Rome, 21 fév
que la séparation vient briser, des inclinations naissent dont les racines vont plus profondément que l’on ne pensait : on ne les arrache pas sans mélancolie ni sans amertume. A Naples, le 2 mars 1787, le poète voit s'éloigner, entre Capri etle cap Minerva, la frégate qui fait voile vers Palerme : « Si l'on voyait partir ainsi une personne aimée, dit-il, il faudrait mourir de regret‘! » Ces dangers de la vie errante étaient plus grands pour Gœthe que pour aucun autre. On se rappelle, par exemple, le charme qu'il exerce sur cette princesse si vive et primesautière qu'il rencontre à Naples” chez les Filangieri : elle veut, à tout prix, l'installer à Sorrente où elle possède un grand domaine : l'air de la montagne et l'admirable paysage le guériront de toute philosophie; elle-même viendra le rejoindre, et il ne restera plus trace de ses rides précoces. On voit quelles impressions et quelles aventures suggéraient à Gœthe l’idée de se représenter en Ulysse. Les paysages qu'il avait sous les yeux le faisaient aussi penser à l’île des Phéaciens. A Palerme, où il arrive le 2 avril après une pénible traversée, il croit retrouver « sur le bord de la mer, les jardins d’Alkinoos® »; le 3 avril, il lui semble impossible de rendre la beauté de ce qu'il voit, « la pureté des contours, la douceur de l’ensemble, les tons nettement distincts, l'harmonie du ciel, de la mer et de la terre »; il éprouve comme une ivresse d’enthousiasme dans cette « reine des îles » qui l’accueille avec ses müriers verts, ses lauriers-roses, ses enclos de citronniers, son air tiède et parfumé. Mais c’est au Jardin public, tout émaillé de renoncules et d’anémones, qu'il est le plus pénétré du charme de cette nature. C’est là qu'il revient sans cesse, et qu'il passe les heures les plus heureuses, parce qu'il se sent « transporté dans Fantiquité* » : ces vagues noirâtres qui, vers le nord, déferlent dans toutes les échancrures de la baie, l'odeur même de cette mer d’où monte une vapeur, tout