‹ Goethe et le drame antiqueChapitre 146 sur 270 · V. 2086 et suiv · texte numérisé non relu

V. 2086 et suiv

Si nous ne trouvons rien dans ces traits qui distingue Antonio comme fype, il est vrai cependant que, dans la pensée de Gœthe, son antagonisme avec Tasso n'est pas fortuit : « Tout en eux se repousse », dit avec raison la Princesse, « ils ne sauraient échanger d'amitié », et, d’après Léonore, la seule cause de leur inimitié, c’est que la nature ne les a pas fondus en un seul être. Antonio, en effet, a l'expérience des hommes et de la vie, mais sa sagesse est raide et hautaine. Assurément nous ne pouvons accepter sans réserves les jugements de Tasso, dans la scène où Léonore s'efforce de le gagner à son projet”, et nous pouvons admettre la sincérité d’'Antonio envers Tasso dans les derniers actes, mais son langage est toujours celui d’un politique, et le désir de se donner raison lui fait interpréter étrangement les faits; il est hors de doute que, dans la scène de la querelle, il a prononcé le premier des paroles malsonnantes, mais, à l’arrivée du Prince, il se donne l’air d'un homme qui ne saurail décider de quel côté sont les premiers torts : « Est-ce moi, dit-il, ou bien cette tête chaude qui a commencé la querelle, c’est une question longue à résoudre, et que provisoirement nous nous abstiendrons de trancher * ». Et dans la scène qui suit le départ du poète il s'avise d’une distinction signalée plus haut, et que dément la réalité des faits. Lorsqu'il dit à Léonore que Tasso se vante d'allumer une double flamme, on ne peut voir dans ce propos qu’une calomnie, car la noblesse que Gœthe donne à son poète répugne à cette bassesse. Enfin ce qui nous déplait en lui, c’est une sécheresse qui ne lui permet pas de faire un vrai retour sur lui-même : s’il se reconnait en faute, c’est surtout vis-à-vis des puissances; ce qu’il regrette, c’est d’avoir indisposé ses maîtres, bien plus que d’avoir blessé et fait souffrir un homme. Il est, en cela, conforme au type du courtisan, sec et peu pitoyable, et nous retrouvons en lui

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cette dureté polie dont parle La: Bruyère. Si Gœthe lui fait reconnaitre ses torts sans que ce revirement vienne d’un élan spontané, c'est que les brusques retours ne sont pas dans le caractère du personnage : ils ne se produisent que chez les natures enthousiastes et inégales. Son antagonisme avec le poète reste constant : il ne peut éprouver pour lui de pitié vraiment profonde, parce que le mal dont souffre Tasso n’est pas de ceux qu'il puisse comprendre : habitué à ne compter qu'avec les faits, à ne tenir pour souffrance que ce qui est tel pour lui-même, il ne sent pas la vérité de ce mot de Werther : « Il ne s’agit pas de savoir si l’on est fort ou faible, mais si l’on peut supporter la mesure de sa souffrance ». La faiblesse qui s’exagère les maux, l'homme qui se laisse traiter en enfant, ne lui inspirent que dédain : il ne cherche pas à comprendre ce qui peut excuser Tasso, et cest par là qu'il nous parait, à certains moments, impitoyable. Dans la première scène de l'acte V, il prend occasion de sa démarche auprès du Prince pour énumérer tous les travers de Tasso : de très indulgents interprètes font observer qu en les rappelant Antonio se montre habile diplomate, car le Prince consentira plus volontiers à la séparation, s’il y voit l'unique moyen de guérir le poète. Mais l'impression que produit la scène est tout autre : Antonio s'exprime avec plus de complaisance et d'énergie qu'il ne serait besoin pour obtenir le consentement du Prince. Il semble manquer de générosité, et comme, dans les scènes précédentes, son désintéressement n'était pas d’une entière évidence, il en résulte un doute fâcheux sur sa sincérité. L'opposition des deux personnages devient ainsi — à tort ou à raison — plus sensible : nous avons l'impression d'être en présence de deux âmes de très inégale noblesse.

Nous touchons ici au seul reproche que l'on puisse adresser à Gœthe au sujet de ce caractère. Il ne lui donne pas toujours assez de netteté, et sa vraie pensée, les vrais mobiles de ses actions nous restent quelquefois indistincts. Hettner parle d’un abime entre les trois premiers actes et la fin de la pièce. C’est beaucoup dire, et le reproche se rédui-

rait plus justement à ceci : Gœthe n’a pas assez clairement indiqué si dans la scène 1v de l'acte IV Antonio parle sans arrière-pensée. Il était, à la fin de l'acte II, tout à fait en désaccord avec Léonore au sujet du départ de Tasso, et les raisons qui le déterminaient paraissaient purement égoïstes ”. Nous sommes encore sous cette impression lorsque, à l'acte suivant, il vient délivrer le poète et s’excuser de l'avoir mortifié.

Il se refuse tout d’abord à transmettre au Prince la requête de Tasso : c'est, dit-il, par amitié qu'il ne veut pas faire une démarche nuisible; le poète insiste, et se déclare prêt à aller lui-même trouver le Prince; Antonio cède enfin. A quelle impulsion a-t-il obéi? Est-ce à l'intérêt personnel ou à la pitié? Tasso lui a représenté qu'il n'était guère en état de parler au Prince, et que se présenter dans ces conditions devant son maître, c'était s’exposer à perdre tout appui. Antonio a-t-il été sincèrement ému, ou faut-il croire qu'il a craint un scandale qui ne manquerait pas de lui être imputé? Je crois qu'il faut écarter cette supposition, mais s’il y a eu revirement chez Antonio, Gœthe ne l'a pas suffisamment mis en lumière. Bien des commentaires eussent élé évités si le personnage — sans se départir pour cela de son calme — s'était exprimé de manière à ne laisser aucun doute sur ses sentiments. Hettner dit qu'il n’est pas d’interprète de ce rôle qui ne sente l'impossibilité de lui donner la suite et l'unité qui lui manquent. Il semble cependant que ce défaut soit plus sensible à la lecture, l'attitude et le ton pouvant suppléer bien des lacunes. Quoi qu'il en soit, il n'y a pas lieu, croyons-nous, de suspecter ici la sincérité d’Antonio, et la scène v de l'acte IV vient, d’une manière indirecte, nous confirmer dans cette opinion. Nous sommes, prenons-y garde, au moment de l’action où se montre avec netteté ce

1. Même en admeltant que ce départ pût être salutaire à Tasso, il se refuse à en porter le blâme : « J'aurais l’air de le chasser, dit-il, alors qu'il n’en est rien. S'il ne tient qu'à moi, il peut rester en paix à notre cour, et s’il veut se réconcilier avec moi, s’il peut suivre mes conseils, nous vivrons ensemble fort passablement » (v. 2155 et suiv.). « Si nous n’arrivons pas à le corriger, dit-il encore, 1l ne sera pas le seul que nous supportions. » C’est le ton d’un homme fort attentif à son intérêt, et qui, de deux maux, choisit le moindre.

qu'il y a de pathologique dans le désespoir de Tasso'; il a résolu de feindre, et croit avoir pénétré ce qui se trame contre lui : à l'entendre, Antonio veut le chasser de la cour, mais sans le paraître; le Prince, dont l'amitié pour tous est si fidèle et constante, ne change qu’à son égard; tout le monde le repousse, la Princesse l’évite et se joint à ses ennemis. Gaæthe, on le voit nettement, nous montre ici l’égarement du poète : les jugements faux qu'il porte sur le Prince et la Princesse, l'outrance des termes qu’il emploie lorsqu'il juge l'attitude d'Antonio, nous font assez entendre que ce qu'il dit ne répond nullement à la réalité’. Nous n'admettrons donc pas l’ingénieuse hypothèse d’après laquelle Gæthe ne ferait énumérer par Antonio les travers du poète (V,1) que pour nous empêcher de prendre le change, et pour nous faire démèler la feinte du courtisan, et dans ce qui précède, et dans ce qui suit.

On comprend maintenant que peu de personnages de théâtre soient plus difficiles à juger sainement que celui d'Antonio; les critiques, ordinairement, plaident pour lui ou contre lui. Comme sa conduite n’est pas sans reproche dans les deux premiers actes, que, d'une façon générale, Gæœthe n'a guère mis en lumière que les côtés fâcheux de son caractère, et qu’enfin il est la cause déterminante du malheur de Tasso, il ne faut pas s'étonner que certains critiques le traitent en ennemi personnel. Mais nous avons vu qu'il ne faut pas prêter à son caractère une raideur qu’il n’a pas : il n'est assurément pas le type du courtisan « méchant homme ».

E. — Le caractère de Tasso est bien conçu selon la même poétique, mais avec ceci de particulier que ce qu'il y a d'individuel en lui n’est, à proprement parler, que l’exagération des qualités /ypiques. Gœthe à concilié sa conception générale du poète avec les détails biographiques qu'il trouvait

4. Cf. P. J. Môbius, Ueber das Pathologische bei Gœthe, p. 71, et notre compterendu de cet ouvrage : Revue critique, 12 fév. 1900.

2. Nous retrouverons les mêmes sentiments, mais portés, pour ainsi dire, au suraigu, dans la scène v de l’acte V.

3. Par exemple Bielschowsky, dans son ouvrage, d’ailleurs excellent. I, p. 479.

dans l'ouvrage de Serassi'. C'est de là que viennent certaines disparates ; il ne faut pas en chercher la cause dans un changement de dessein, ni croire que Gœthe ait fait un dénouement contraire à celui qu'il s'était d'abord proposé. La composition de T'asso, nous l'avons vu, s'étend sur une période de neuf ans (novembre 1780-juillet 1789) et, selon sa méthode ordinaire, Gœthe enrichit le drame de son expérience; il y fait entrer, en quelque sorte, tous ses progrès. Mais l'idée fondamentale et la conclusion de sa pièce restent identiques *. C'est le « drame de la passion » du Poète, le choc de sa sensibilité maladive avec la réalité. Cette nature passionnée, en douloureux conflit avec le monde, n’est nulle part mieux représentée que dans la préface de ce Chatterton, sur lequel — nous le montrerons plus loin — s’est exercée l'influence de Tasso. Vigny montre cette race de grands hommes inspirés « inhabile à tout ce qui n’est pas l’œuvre divine ». Et il ajoute, dans une page qu'il faut citer : « L’émotion est née avec lui (le poète) si profonde et si intime qu’elle l’a plongé, dès l'enfance, dans des extases involontaires.. l'imagination le possède par-dessus tout. Puissamment construite, son âme retient et juge toute chose avec une large mémoire et un sens droit et pénétrant*; mais l'imagination emporte ses facultés vers le ciel aussi irrésistiblement que le ballon enlève la nacelle. Au moindre choc elle part... et ne cesse d’errer dans l'espace qui n'a pas de routes humaines. Fuite sublime vers des mondes inconnus, vous devenez l'habitude invincible de son âme. Dès lors, plus de rapports avec les hommes qui ne soient altérés et rompus sur quelques points * sa sensibilité est devenue trop vive; ce qui ne fait qu'effleurer les autres le

1. Nous ne parlons pas de ce que l’auteur met ici de confession personnelle ; en outre, lorsqu'il représente les égarements de son poète, Gœthe pense à Lenz, qu'une « ânerie » fit subitement exiler de Weimar, en décembre 1776; question d’étiquette, selon les uns (il aurait, pendant une redoute, pénétré dans une salle réservée à la noblesse); faute plus grave, selon les autres : il se serait permis quelque privauté envers la duchesse. La question nous restera, probablement, toujours obscure.

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