Voir G. F. Schæmann, Des Aeschylos Eumeniden, p
l'a tenté, mais si grande que soit la puissance morale de son Iphigénie, la guérison d’'Oreste n’a pas pour nous un caractère assez net et définitif. Traitée dans la forme du drame grec, la plus plastique qui fut jamais, ce sujet nous laisse sentir une certaine disconvenance entre sa matière et son cadre.
Aussi peut-on penser que Gœthe ne reçut peut-être pas sans surprise l'éloge de ‘Wieland, déclarant que sa tragédie était grecque « jusqu'à l'illusion » ; il sentait trop bien comment, « par la prédominance du sentiment », son /phigénie s'éloignait de la méthode objective et de l'esprit antique. Nous avons rappelé précédemment la formule de Schiller « sans Furies, point d'Oreste » : il faut assurément louer Gœthe d’avoir laissé les Furies dans l’âme d’Oreste, mais les observations de Schiller n’en sont pas moins justes dans leur fond. Il voudrait au théâtre plus de proportion entre l'élément sensible et l'élément moral, non qu'il ne soit persuadé que celui-ci doive prédominer sur celui-là, mais il réclame seulement du premier ce qui est nécessaire pour bien mettre l’autre dans son jour ?. « L'état d'Oreste, dit-il, est un tourment trop long, trop monotone, et sans objet : ici est une des limites qui séparent la tragédie antique de la tragédie moderne. » L'équilibre lui semble rompu dans Zphigénie entre l’action extérieure et l’action morale, et comme celle-ci souffre de son propre avantage, il propose à Gœthe quelques remèdes. Il faudrait, d’après lui, faire moins de place à la « casuistique morale », abréger les scènes consacrées à Oreste, ne pas perdre de vue Thoas et ses Tauriens, qu'on oublie pendant deux actes entiers. « A la vérité, dit-il, on entend parler, au IF et au IIT° acte, du danger que courent Oreste et Pylade, mais on n’en voit rien, rien de sensible ne nous rend manifeste le péril pressant. A
1. Avec Eckerm., II, 137. — A plus forte raison cette divergence est-elle sensible pour la critique qui, dans l'analyse des divers éléments de la pièce, s'efforce d'en marquer l’origine, et de distinguer ce qu’il faut rapporter à la personnalité du poète, à son tempset à sa nation. La « part allemande » dans la tragédie, est selon Vilmar « l'esprit d'intimité », et cette place faite à l’élément sentimental, que Schiller trouvait trop large et exclusive.
2. Schiller-Gœthe Briefwechsel, Weimar, 22 janvier 1802, n° 836 passim.
mon sens, il faudrait insérer dans ces deux actes un nouveau motif qui rendit continue l’action extérieure et préparât davantage l'apparition d’Arcas. » Rien de plus juste, ni qui montre d'une façon plus nette le défaut d’un admirable poème dramatique. Le mal d'Oreste et les scrupules d'Iphigénie ne nous touchent pas en ce qu'ils compromettent la délivrance et le retour en Grèce : les Tauriens de Gœthe sont trop humanisés pour que le sort de leurs captifs nous inspire de sérieuses craintes: et ceci, qui est fort admissible en soi, est dangereux dans ses conséquences. Car on ne peut, évidemment, reprocher à Gœthe d'avoir fait de Thoas un Scythe trop sensible et délicat : avec un Thoas plus barbare, c'en était fait de l’idéale grandeur de son héroïne. D'abord elle eût gardé sa fonction de prêtresse sacrifiante, et l’idée de cette souillure détruisait la conception de Gœæthe'; en outre, il aurait été nécessaire qu Iphigénie eût recours à la ruse (car il aurait paru peu vraisemblable que Thoas se laissât tout d’un coup persuader) et cette solution était en contradiction avec le caractère d'Iphigénie”. En sorte que le dénouement eût demandé quelque dieu de la machine : ce dieu, en l’état de la pièce, c’est l’humanité du roi Thoas. La douceur « descendue du ciel sous une forme humaine... a promptement fondé son empire chez ce peuple sauvage et grossier * » : l’'adoucissement de ces âmes incultes est son premier miracle, antérieur à la tragédie : le
1. Même en admettant, comme dans la tragédie d'Euripide (1ph. Taur., v. 258 et suiv.) que les victimes aient manqué depuis longtemps.
2. L’horreur que l'Iphigénie de Gœthe a pour le mensonge ruine le plan de Pylade, comme la droiture de Néoptolème, dans le Philoctète de Sophocle, compromet la ruse d'Ulysse. On a rapproché avec raison ces deux moments dramatiques (voir, dans l’ouvrage de P. Stapfer, Etudes sur Gœthe, p. 124 et suivantes, les très justes observations de l’auteur et celles de M. Ernest Lichtenberger). Mais quel que soit l'intérêt de ce rapprochement, l’analogie n’est point profonde. La péripélie, dans la tragédie de Sophocle, n’est pas, comme dans l’/phigénie de Gæthe, intimementliée à la conception essentielle du sujet. La figure de Néoptolème n’en est pas moins d’une grande noblesse, et F. Allègre (Sophocle, p. 121 et suiv.) qui fait une pénétrante analyse des sentiments du jeune héros, montre que Sophocle s’est pris pour lui de sympathie, et qu'il lui donne une admirable rigueur dans l’accomplissement du devoir. — Voir plus haut, p. 14-5.