderne puisse trouver pour un pareil sujet une solution apaisante. Gœthe