Cf. Bernays, Der junge Gœthe, Il, p
L'influence de Shakespeare sur le théâtre de Gœthe ne devait se faire sentir que plus tard, mais il est intéressant d'observer que dès le séjour à Leipzig Gœthe prend une assez sérieuse connaissance de l'œuvre du poète anglais; il le cite souvent (en allemand et même en anglais) dans les lettres adressées à sa sœur et à Behrisch; illit la traduction en prose de Wieland et les « Beauties of Shakespeare » de Dodd !. Cependant l'idée qu'il se fait du génie de Shakespeare ne diffère pas de celle de Wieland et de Weisse : comme eux il est choqué de sa grossièreté, de son euphuisme, de son emphase, de ses puérilités, et il le trouve surtout intolérable « quand il rime ». C'est en vertu de ces principes que Roméo et Juliette était alors réduit, dans l'adaptation de Weisse, . aux proportions d'un drame bourgeois. Aussi ne faut-il pas chercher dans les productions dramatiques de Gæthe, à cette époque, limitation de Shakespeare; car il suit l'exemple de Lessing plus que ses préceptes. Après des essais de tragédies bibliques dans le goût français?, il se sent attiré par la comédie, où son expérience sentimentale trouve un cadre plus commode. C’est ainsi que dans une petite pièce restée inachevée, Der Tugendspiegel, 1 se met lui-même en scène ainsi que son cercle intime de Leipzig : il en est de même dans la pastorale Amine, devenue Die Laune des Verlieblen, et dans la comédie plus connue et plus originale aussi, Die Mitschuldigen. Cette dernière pièce — une des productions les plus intéressantes et même les plus complexes de la jeunesse de Gœthe — ne saurait être, évidemment, citée ici que pour mémoire : ce que nous en voulons retenir ce n'est pas le caractère tourmenté, l'observation aiguë, l'impression assez troublante, rappelant par moments notre « théâtre cruel », la très habile mise en œuvre : c’est plutôt l'influence de Lessing, qui se montre, comme on l’a justement observé, « dans la rapidité et la brièveté des scènes et du dialogue, le relief des caractères, l’action nettement arrêtée et progressant pas à pas” ».
1. Cf. Siegmar Schultze, Der junge Gæœthe, I, note 50 (p. 65). 2. Belsazar (1765), Der Thronfolger Pharaos (plan 1766-17). 3. S. Schultze, Ouvrage cité, II, p. 44.
C'ést à Œser, professeur à l'Académie des Beaux Arts et directeur de l'Académie de dessin à Leipzig, que Gœthe dut d'entrer assez profondément dans l'intelligence des idées esthétiques de Lessing. On sait que l'élève garda toujours à son ancien maître la reconnaissance la plus vive. Le 9 novembre 1768, il lui écrit de Francfort : « Que ne vous dois-je pas, mon cher professeur, pour m'avoir montré le chemin du Vrai et du Beau, pour avoir rendu mon cœur sensible à la grâce? Je vous ai plus d'obligation que je ne saurais vous témoigner de reconnaissance. Le goût que j'ai pour le Beau, mes connaissances, mes lumières, n'ai-je pas tout cela grâce à vous? Vous savez ce que j'étais lorsque je vins à vous et ce que j'étais quand je vous quittai : la différence est votre ouvrage. » Le 14 février 1769 : « Ne vous dites pas que je vous ai quitté, mais tenez-moi bien plutôt pour un disciple que-vous avez envoyé par le monde. Si quelqu'un vous demande : « Que devient-il? », dites : «Il va bien, je l'ai muni de tout ce qu'il lui faut, en fait de connaissances et d'outils, pour voir le monde avec profit ». Gœthe lui écrit encore de Strasbourg et ne manque pas de l'aller voir lorsqu'il revient à Leipzig.
Les leçons d'(Æser exerçaient une très salutaire influence sur le goût de ses élèves, mais elles leur formaient l'esprit, bien plus que la main, et, d'autre part, son dessin était trop vague « pour les amener à une exécution nette et ferme ». Le passage des Mémoires où Gœthe caractérise cette influence mériterait d'être cité tout entier, tant l'impression qu'il laisse est vivante et précise : « Ses femmes étaient agréables et plaisantes, ses enfants assez naïfs, ce sont ses hommes qui ne venaient pas : sa manière, spirituelle, il est vrai, mais toujours « nébuleuse », et en même temps expéditive, leur donnait le plus souvent un air de lazzaroni. » Ce dernier trait représente bien, aux yeux de Gœthe, le caractère essentiel des œuvres d'Œser; il parle, ailleurs, de « ses peintures agréables, il est vrai, mais d’une exécution trop facile et trop nébuleuse® », et, dans une lettre adressée à Schiller, il le