‹ Goethe et le drame antiqueChapitre 147 sur 270 · Cf. Tasso, I, v. 160 et suiv · texte numérisé non relu

Cf. Tasso, I, v. 160 et suiv

blesse jusqu'au sang... Les dégoûts, les froissements et les résistances de la société humaine le jettent dans des abattements profonds... De la sorte il se tait, s'éloigne, se retourne sur lui-même, et s'y renferme comme dans un cachot. La, dans l'intérieur de sa tête brûlée se forme et s'accroit quelque chose de pareil à un volcan... Il va comme un malade, et ne sait où il va. » — Tous les détails de cette analyse peuvent s'appliquer à Tasso : une âme que toute impression fait vibrer à l'excès, et qui se replie sur elle-mème, parce qu'elle ne voit dans la société qu'une source de douleurs, tel est le poète que nous montrent Gœthe et Vigny. L'état d'esprit d'un tel homme a quelque chose de maladif : l'extrême irritabilité l'amène à une exaltation qui tient du délire, parce qu'elle est trop violente, et que son objet est, le plus souvent, irréel; mais l’auteur de Tasso, non plus que celui de Chatterton, ne s’est point proposé de nous représenter une maladie mentale. On ne peut admettre, avec Schüll, que la catastrophe de la pièce soit la folie du poète éclatant, pour ainsi dire, à nos yeux, après l’'ébranlement qu'ont produit en lui la querelle avec Antonio et la peine infligée par le Prince. Môbius fait observer avec raison que Tasso présente les symptômes de la paranora sans être donné cependant pour un malade d'esprit. Si nous nous en rapportons, en effet, à la manière dont le décrivent les autres personnages, nous ne trouvons guère que des traits sans gravité et qui tous ont la même origine : l'ignorance de la réalité. Tasso vit absorbé dans ses fictions et dans ses rêves : il est donc naturel qu'il évite les hommes et que, ne les connaissant pas, il les soupçonne et les craigne; il est naturel encore qu'il se conduise dans la vie comme un enfant, égarant tout ce qu'il possède, ne sachant ni suffire à son entretien, ni prendre soin de lui-même, n'ayant pas, daus la maladie, assez de raison pour se soumettre à un traitement qui lui répugne; enfin, comme son imagination grossit toute chose, il est naturel encore qu'il donne une importance exagérée aux accidents les plus vulgaires, et que ses souffrances s'accroissent de ces fausses proportions qu'il donne à toutes choses.

Un trait, cependant, peut nous sembler plus grave : c'est ce délire de Ja persécution qu'Antonio représente au Prince : après l'égarement de Tasso (acte V) et la disgrâce qui le suit, ce délire semble se déchainer : le Prince est un tyran, Antonio un bourreau, et Gœthe emprunte à Serassi une parole dont il ne sent pas la gravité : « C'est une conjuration, et tu en es la tête! » Mais « on ne peut — dit justement Môbius — exiger de Gœthe les connaissances d’un aliéniste; il ne pouvait savoir qu'un homme qui parle ainsi est atteint d'incurable folie. Ce délire de persécution, qui éclate de la sorte en crise violente, n’était pour lui qu'un accès d’hypocondrie malgré lequel la nature du personnage, très exallée sans doute, demeurait saine dans son fond‘. » La marche de la pièce est, en ce qui regarde l’état moral de Tasso, d’une grande simplicité. La peine, très légère, que lui inflige le Prince produit en lui un premier ébranlement; la scène 11 de l'acte IV, où Léonore lui propose de quitter Ferrare, et lui fait entendre que la Princesse consent à ce départ, marque une deuxième étape dans sa rupture avec le monde; rappelons-nous que cet acte finit sur ce cri, souvent répété : « Elle aussi ! »; la douleur du poète est d'autant plus profonde qu'il croit que la Princesse fait cause commune avec ses ennemis; au cours du cinquième acte, il doit reconnaître le peu de réalité de cette idée : une réaction violente se produit alors, qui amène son égarement et sa chute. Ainsi tout s’enchaîne et se justifie dans la pièce sans qu'il soit besoin, pour expliquer les faits, de supposer un état proprement pathologique chez Tasso ; nous voyons d'abord les effets que le sentiment d’une injustice produit dans une nature exaltée, puis une explosion soudaine (mais prévue et attendue par nous), d'autant plus violente que les sentiments du personnage avaient été refoulés et comprimés ?.

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