‹ Goethe et le drame antiqueChapitre 133 sur 270 · Voir page · texte numérisé non relu

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2. Rappelons seulement le principe essentiel qui trouvait ici son application : « L'épopée nous montre l'homme exerçant son action autour de soi, c'est-à-dire des combats, des voyages, toutes les entreprises qui demandent une certaine étendue sensible; la tragédie nous montre l’homme replié sur lui-même, et les actions de la vraie tragédie ne demandent, par conséquent, que peu d'espace ». Si les vers de l'Odyssée qui expriment l'admiration de Nausikaa pour Ulysse et son souhait d'avoir un époux tel que lui peuvent avoir ici quelque intérêt, c’est précisément pour mettre en lumière les différences signalées par Gœthe. On trouvera ces passages dans l'étude de Scherer, p. 220-1, et chez Cart, Gœthe en Italie, p. 145.

cause profonde, du moins dans le motif déterminant du suicide de Nausikaa. Dans le plan, ce motif est le sentiment de l'honneur, la honte d'un amour avoué, non partagé, et sans issue; au quatrième acte, l'amour de Nausikaa se trahit publiquement : c'est de toutes les péripéties la plus tragique, car elle rend la catastrophe inévitable. Gœthe n'indique pas de façon très explicite le détail de cette péripétie : il est dit seulement qu'Ulysse exerce son courage hors de la scène, tandis que les femmes, restées seules, expriment leur admiration et leurs vœux. En apprenant les succès remportés par l'étranger, Nausikaa ne se contient plus, « elle se compromet irréparablement devant ses compatriotes ». La pièce ainsi conçue ne représente donc plus, à proprement parler un suicide d'amour. Et cependant il ne faudrait pas établir à ce point de vue entre les deux desseins une opposition sans nuances : on ne dira pas, en effet, que dans le plan de 1816 l'amour est un motif moins essentiel que l'honneur ou la honte, et, d'autre part, il faudra bien reconnaître que ce sentiment d'honneur ou de honte est, dans le schéma, signalé par Gœthe lui-même à l'arrière-plan’. Il n’en est pas moins certain que, dans la prétendue restitution, le motif dominant n'est plus le même. Comment l'expliquer? Il ne suffira pas de parler d’une défaillance de mémoire. Le fait important est qu'à l'époque où Gœthe trace le second plan, il se représente tel que nous l'avons dit le développement naturel du sujet. On peut se demander tout d'abord si, dans la première conception, l’incroyable rapidité du dénouement ne faisait pas une difficulté sérieuse. L'action n’excédant guère l'unité de temps*, comment pouvait-on, dans ces conditions, rendre vraisemblable un suicide d'amour? Car le sentiment de Nausikaa n’a, pour ainsi dire, aucun recul : tout son développement est limité à la durée de la pièce. Condensation peu vraisemblable, et peut-être sans

14. Acte V, scène rv (esquisse) : Tochler lässt sich nicht sehen. Schaam.

2. En ce qui regarde la question de lieu, le deuxième plan peut n’exiger qu un seul changement (paysage voisin de la mer — salle du palais); le schéma en suppose au moins deux (le deuxième acte se passant vraisemblablement dans le jardin d’Alkinoos); Scherer en admet trois ou quatre.

NAUSIKA A. 207

exemple’. — Le changement de conception a peut-être encore une autre raison, dont l'influence est toutefois inconsciente, puisque Gœthe croit restituer son plan de mémoire : 1l faut songer qu'à l'époque où est tracé ce plan, Gœthe a déjà longuement « théorisé » sur le drame antique. Il sait donc mieux que, si l'honneur est souvent le ressort principal des tragédies grecques, le suicide par désespoir d'amour — entendons par douleur d'un amour non partagé — ne se rencontre guère dans ces tragédies. Phèdre ne meurt pas parce qu'elle aime sans espoir : bien avant que son amour ne soit révélé à Hippolyte, elle parle de « la honte dont elle cherche à sortir noblement ? »; après la démarche de la nourrice, elle se regarde comme déshonorée, et si, sans doute, c'est l'indignation d'Hippolyte qui a refoulé l'amour de Phèdre et fait passer au premier plan le souci de l’honneur, si la nourrice peut dire avec quelque raison « que le succès l'aurait fait compter parmi les sages* », il n’en est pas moins vrai que le désespoir d'amour n'est pas, à proprement parler, le motif déterminant de la mort de Phèdre. Comme Ajax et comme Héraklès furieux, Hippolyte est, à sa manière, une tragédie de l'honneur. Un bref examen de certains autres sujets de tragédies grecques nous conduirait à la même conclusion négative‘. On peut donc dire qu'il y

1. Aussi devons-nôus penser que Gœthe, s’il avait écrit entièrement sa tragédie, aurait été forcé de donner au motif de la honte une plus large place qu'il ne s'était proposé tout d’abord.

2. Hippolyte, v. 331. Cf. 399-400 (la mort dont elle parle dans ce passage est une mort vertueuse, un moyen de salut), 404-5, 499, 503, 505, 685, 693, 706, 715-

4. Il y a évidemment dans la tragédie grecque plus d’un suicide dont le motif est l'amour, mais nous n’y trouvons pas ce qui est proprement le sujet de Nausikaa dans la première esquisse : un sentiment non partagé qui fait perdre le courage de vivre. Le suicide d’'Hémon, dans Antigone, est un acte de désespoir qui suit la mort de la jeune fille : ce n’est, au surplus, qu’un motif accessoire, et qui doit servir au châtiment de Créon. — Dans le Protésilas, d'Euripide, si les fables 103 et 104 d'Hygin en reproduisent le sujet, la mort de Laodamie suit, pour ainsi dire, une seconde mort de Protésilas (la destruction de l’image de cire); nous sommes donc loin du motif dont il est ici question. — Dans lP£ole d'Euripide, Makareus, épris de sa sœur Kanakè, lui a fait violence; Eole envoie une épée à sa fille qui comprend qu’elle doit se donner la. mort; cependant

avait dans le premier dessein de Nausikaa un motif dont le drame grec n'avait pas donné d'exemple à Gæthe, et qui devait même quelque peu « romantiser » sa pièce. Il est très naturel que, cherchant à restituer plus tard le plan de sa tragédie, il se persuade qu'elle était le développement de ce thème de l'honneur qu'il sait très familier aux Tragiques grecs.

Il serait intéressant de pouvoir comparer à ces motifs dramatiques ceux de deux pièces de Sophocle dont nous n'avons guère conservé queles titres : Nausikaa (ñrAdy-puz:) etles Phéaciens. En ce qui regarde la première, on ne s’est même pas accordé sur la question de savoir si c'était une tragédie ou un drame satyrique. Lessing ‘ se rangeait à l'opinion de Casaubon qui la tenait pour un drame satyrique, mais il reconnaissait lui-même que ses raisons étaient de pure intuition ?. Welcker montrait sans peine que cette opinion s'appuyait sur des détails tout extérieurs, et que le sujet pouvait être haussé jusqu'au tragique aussi facilement qu’abaissé à la comédie *. — À peine se rend-on mieux compte de ce que pouvait être la pièce des Phéaciens. On y voyait, sans doute, comment Ulysse est, après son naufrage, accueilli dans la maison d’Alkinoos, l'émotion produite par le récit de ses aventures, le secours qui lui est prêté pour qu’il poursuive son voyage. S'il était vrai, comme on l'a supposé sans aucun indice, que Nausikaa

Makareus est parvenu à fléchir son père : il court auprès de sa sœur, et, la trouvant baignée dans son sang, il se tue avec la même épée. (Nauck, Trag. graec., fragm., p. 365 et suiv.). — Le motif est tout autre encore, on le voit.

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