‹ Goethe et le drame antiqueChapitre 123 sur 270 · IPHIGÉNIE À DELPHES · texte numérisé non relu

IPHIGÉNIE À DELPHES

Oreste, qui vient de tuer son frère Alétès, et transportée en Attique par Artémis, dont elle sera la prêtresse ‘. Une différence est à signaler entre la donnée d'Hygin et l'argument de Gœthe : elle est dans la façon dont se trouve motivée la présence d'Électre à Delphes. D'après Hygin, Électre vient consulter l'oracle au sujet de la mort de son frère? : Gœthe suppose, comme il est dit plus haut, qu’elle vient offrir à Apollon la hache qui fut, dans la maison de Pélops, l’instrument de tant de crimes. Ce motif rappelle, par une sorte de symbole, la fatalité qui a pesé sur toute une race, et rattachè, comme un dernier anneau, l’action de la pièce à toute la légende antérieure. — Mais c’est là tout ce que peut nous apprendre le projet de Gœthe. Le reste est conjecture, et les essais dramatiques où l’on a tenté d’ébaucher ce que le poète aurait fait de son plan ne sont que des imitations souvent puériles d’Zphigénie en Tauride. Scherer n'a pas eu de peine à montrer que la plupart des inventions de Haim* n'auraient pas trouvé place dans la tragédie de Gæœthe. Ce qu'on peut, en effet, déterminer avec le plus de certitude, c'est ce que le poète n'aurait pas fait. Halm, qui ne se sert pas du motif de la hache, se tient, en revanche, de très près à l'Zphigénie en Tauride. Le calme d'Iphigénie produit l'apaisement dans l’âme tourmentée d’Électre, qui s'endort même sous nos yeux, bercée par un chant d'espérance; plus tard, Électre, comme l'Oreste de Gœthe, est prise d'un accès de

4, Hygin,f, 122. Cf: Welcker, 2.4., p. 216.

2. Hygin, f. 105. Alétès, fils d’Egisthe, après avoir reçu la fausse nouvelle de la mort d'Oreste, qui fut — lui a-t-on, dit — sacrifié en Tauride, s’est emparé du trône de Mycènes. C'est cette même nouvelle qui conduit Electre au temple de Delphes.

3. Aussi ne dirons-nous pas, comme on l’a fait, que cette « hache fatale » est un motif analogue à ceux qu'emploiera plus tard la Schichksalstragüdie (CF. W. Scherer, Westerm. Monatsh., 1879, Bd. 46, p. 75 — Aufsätze über Gœthe, p. 168). Ce motif a pour justification et pour appui le profond sentiment moral dont Iphigénie en Tauride est le développement.

4. Iphigenie in Delphi, représentée le 18 octobre 1856 au Burgtheater de Vienne. — En 1843 Kannegiesser avait écrit une /phigenia in Delphi (Schauspiel in 3 Acten, mit einem Vorspiele : Iphigenias Heimfahrt, und einem Nachspiele Iphs. Tod), louée par Viehoff et dont on trouvera l'analyse chez Cart, Gæthe en Italie, p. 102 et Suiv.

fureur: mais surtout la péripétie la plus émouvante du drame est produite par un scrupule de conscience, par la droiture d’âme d'Iphigénie‘. Rien ne montre mieux que ce motif le danger de pareils essais, car s’il est une invention peu conforme à l'esprit d’/phigénie en Tauride, et qu'eùût désavouée Gœthe, c'est assurément celle-ci. Iphigénie à promis sous serment à Oreste et à Pylade de ne pas se faire connaître, afin qu'Alétès ne soupçonne pas leur retour plutôt que de trahir ce serment, elle est près de se laisser frapper par Électre, et l'auteur a pensé sans doute que cet héroïsme était digne de celui qu'elle a montré devant Thoas : en réalité c’est d’un absurde formalisme qu'elle risque d’être victime, et ce motif « inspiré de Gœæthe » n’est qu'un sombre quiproquo.

D'une façon générale, on peut penser, avec Scherer, que Gœthe se serait efforcé de ne pas faire une sorte de réplique de sa première /phigénie, et de présenter ses personnages sous d’autres aspects. Malgré le titre, Électre aurait eu, sans doute, le rôle principal, mais, comme nous l'avons dit, les conjectures que l’on peut faire sur le projet de Gœthe sont de peu d'intérêt : le poète se proposait-il de représenter le moment où Iphigénie touche cette terre « qu’elle cherchait avec l’âme *? » Cela est possible. La scène se passant dans le temple même, aurions-nous eu comme un tableau grandiose du culte et des croyances des Grecs? Libre à Scherer de l'imaginer en poète. Nous voyons, sans doute, qu’à Rome, le 6 janvier et le 16 février, Gœthe se demande s’il ne ferait pas mieux de travailler à sa seconde Zphigénie plutôt que de se tourmenter avec les fantaisies d’un Tasso, et l’on conçoit, en effet, que la douleur d'Électre lui semble plus saine que

1 CfiScherer 0.1, p.174.

2. Scherer pense, non sans vraisemblance, qu’en représentant ces sentiments

d’Iphigénie, Gæthe n'aurait fait qu'exprimer sa propre joie d’être enfin dans la

terre promise d'Italie. Scherer va même, dans son ingénieux parallèle, jusqu’à constater que « c’est la bonté d’un prince du Nord qui a permis à Gœthe, comme à son héroïne, de partir pour un pays ardemment désiré!» On ne peut suivre aussi loin le distingué critique, qui met d’ailleurs dans ces Ztudes tant de claire intelligence et d’ardente imagination.

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