V. 1925 et suiv
«elles brillent comme la lueur paisible de la lune,.… elles ne répandent autour d'elles ni le plaisir ni la joie de la vie ». Son exubérance lui cache donc le mal de son action : une idée qu'elle n'avait pas préméditée mais qui, tout d'un coup, séduit et enivre sa nature fougueuse, va précipiter la catastrophe. C’est ce peu de résistance à l'impulsion qui fait surtout le contraste de son caractère avec celui de la Princesse.
D. — Du caractère de la comtesse on peut rapprocher celui d'Antonio' qui s'oppose au personnage de Tasso, mais en formant un contraste en quelque sorte assoupli par ce que Gœthe y fait entrer de réalité vivante et d'individualité. On retrouve en lui certains traits qui sont de l’homme d'action et du courtisan, mais il serait impossible de le ramener simplement à ces catégories. Gœthe n’a pas fait de lui, en face de son héros déséquilibré, le type de l'homme fort et maître de soi : cet homme d'État n'a pas assez d'empire sur lui-même pour voir sans s’irriter un poèle couronné par ses maîtres, et pour s'abstenir de prononcer devant eux des paroles où percent la jalousie et le dépit; ce courtisan n'abdique pas son, indépendance et ne sacrifie pas tout à la faveur*; cet homme qui vit dans les réalités est un juge pénétrant des choses de l’art : il voit et sent dans les poèmes de Tasso ce que d’autres n’y savent pas reconnaître, et le poète rend justice à son goût; il y a plus : ce secrétaire d'État s’essaie lui aussi à la poésie, et si c'est là un trait de l'époque, Gœthe, en le signalant, nous fait assez voir que le personnage n'est pas enfermé dans sa sphère ordinaire d'activité, que sa pensée et ses efforts vont au delà. Les tâches ingrates qu'il doit mener à bonne fin, parmi tant d'égoïsme et de convoitises, ne l'ont pas desséché, et si nous
1. Ce personnage doit avoir quelques traits de Gærtz, précepteur des jeunes princes, qui était de la coterie hostile à Gœthe : il y eut d’ailleurs hostilité plus ouverte entre Gærtz et Knebel, en sorte que Knebel, caractère soupçonneux et prompt à croire à la persécution, pourrait avoir, de son côté, fourni quelques traits à Tasso. ,
2. I, 1v, v. 665 et suiv; ibid., v. 697 et suiv., et toute la scène 11 de l'acte III. Voir Kern, o. L., p. 124-5.
en croyons la parole de Tasso!, c'est pour les autres qu'il agit, indifférent à sa propre fortune. Enfin c'est un homme sûr et un ami fidèle?. On voit par là que les appréciations si divergentes portées sur le personnage sont tout à l'honneur de Gœthe : on juge presque toujours Antonio d’après une idée préconçue, et comme le personnage brise la formule en mainte occasion, on reproche au poète de ne pas lui avoir donné plus d'unité : on cherche un type, et l’on est déçu de trouver un homme. C’est ainsi que sa querelle avec Tasso n'a nullement sa cause dans une malignité foncière : Gœthe nous en montre les raisons, très naturelles et humaines, et Antonio semble nous donner un sage conseil en disant qu'il n'en faut pas chercher bien loin l’'excuse*. Sa charge exige qu'il s'observe et se contraigne, mais, sa mission terminée, la nature, ainsi comprimée, s’est violemment détendue : s’il n'a pas gardé de mesure, c’est qu'il se sentait entouré d'amis. Aussi bien, son retour n'a été pour lui que déception : il s'apprêlait à prendre un repos bien gagné, à jouir de la faveur de ses maîtres, et il a trouvé la place prise. Enfin Tasso, lorsqu'il vient lui offrir son amitié, après la scène avec la Princesse, est en quelque sorte ivre de faveur, et son enthousiasme est fait pour glacer Antonio : celui-ci sent bien d’où vient cette exaltation : « Tu vogues à pleines voiles », lui dit-il, non sans raison, et c'est justement lorsque Tasso vient d'invoquer la volonté de la Princesse que s’enveniment les répliques blessantes d'Antonio : c’est que si l’on abandonne le laurier au vrai mérite, il n’est personne à qui l'on céderait la faveur des femmes”. La scène 1v de l'acte IT répond parfaitement, sur ce point, à celle de la dispute : l’amertume d’Antonio reparaît lorsqu'il a senti, dans les discours de Léonore, à quel point le poète est aimé‘; cette scène est, en cela, d’une remarquable conduite,