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de la vertu’, c'est un de ces biens « que nous ne pouvons nous approprier que par la modération et la privation même * ». Et c'est parce que ce grand amour * est pur qu'il peut se concilier avec une souveraine sagesse : son premier mouvement est de refuser son consentement au départ de Tasso ‘, mais elle consent bientôt après, lorsque Léonore lui a persuadé que c’est le meilleur parti : aussi bien, ajoute-t-elle, « nous ne perdons qu'à moitié même le plus grand bonheur, quand nous ne pouvions espérer le posséder en sécurité ». Dans cette nouvelle épreuve, elle sent qu'il lui faut, encore une fois, regarder sa douleur comme bonne et salutaire, et pourtant cette scène ne finit pas sur des paroles résignées, mais sur une plainte mélancolique : le bonheur existe pour chacun de nous; l’homme le trouve rarement, et s’il lui est donné de le connaître, il ne l’apprécie pas assez pour le garder avec soin et l'empêcher de fuir *. Mais ce n’est pas seulement la destinée, que Léonore d’'Este accuse ici : on sent qu'elle se reproche son imprévoyance, et sa répugnance à l’action. Le « quiétisme », selon l'heureuse expression de K. Fischer, est, peut-être, en effet, le trait le plus frappant de son caractère, et il est en parfaite harmonie avec sa nature contemplative. Elle souhaite ardemment la réconciliation d’Antonio et de Tasso, mais elle n’agit pas pour la produire; on ne pourrait dire cependant qu'elle manque de volonté : tous ces
* 8. Sur la réalité historique de ce sentiment, on consultera avec intérêt le bel ouvrage d’Angelo Solerti (Vila di Torquato Tasso, Turin-Rome, 1895), que M. P. de Bouchaud a récemment mis à profit pour l'étude de la pièce de Gœthe.
4. Remarquons d’ailleurs que cette opposition n’est guère qu’une neutralité : Ich gebe nicht mein ja dass es geschehe, v. 1735. -
5. Les vers dont nous résumons ici le sens (1906-1914, IT, 17) ont donné lieu à bien des interprétations et des commentaires. Voir notamment la polémique de F. Kern avec K. Fischer (Gæthes Tasso und K. Fischer, p. 54 et suiv. K. Fischer, o. L., p. 255).
6. Lorsque Léonore lui apporte des nouvelles de la dispute, elle s’'abandonne entièrement à son amie : au lieu de faire elle-même une démarche auprès de son frère, elle charge la comtesse de demander l'entremise d’Antonio, « qui peut beaucoup auprès du Prince » (v. 1747-8, III, mr). Elle ne songe pas non plus que son propre consentement au départ de Tasso ne suffit pas, et qu'il
sentiments refoulés sont autant de victoires qu'elle remporte sur elle-même, et si cette passion contenue représente bien l'amour qui convient à un être pour ainsi dire immatériel, qui ne connaît pas la joie physique, et chez qui la souffrance a borné les désirs, il faut au personnage, pour conformer sa vie à l’admirable idéal moral qu'il se propose, une volonté sans défaillance. Car son amour pour Tasso est un sentiment profond : elle ne rêve-pas, comme Léonore, d'être, grâce à un immortel poème, célébrée et enviée dans tous les âges : c'est l'homme qu’elle aime dans le poète, ses sentiments vont à la personne de Tasso, non à sa gloire ou à son génie. Tel est le caractère de la Princesse, à qui Mme de Stein et la princesse Louise ont prêté leurs traits : on a justement comparé à une Vestale‘ ce personnage, symbolique dans son admirable pureté, et bien conforme à cet idéal typique auquel Gœthe et Schiller, dans leur correspondance, ramèneront les personnages de la tragédie grecque.
C. — Léonore Sanvitale forme avec elle un frappant contraste : les personnages de la pièce se rangent d’ailleurs en une rigoureuse symétrie : il y en a cinq, opposés deux à deux, le duc étant, par son rang ef méme par son caractère, dans la situation de médiateur et d’arbitre. Et ce n'est nullement diminuer l'intérêt du rôle de Léonore Sanvitale de le regarder comme formant, vis-à-vis de Léonore d'Este, un complément de réalité : elle est le principal ressort de ce drame qui contient un minimum d'action : c’est elle, en effet, qui propose à la Princesse d’éloigner Tasso, et qui, non sans habileté, décide le poète à quitter la cour de Ferrare. Mais si le rôle de Léonore Sanvitale se bornait à cette initiative, il ne serait pas impossible de concevoir la pièce sans elle?.
faut compter encore avec le sentiment du duc et celui du poète. Voir Kern (o. L., p. 39), d'accord, ici, avec K. Fischer.
1. La comparaison est de Hugo, v. Hofmannsthal, dans une belle page de son Entretien sur le Tasso de Gœthe (Prosaische Schriften, I, 1907, p. 146) :- « … c’est aussi une vierge, et plus solitaire que celles de Rome : des lois sévères et sombres ne la contraignent pas, mais, au plus profond de son âme, elle est enchaïnée par des lois que sa propre nature lui impose ».
2. Remarquons, en effet, que Tasso, dans son troisième monologue au
En réalité la valeur de ce personnage est surtout psychologique. Tandis que Léonore d'Este vit repliée sur elle-même, absorbée par un sentiment unique et profond, offrant comme un symbole de la vie intérieure, la comtesse représente au contraire l’ardeur de vivre : elle veut goûter toutes les joies dans leur plénitude absolue, et les prolonger au delà de cette vie; de là résulte l'opposition d'une âme simple et droite avec une âme complexe. En effet, ce caractère, si diversement jugé, n’est pas exclusivement bon ou mauvais : les reproches que se fait Léonore dans son monologue du III acte, la noblesse de son ambition, qui est l’immortalité par la poésie, montrent assez qu'elle n’est pas une âme vulgaire. Et cependant elle n'est pas généreuse : si ce n’est pas par intérêt personnel qu'elle a conseillé d’éloigner Tasso, il est bien vrai qu'elle agit en égoïste, et son inconscience est sa seule excuse. Elle n'a pas un amour véritable pour Tasso : elle le reconnait elle-même dans un passage qu'on interprète souvent au rebours de son vrai sens" : pourtant elle veut avoir le poète, elle veut être pour lui ce que Laure fut pour Pétrarque. Si sa fougue enthousiaste lui permettait la réflexion, elle songerait qu'elle va trahir une femme toujours malheureuse. Mais non, cette idée ne se présente pas à son esprit : elle ne pense qu'à l’action que sa seule présence exercera sur Tasso, dont les poèmes « la réfléchiront? ». Mais ne sera-ce pas pour Léonore d'Este une nouvelle et vive souffrance? Non, car ses passions n'ont point d’ardeur,
Iv° acte, ne répète si obstinément : « Elle aussi! » que parce qu'ils’imagine que la Princesse le fuit, et parce que « dans ces heures désolées elle ne lui a pas envoyé le moindre signe de sa faveur » (v. 2794-5). On conçoit done que Gæthe eût pu (non sans difficulté, sans doute, dans un drame si peu riche en personnages) se passer, à la rigueur, du rôle de la comtesse s’il n'avait été qu’un simple ressort de l’action. Si la chose nous semble, au premier abord, impossible, c'est que notre esprit est prévenu par le drame tel qu’il est, 1] faudrait, par exemple, que le Duc, apprenant par Antonio le dessein du poète, en discutât, dans un entretien avec la Princesse, les dangers et les avantages, se décidât à consentir, et, dans la scène de la requête, dit à Tasso qu’informé de son désir il en voit, ainsi que la Princesse, l’utilité possible, et qu’ils donnent tous deux leur assentiment « si cela doit tourner à son avantage ».