‹ Goethe et le drame antiqueChapitre 143 sur 270 · v. 160 et suiv · texte numérisé non relu

v. 160 et suiv

maison de plaisance de Belriguardo, et aucun changement de lieu ne se produit au cours d'un acte; l'action ne dure qu'un jour, et tous les actes, sauf le cinquième, se font suite sans intervalle de temps. Mais la pièce offre d’autres caractères classiques : l'action proprement dite y estsubordonnée à l'analyse psychologique, la tendance morale s'y marque, pour ainsi dire à chaque vers, faisant de Tusso la pièce la plus conforme à l'idéal de nos critiques du xvu°et du xvi° siècles ; enfin, ce qui découle naturellement de ces caractères, le grand nombre de discours et d'analyses donne souvent l'impression d'une « conversation sous un lustre ». |

IT

Ce qui distingue les personnages de Tasso et les rend conformes à notre système classique, bien plus qu'à celui de la tragédie grecque (quoi qu’en ait dit Schiller), c’est le mélange du général et de l'individuel : de leurs traits particuliers, le poète dégage constamment le type vers lequel ils tendent‘.

A. — C'est chez le duc que les traits individuels sont, pour ainsi dire, réduits au minimum. Le personnage n'étant,

1. Scherer parle du « réalisme typique » de Gœthe. L'expression est juste. en ce qu’elle amalgame deux conceptions de l’art antique que nous voyons se succéder, et même coexister chez Gœthe. Tantôt c’est un idéalisme assez strictement platonicien : l'artiste grec est une sorte de démiurge ayant sous les yeux l’idée de l’homme et la réalisant sous une forme qui reproduit seulement les traits essentiels et génériques; tantôt c’est une conception qui semble purement réaliste. Le 17 mai 1787 Gœthe écrit (de Naples) à Herder qu’en lisant Homère il a senti comme un voile lui tomber des yeux : ce qui l’a frappé dans les descriptions et les comparaisons du poète grec, c’est un naturel, une intensité effrayante (einer Innigkeit.… vor der man erschrickt) : « Ses fictions les plus étranges ont un naturel que je n’ai jamais senti aussi vivement que depuis que j'ai près de moi les objets qu’il décrit. » Cette même lettre contient certaines formules où se trouve déjà, comme l’a montré M. V. Basch (La Poëétique de Schiller, p. 32-3), celle qui « cristallise » la doctrine schillérienne : « Les Anciens sentaient naturellement : nous sentons le naturel (Sie empfanden natür- Lich, wir empfinden das Natürliche). « Eux (les Anciens), dit Gæœthe, ont représenté l'existence même, nous ne représentons habituellement que l'effet. Eux ont décrit le terrible, nous décrivons d’une façon terrible. »

en somme, que de second plan, cette simplification s'accorde bien avec son rôle et laisse ressortir les traits essentiels qui font de lui « le type du prince de l’âge de l’humanisme ». Nous le voyons, à la vérité, paternel envers la Princesse et Léonore, et 1l est tel moment où il montre quelque humour, mais il n’est, en général, que ce que l'on s'attend à le voir être : c'est un prince d'une âme égale, ami des Lettres, non sans expérience de la vie, mais qui voit de haut les événements. Ce dernier trait va jusqu'à nous choquer. Pour lui prêter plus de sagesse sereine, Gœæthe raidit à l’excès son personnage : le duc plane au-dessus des faits de la plus étrange manière. Sans doute il voit les défauts de Tasso, il le sait irritable et soupçonneux, mais ce qu'il y a de dureté blessante dans les paroles d'Antonio lui échappe. C’est en sa présence que se produit le premier froissement : « Je sais, dit Antonio à Tasso, que, dans la récompense, Alphonse ne connaît point de mesure »; la Princesse relève le mot, que le duc ne parait pas entendre. Lorsque Antonio demande lui-même que Tasso soit puni, le duc pourrait comprendre à quel point son langage est sans noblesse : il ne paraît pas s’en aviser. Son arrêt n'a rien que de juste, mais on voudrait qu'il fût rendu en plus exacte connaissance de cause. Antonio lui déclare que « si comme homme il a pu mortifier Tasso, il ne l’a point offensé comme gentilhomme »; et cette distinction, qu'il justifierait à grand'peine, semble suffire au duc : sa sereine ignorance des faits nous donne quelque impatience. Lorsque Tasso veut partir pour Rome, Antonio, à quile duc confie son déplaisir et ses craintes, se déclare confus de porter, aux yeux de son maître, la faute de ce qui s'est passé: « Je ne te l’impute en aucune façon, répond le duc, je connais trop bien son caractère ». Le courtisan profite de ces dispositions pour énumérer tous les travers de Tasso qui, dit-il, seraient risibles s'ils n'étaient déplorables. Et 1l ajoute avec une étrange inconscience : « le cœur d'aucun ami ne le ranime ». Mais ce qu'il y a de choquant dans ces paroles échappe à son interlocuteur. Ce duc, qui plane ainsi au-dessus des événements, à naturellement un langage sentencieux :

son rôle, qui abonde en vers-maximes contribue grandement pour sa part à donner à la pièce son caractère calme et plastique.

B. — C'est d’une autre manière que le personnage de la Princesse est « masque idéal ». Gœthe en fait une admirable figure, en qui s'incarne l'amour vertueux et contenu, le renoncement à des joies qui laissent après elles du repentir ou de l’amertume. Chez cette créature si profondément sensible, mais que la raison domine, tous les traits se fondent en une parfaite unité : d’abord une incïination naturelle vers tout ce qui est grand et sincère; et cette pudeur des âmes profondes qui contraste avec la sensibilité débordante de Léonore. Sa « prompte et juste appréciation des hommes et des choses’ » lui vient de sa vie méditative et de cette intuition morale qui est son démon salutaire : « Ah, dit-elle, si nous suivions toujours les pures, les muettes inspirations du cœur; mais on le désapprend si vite! Tout bas, dans notre âme, un dieu nous parle; tout bas, mais très clairement, il nous montre ce qu'il faut faire et ce qu'il faut fuir ». C'est ainsi qu'au troisième acte, alors qu'à s’en tenir aux apparences on peut croire que Tasso a commencé la querelle, la Princesse a le sentiment qu'il n’en peut être ainsi, et qu'Antonio, par la froideur de son abord, a dû pousser à bout le poète. Mais cette juste appréciation des choses, elle la doit surtout à ses longs jours de maladie, pendant lesquels ses yeux se sont ouverts sur la vie : simple spectatrice de ce monde, elle a appris à le juger avec une sorte de détachement. Avec quelle pénétration elle analyse le sentiment de l'amour chez l’homme et chez la femme? : rien de plus profond que les vers où elle montre à quelles conditions la femme pourrait célébrer son âge d'or. Nulle part, d’ailleurs, nous n'avons un écho plus direct des réflexions de Mme de Stein. Mais de ces sentiments, qui sont en partie les siens, la Princesse parle, en quelque sorte, comme une étrangère, tant elle se place au-dessus d'eux; son amour est un renoncement, il est frère

Page 1